SECONDE PARTIE
I
LA GRANDE SECOUSSE
Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles inquiétantes : les bolchéviques faisaient un coup de force ; leurs troupes étaient mobilisées ; déjà, ils s’étaient emparés du télégraphe central ; Lénine était arrivé à Pétrograd ; on n’avait trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes !…
Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber ; ses pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas objectivement. « Que fais-je ici ? se demandait-il sans cesse. Pourquoi rester ? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut prendre un parti et quitter la Russie. » Et, en même temps, il sentait au fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc encore dans cette ville funeste ? Ses affaires ? Elles étaient arrangées au mieux des circonstances déplorables. « J’aurai de quoi vivre à l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse ! Et pourtant je reste. Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie ? C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font mes compatriotes ! » De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes, l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois. « C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi ? A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes nerfs ? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable. »
Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus ? Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi : « Qui fera défaut demain ? »
Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa petite amie Lydia ; elle lui paraissait la seule personne sincère de l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. « Cela est faux aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul, peut-être changerait-elle vite d’idée… Elle croit que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur ! En fait, j’ai peur de tout dans l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger, sans doute par une infirmité de ma vue… Tiens, il faudra que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce qu’elle va devenir, cette fille ravissante ? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très séduisante, et qui méprise son mari… Qui choisira-t-elle ? Son cousin Paul ? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour ? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité ? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous sommes. » Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.
« Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir, risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école utile pour mes contemporains ? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré, jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais. »
A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un aspect aussi militaire. « Qu’est cela ? se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolchéviques cette nuit ? Cela ressemblerait bien peu à notre cher Alexandre Feodorovitch Kerenski ! Est-ce le coup d’État de Lénine ? »
Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.
Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.
Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà — comment le savait-on ? — que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent ; la peur avait marqué son visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang s’arrêtât dans ce gros corps pourri.
— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur Stockholm.
Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de son appartement.
Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. « C’était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup d’État à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer des nouvelles… Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.
Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père gronde son enfant chérie.
— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ? Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.
Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit :
— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des pelotons de soldats comme aux temps du tsar… Et puis, ajouta-t-elle malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. A moi toute seule, je n’y comprends rien…
— Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof l’occupe, sans doute, à ma place.
A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.
— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.
Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur, qui n’était autre qu’André Spasski.
Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas trace de nervosité sur son visage.
— J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas facilement.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Savinski.
— D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et j’ai aussi un excellent passeport.
Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch Mouchine, âgé de trente-huit ans.
— Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd ! Ces coquins n’aiment pas se battre.
Spasski souriait tout le temps en parlant.
— Mais avez-vous de l’argent ? demanda Savinski.
— J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, car nous nous reverrons.
— Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte.
Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.
Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la Perspective. Le temps était beau et clair ; il y avait sur les trottoirs la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme. Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques était capable de cet effort ?
La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. « On ne passe pas. » Lorsque Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.
— Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici ?
Savinski la rassura.
— On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela s’arrange chez nous.
La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient, Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.
L’homme répondit avec nonchalance :
— Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le gouvernement est réfugié.
Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale du Palais.
Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.
— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un spectacle, d’une espèce de parade de cirque ?… Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance, tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch… Ou bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément en elle.
— Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez vos poupées ; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.
Lydia devint sérieuse.
— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me téléphonerez… Ah ! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer par la Millionnaia.
Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :
— Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit… Mais, soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.
Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était désert.
Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même, l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.
— Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te prie ? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors, l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille de champagne pour célébrer ce grand événement.
Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons. Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.
— Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir ? Cela criait vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar ! La foudre du ciel devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la colère de Dieu.
Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir.
— Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.
— Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité. Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur ? Rien. Qui de nous a donné sa vie pour lui ? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais… Buvons à la Russie.
Il vida son verre.
Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief, les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels : elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou mieux comme une féerie… On se levait de table ; elle se sentit tout à coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout aussitôt s’endormit.
Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte. Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes :
Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas, je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée.
Paul.
Elle devint très pâle. « C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir. » En hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller ? que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle. Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit :
— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous aujourd’hui.
Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.
Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir. C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié.
— C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?
— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.
Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.
Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire et le ministère des Affaires étrangères.
Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.
— Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie.
Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia dans cette promenade aventureuse comme elle l’aurait accompagnée dans une tournée de magasins pour acheter une robe.
Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d’une discussion, du reste amicale, qui s’était engagée entre un sous-officier et des spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu’on les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. Bien qu’elle fût toujours sous le coup de l’émotion qui l’avait fait sortir de chez elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle qu’elle avait sous les yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais, sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient pas et s’occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur une longueur d’une trentaine de pas. C’était une partie de la provision de bois amassée pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier ainsi ? De nouveau, la pensée que tout cela était une « parade de cirque » traversa l’esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade ; leurs longs manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils s’alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas un mot de la harangue. Elle cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul. Soudain, elle poussa une exclamation.
— Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.
En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, la poitrine bombée, les yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine. Elle remarqua qu’il était très pâle. « Il est malade, le pauvre petit », pensa-t-elle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait jamais cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant, elle entendait les paroles du général. Il terminait d’une voix sonore en disant : « La Russie compte sur vous, mes enfants ! » — « En quoi est-ce que la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l’irritation. Où est la Russie, là-dedans ? Est-ce Kerenski, la Russie ? Paul va-t-il se faire tuer pour Kerenski qui est en fuite ? Et qui est-ce qu’il y a dans ce Palais ? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne connaît ? »
Au commandement d’un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs et, d’un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais.
Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près d’elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure s’illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l’aborder. A cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque en passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit qu’un mot :
— Rentrons.
Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût ouvert la bouche, à l’hôtel du prince Volynski. Elle monta seule chez elle et s’enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. Elle répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de descendre. Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait avec colère les mots qu’elle avait prononcés le matin même. « Une parade de cirque ! une parade de cirque ! » Elle se voyait souriante à côté de son ami et se détestait.
La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée contre les siens. « Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la tête, je pense. C’est Katia qui a raison : les gens sont devenus fous. Pourquoi se massacrer les uns les autres ? Qu’est-ce que Paul a fait à ces soldats ? Pourquoi vont-ils se tirer dessus ? Ils sont Russes les uns et les autres. Il n’y a là aucune raison. »
Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle, la Néva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il semblait qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la rassura. « On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait raison. » Un flot d’espérance l’envahit et ramena le sang à ses joues pâles. « Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c’est évident, il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez nous. Personne n’a envie de se faire tuer ; on parlera jusqu’au matin et chacun rentrera chez soi. »
Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause de ces tortures inutiles. « Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai », pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.
A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le canon ! », dit-elle. Il lui parut qu’elle s’arrêtait de vivre. « Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.
La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l’éclat plus violent des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.
Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. « J’ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar ! »
Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se rendormit comme un enfant.
Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle frissonna.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle… Tu as entendu, cette nuit ?
La vieille bonne souriait.
— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son école.
Lydia retomba sur son oreiller.
— C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.
II
LE SANG RÉPANDU
Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par les bolchéviques furent peut-être ceux qui mirent les nerfs des habitants de la capitale à la plus rude épreuve. Les nouvelles les plus contradictoires passaient de bouche en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus vives le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute de vent soufflait sur les espoirs éteints, les ranimait et, lorsqu’une petite flamme brillait, une averse soudaine l’éteignait.
Les bolchéviques, réunis en séance solennelle à l’Institut Smolny le mercredi soir 7 novembre, avaient fait éclater la joie de leur triomphe. Jamais, depuis le premier jour de la révolution, on n’avait entendu des accents plus enivrés. Jusqu’alors les maîtres de l’heure avaient composé des chants désolés sur l’éternel thème de la ruine inéluctable de la Russie. Aujourd’hui, enfin, on voyait des hommes se féliciter de leur victoire et annoncer à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne doutaient pas d’eux-mêmes, et la première séance du second congrès panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même, frappa les esprits par la joie farouche et orgueilleuse qui l’emplissait, par la certitude qui animait les protagonistes du drame.
Mais il s’en fallait que la réalité répondît aux assurances des chefs du nouveau gouvernement. En fait, ils étaient seuls avec les quelques milliers de soldats, de marins et de gardes rouges qui les avaient portés au pouvoir. Toute la machine gouvernementale s’était arrêtée d’un seul coup. L’immense bureaucratie de la capitale s’était mise en grève. Pas un fonctionnaire, pas un employé de ministère n’acceptait de travailler pour les commissaires du peuple. Les bolchéviques s’étaient emparés du télégraphe central et envoyaient des messages dans toute la Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie refusait de causer avec eux et se renfermait dans un silence inquiétant. Les rares nouvelles que l’on avait de l’intérieur ne leur étaient pas favorables. Les voyageurs arrivés de Moscou déclaraient que la ville était à feu et à sang et que les junkers se battaient contre les troupes révolutionnaires. A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour l’instant si faibles et se sentaient si précaires qu’ils laissaient leurs adversaires, les social-révolutionnaires et les menchéviques, se réunir dans un palais de la Fontanka pour lutter ouvertement contre eux.
Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort active à organiser la résistance au coup d’État. D’autre part, ils avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré près du pont du Palais, le petit croiseur Aurora, dont l’artillerie avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il était sous pression et chacun savait qu’il offrirait un asile aux chefs bolchéviques si la fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de s’emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine, Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre étrangère ? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de ces hommes qui parlaient si haut.
Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La ville était plus calme qu’elle ne l’avait été depuis six mois. Partout des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu’il devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à l’aise… Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à son imagination et qu’on essayait de voir plus loin que les apparences, on était, à la lettre, paralysé par la peur à l’idée, trop certaine pour être mise en doute, que l’on appartenait dorénavant, corps et biens, à des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait la guerre civile, le communisme et l’anéantissement par la violence des anciennes classes dirigeantes.
Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée de tous les esprits, que l’on était comme suffoqué. Ivan Choupof-Karamine disait en soupirant : « Rien n’est plus insupportable que l’incertitude. » Et, comme il aimait à bouffonner, il ajoutait : « Seul le lièvre préfère attendre. »
Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion et croyaient être une force ; ils oubliaient leur solitude et cherchaient à s’étourdir dans d’interminables conversations. Ils en sortaient plus déprimés encore, car rien n’égalait dans ces premiers jours la tristesse des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet homme si bavard causait d’abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme. Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d’entrer en communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait quitté son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas ? L’avenir ne se dessinait pas avec assez de clarté pour qu’on risquât de se montrer au quartier général des bolchéviques.
Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait été un peu souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre heures. Elle n’avait pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, alors qu’ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L’auto avait eu une panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu’ils essayassent de se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais Michel, où Paul était caserné. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à son cousin. Le bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro. Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir.
Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui demanda :
— Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.
Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un instant, puis haussa les épaules.
— Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.
Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger, il poursuivit d’une voix sourde :
— Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire ce qui se passera demain ?…
Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques commandés par Krasnof.
Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit, tout en le fixant :
— Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois jours ; il me semble que je ne suis plus la petite fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ? Parlez-moi franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer.
Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que lui dire dans l’incertitude où il était ? Il se résolut donc à lui exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique.
— Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe, vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue que je n’ai aucune confiance dans les cosaques de Krasnof. S’ils avaient voulu prendre la ville, ils l’auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je parie qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au lieu d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. C’est la maladie russe. Seuls les bolchéviques paraissent en être exempts. La façon dont ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès sur les journées de juillet ! Ils sont capables d’apprendre. Nous n’avons pas encore vu au cours de la révolution des hommes qui profitent de l’expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion…
Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les siennes et, avec un sourire :
— Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna ? Vous savez qu’il n’y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de la thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur dialectique, ils vous tirent leur révérence.
La jeune fille resta sérieuse et dit simplement :
— Eh bien ?
— Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais si vous me demandez ce qu’il fera de sa victoire, je vous dirai que je n’en sais rien et probablement, à l’heure actuelle, n’en sait-il pas plus que nous… J’imagine que c’est un homme politique tout autant qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, de concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser… Mais, chère petite amie, conclut-il, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine. Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône.
Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. Elle allait d’un pas lent et décidé, son visage restait sérieux et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui dit :
— Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je l’ai compris. Je pense que tout va s’écrouler ; je pense qu’il y aura beaucoup de sang.
Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de Savinski, elle murmura :
— C’est une horreur !
Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait.
Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit :
— Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune homme.
Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression inexplicable qui l’accablait.
— Un passeport, fit-il, pour un jeune homme ?… Ce n’est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques jours je pourrai vous arranger cela… J’ai des relations, heureusement.
La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.
— Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer de se faire tuer par des Russes ! Pour qui ? Cela n’a pas de sens… Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est certain… Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors, j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le chercher là… Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.
— Mais voudra-t-il partir ? demanda Savinski.
— Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.
— Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt m’occuper d’en avoir un pour vous…
— Oh ! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je risque ? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille… Je resterai encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez…
Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à chaque instant sur le bord d’un sourire.
— Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle, quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin… C’est absurde, sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez… Depuis la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas ; cela m’était indifférent. Je disais comme les autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher d’importance : « Les révolutions ne se font pas sans victimes. » Ou bien on parle « du sang répandu pour une grande cause ». Qu’était pour moi « du sang répandu » ? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le Champ-de-Mars près des tombes des « victimes de la révolution ». Je n’en ai jamais été émue, — pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à coup ce qu’était « du sang répandu ». Est-ce parce que j’avais vu de mes yeux cette barricade que les junkers préparaient ? Est-ce parce que Paul était tout près de moi ? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours semblé près de moi ? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici, et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre s’éclairer à chaque coup de canon ?… Je ne sais pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter… Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions… Enfin, voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable, que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée : « les victimes de la révolution » et « le sang répandu ».
Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête :
Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure.
Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande. Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain. Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant ; que, d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.
Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même, « était sur un autre plan ».
Il cacha ses pensées à sa femme.
Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11 novembre, à l’âge de vingt et un ans.
Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.
III
RÉCLUSION
Les jours passèrent.
Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu différent.
— Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous !
Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe ; il passerait l’hiver en Égypte.
— Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre ?
Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité visible de l’atmosphère.
— Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du fémur, — à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une partie des bijoux de la princesse Hélène.
A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se soulevant dans son fauteuil :
— Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée… Est-ce une vie que d’assister à la ruine de la Russie ? Il y a des ruines grandioses devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture, mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue… Nous étions pourris depuis longtemps ; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores ? Un pot rempli de m… La révolution a brisé le pot.
Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa retomber.
— Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les bolchéviques peuvent me faire ? Je suis à moitié mort. Ils ne m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront crever dans mon coin, comme un chien… Je suis le seul homme de Pétrograd qui leur échappe… Vous, qui êtes jeune et solide, prenez garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je suis résolu à ne pas bouger.
Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il répondait brièvement :
— Ma fille va bien, elle va très bien.
Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise d’humeur noire.
— Lydia, dit-il, hum !… C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant ?… J’y pense constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt ; elle était sur le passeport de Mme Saltykof… Mais, au dernier moment, elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville qu’avec moi. C’est une folie… Je me suis fâché ; nous nous sommes disputés très âprement ; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et pur, ma fille…
Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.
— Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et près de ma fin… C’est quelque chose de bien plus profond que cela. C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme vous, elle ne me quitterait pas davantage… Elle paraît à tous une enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que cela se dit… Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique… Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul. Elle est très fière ; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été tué… Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une femme déjà… Elle n’est pas sortie ; elle n’a vu personne. Il y a là un mystère, mon ami… Je ne sais pas…
Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski :
— Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout… Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair… Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite ? Si je ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente, n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos enfants à l’étranger.
Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour se reprendre.
— Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons… Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le feu ? Je crève de froid.
Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit :
— Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra me l’amener un jour… Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans que je forme… J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il y a en Andalousie des femmes admirables… Ah ! ma jeunesse, et les rues étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on l’arrose !… Vous ne savez pas combien souvent j’y pense… Amenez-moi l’Espagnol, n’est-ce pas ?
Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres charmants avant la fin tragique du jeune homme ? Dans l’obscurité où il était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna :
« Quoi ! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire, dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du monde ancien. Je cours des risques quotidiens ; je puis être emprisonné comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis séparé de ma femme et de mes enfants ; nous sommes environnés de dangers visibles ; chaque jour, un des nôtres est arrêté ; j’ai mille soucis d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires. Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état de son cœur… Je perds mon temps ?… Quelle erreur ! Je gagne du temps. C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi, ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs, sa bouche enfantine… Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent dans un monde idéal loin des horreurs présentes… Sans elle, je ne serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique : je m’alarmerais comme mes amis du club ; je nourrirais de noires humeurs ; mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve. »
Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un homme d’action ; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des théories de Savinski, et il disait volontiers : « Un grand homme d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure, vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur. Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait de chimérique en lui ? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des chimères l’emporter ? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique, il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les nuées. » Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue retraite ? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.
Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient. Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.
C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait été prise ; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4 de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait.
Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la révolution bolchévique.
— Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques… Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries. J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus. Bon débarras !
Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir. Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans maximalistes.
Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être l’amant de la séduisante Nathalie. « Voilà un coup de partie heureusement joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire… »
Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux Affaires étrangères ? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse.
Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita à dîner pour le surlendemain.
— J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue ? C’est sa première sortie depuis la mort de son cousin.
Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes, du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie, éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet des jours cruels qu’elle avait vécu ; leur azur lui parut plus profond. « Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions qu’elle n’a pas ressenties ? » Elle portait pour la première fois un rang de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement, alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et vint à Savinski.
— Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch ? demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir.
Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de répondre, puis gaiement il dit :
— Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles. Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été privé de ma petite amie.
— Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi ? fit-elle. J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre heures.
Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la garde dans la nuit froide de novembre.
Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas, et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup de feu grêle déchira le silence de la nuit ; une balle siffla dans l’air non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.
« Il faut s’habituer à cela aussi », pensa-t-il.
Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. « J’irai les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce petit bébé près d’elle ! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à moi. » Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil :
« Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas Vladimirovitch ? »
Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du monde.
« Que peut-il avoir à me proposer ? se dit-il. Me voilà en coquetterie avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au fond, qu’est-ce que je risque ? Je prends une contre-assurance, et voilà tout. »
Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour quelle raison, lui souriait.
IV
PROMENADE
Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été, un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient échangées — des nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.
— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le sens loin de nous… Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du monde que nous habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux, si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas ! Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire des convenances… Ici, on ne comprend rien à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout… C’est reposant, mais comme cela me paraît vide !… Je pense que je mourrais d’ennui si je devais habiter l’Angleterre.
— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?
La jeune fille devint sérieuse.
— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.
— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller ?
Lydia hocha la tête.
— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens… Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester ici… La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de la laisser ? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour. L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.
— Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez.
Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des gestes violents.
Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.
— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.
— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?
Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Fais-lui boire un coup ! »
Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche… Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et dominaient le tumulte… C’était un appel qui n’avait plus rien d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du bateau… En un clin d’œil, on vit une forme gesticulante s’effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut entraînée sous la glace.
Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu’il eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu connaissance.
— Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous !… Je vous en prie… Faites un effort !… Pauvre enfant, comme je vous plains ! Que je suis désolé, Lydia Serguêvna !… Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester ici…
Déjà la jeune fille se redressait.
— Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse !… Allons ! Mais donnez-moi votre bras.
Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir Lydia et garda un bras autour d’elle.
Lydia interrogea le vieux cocher.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.
— C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine dans un magasin. Alors le peuple l’a noyé…
Il se tut un instant et ajouta :
— Les gens sont comme ça, maintenant.
Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.
— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch ?… J’y ai beaucoup réfléchi et je croyais l’avoir bien compris… Oui, je pensais que rien maintenant ne pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout… Et voilà que cette scène banale m’a bouleversée… C’était horrible !…
Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant vers son compagnon :
— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s’évanouir dans la rue… Et, pourtant, si vous saviez comme j’ai besoin de vous ! Il me semble que vous êtes le seul homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas…
Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte.
— Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais. Vous pouvez compter sur moi…
Puis, changeant de ton, il ajouta :
— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille… C’est vous qui me donnerez des forces… En attendant, ayons au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.
Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune fille.
V
UN SOUPER
Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n’était pas Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n’existaient à ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond comme les yeux de la jeune fille ; une lumière fraîche qui semblait être pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait un charme nouveau. C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour plus beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les moindres paroles qu’il avait entendues au cours de leur lente promenade. Il avait fallu qu’elle fût bouleversée par l’émotion de la scène tragique dont ils avaient été les témoins pour qu’elle lui dît d’une voix dont il sentait encore vibrer en lui l’accent pathétique : « Ne m’abandonnez pas ! » Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s’appuyer. Un homme de cœur pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi vulnérable ? Qui avait-elle près d’elle ? Un père infirme qui ne quitterait plus son fauteuil de malade ; une mère qui vivait dans un cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants, incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d’un cœur léger aux pires catastrophes. « Grâce à moi, se dit-il, Lydia passera sans danger les quelques mois de la folie bolchévique. Il ne s’agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse, nous franchirons la frontière… »
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. Tout de suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania, qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main. Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. Il avait, du reste, trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les maîtres avaient quitté la Russie.
— Et quand pars-tu ? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que rien ne retiendrait Vania à la ville.
— Demain matin, barine, murmura le domestique.
— C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd… Et le cuisinier, me reste-t-il ?
— Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est d’ici.
Savinski prit la lettre. « Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le monde, comme moi, du reste. Et il se sauve… Mais moi, je ne partirai pas encore. »
Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur le canal glacé, les arbres morts du Jardin d’Été passèrent sous ses yeux.
La lettre ne contenait qu’une ligne :
« A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par Rodionof. »
Elle était signée : « S. »
Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les gens du régime disparu ; cette première impression le mit de bonne humeur et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas, il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à Lydia Serguêvna.
Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son cousin, « tué dans des circonstances tragiques », ajouta-t-il textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de Savinski :
— Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.
Il s’interrompit un instant et reprit :
— Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet que je vous ai demandé de venir ici.
Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant lui.
Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à un auditoire populaire. Il ne fut pas question de « l’abjecte tyrannie du tsar », ni de « l’autocratie corrompue », ni des « longues souffrances du peuple », ni de la « guerre abominable », ni inversement du triomphe du prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof, il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils allaient faire la paix avec l’Allemagne.
— Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue : elle sera mauvaise, c’est entendu… Mais une mauvaise paix vaut mieux que la meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre revanche… Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait. Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes… Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et sociales.
Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances. Quoi ! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient… Mais il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny, et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue, la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe, avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre murs sans oreilles d’un cabinet particulier.
Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour plus technique.
Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à brûle-pourpoint :
— Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch ?
Séméonof répondit :
— Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch, que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours : « Camarades, travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes. » Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée. Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre…
Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.
— Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un sourire.
Séméonof haussa les épaules.
— S’il le faut, dit-il froidement.
Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas Vladimirovitch.
— Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que c’est demain matin que nous occupons les banques.
Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus froide. Puis il ajouta, comme avec négligence :
— Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos talents.
— Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche, vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.
— J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous ; mais je n’ai pas le loisir d’y penser… Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et la vôtre sont hasardées… Qu’importe ! En tout cas, il n’y aura pour l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit, n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une patrouille.
L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine, Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.
— Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit Séméonof en s’inclinant.
La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente. Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le lendemain matin.
Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant :
— Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.
— C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à votre père. J’ai à lui parler.
Nathalie et lord Douglas les regardaient.
Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable ; la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un énervant appel à l’amour.
— Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch ? dit Nathalie à haute voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne nouvelle ?
— Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne ? cela dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle ?
— Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur muet et attentif.
— Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront demain occupées par les bolchéviques.
— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? fit une dame un peu forte. Quel changement cela apportera-t-il dans les affaires ?
— Oh ! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront séquestrés.
A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à Savinski.
— Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce que la nouvelle est exacte ? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous tous ? L’argent de nos comptes-courants !… C’est un vol manifeste.
— C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes ruinés… Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.
— Mais quand ? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son sang-froid, quand ?… Les coffres-forts aussi ! Ne nous torturez pas ! Pensez-y… Vous êtes odieux avec votre ironie.
Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles, subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.
Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il était assis.
— Alors, vous êtes ruinée, dear little thing, dit-il. C’est très intéressant !
Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.
— Cela n’a aucune importance, fit-elle.
Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service, traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia alluma une lampe électrique et dit :
— Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici ? Il faut que je prévienne papa.
Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.
A ce moment, la jeune fille apparut.
— Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à vous voir.
Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.
Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et de sa bouche entr’ouverte.
Ils restèrent quelques secondes sans parler.
Savinski se pencha vers elle.
— Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.
Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince Serge.
VI
LE CARREFOUR DOUTEUX
Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure ? Ne prenait-il pas une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise bolchévique qui menait la Russie aux abîmes ?
Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes avec les dictateurs terroristes ? Leur règne serait de courte durée. Il n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi l’avait-il fait, du reste ? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter Pétrograd ? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles il revenait sans cesse. « Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna ? », pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute pureté ? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas les hommes.
La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof. Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec les chefs allemands avait quelque chose de risible… Mais l’entretien qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.
Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui était bien fermée, et dit enfin à mi-voix :
— Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai la porte.
Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. « Après tant de coquins des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions. » Et il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente ? La seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui livrerait Spasski, mort ou vif.
Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. « Et voilà un brave homme encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une fortune pour lui. »
Il lui serra la main et fit dire à « l’ingénieur Mouchine » qu’il serait à six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa l’esprit : « Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre ? Qu’est-ce qu’il y a au bout de cela ? La prison ou une exécution sommaire. » L’idée que Séméonof le surveillait l’amusa. « S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s’intéresse tant. » Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver Spasski.
La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il arriva à la maison désignée, sur la Moïka.
Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était préparé sur le divan.
Spasski portait un uniforme de simple soldat.
— C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le pays. Et voici mon livret.
Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch, du gouvernement d’Orel.
— Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques l’honneur de m’inquiéter de leur police… J’ai échappé à l’Okhrana du tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des policiers de naguère.
L’ordonnance de Spasski apporta du thé.
Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.
— J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et, sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile… Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée, que je pense à elle ?…
— Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi, comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme juvénile m’est précieux ; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche…
Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.
A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections, l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant. Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des relations officieuses avec les chefs de Smolny.
— Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction des affaires… Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de soldat ; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je n’y vois aucun inconvénient… Nous aurons besoin de vous. Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le salut… Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent, verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus dangereux… Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera absolument nécessaire ; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et comprendre à demi-mot ; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le mot « encore ». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don, et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques…
La figure de Spasski s’éclairait ; il était en pleine action. La vie pour lui était simple ; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique : la libération de la Russie tombée dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces ?
Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa maison.
Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit : « J’ai vu un homme heureux… Oui, dans l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi de ses facultés. Il ne le sait pas ; il ne s’en rend pas compte ; il parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui, et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus belles… »
Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.
VII
FINLANDE
Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de bronze de Pierre le Grand.
— Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de soucis à votre sujet. « Que se passe-t-il dans la ville ? me demanderai-je à chaque heure. Tout est-il tranquille ? Tire-t-on sur Nevski ? » Il faudra que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir ? Je suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.
Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.
— Suis-je une petite fille ? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est pas si facile que vous l’imaginez.
Elle s’arrêta un instant.
— Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies… Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie ? Non, je suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite courtoisie… Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui m’invite depuis longtemps ? Oh ! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, non, toujours avec mon amie ? Folies à vos yeux, aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses… Je vais vous dire une chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch… Nous sommes cette fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant, vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça viendra… Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit mal ; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois ; la lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin… On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain… Et voilà, nous menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie seulement, car on se voit à peine… Cela manque de grandeur, vraiment… Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant ! Le soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me dis : « Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je fait ? »
Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres blancs sur le fond jaune des murs ; de l’autre côté, le palais de l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence. Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir… Mais il était trop tard… Il frissonna…
Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez pour défier les destins ?
Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la revoir avant deux jours, il était au désespoir.
Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux et froid ; la campagne finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut sensible une fois de plus ; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément : « Pourquoi suis-je ému à ce point ? » Et tout aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres : « Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là ! » Il lui sembla que quelqu’un avait parlé en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.
Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski, dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression passagère se dissipa vite.
Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il sentit sur ses joues des larmes chaudes.
— Tu pleures ? dit-il avec tendresse.
— Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi… Mais je suis heureuse et je t’aime.
Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait pas.
Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un peu ; la Finlande était calme, bien que des bandes de matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien ! il serait toujours possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant, il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.
En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia ? Il faisait nuit depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de chez elle ? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia ? Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats silencieux attendaient… L’image fut si nette devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route ; il attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à rentrer. « Cette vie est impossible », se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.
— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.
— Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer des soucis ?… Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.
— Quoi donc ? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à une nouvelle émotion indéfinissable.
— Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir… Mais je ne puis pas sortir avec vous… Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre une tasse de thé… Ce soir ?… Non, je suis fatiguée, je tiendrai compagnie à papa, qui n’est pas bien… A demain.
Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient le pays.
VIII
ILLUMINATION
Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur un ton qui lui déplut… Il semblait qu’il y eût une complicité entre eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski. Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser le rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de Spasski. Spasski était plein d’espoir et croyait au succès du mouvement dans le sud. « Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres cosaques et c’est là qu’est le salut du pays. » Mais, aux questions posées à l’émissaire, Savinski comprit qu’une fois de plus les rivalités de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l’accord était difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin dans les villes les bolchéviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très net de la vanité de l’œuvre entreprise par son ami. Mais que faire ? Il fallait jouer les cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et, pendant qu’il parlait interminablement politique et affaires, il pensait au plaisir qu’il aurait à retrouver Lydia à cinq heures.
Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, et son mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de Lydia son amie Hélène.
Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens qu’elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la révolution. L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère enchantée ; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de Lydia ; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu’il l’avait connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce qu’elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit appartement près de l’ambassade d’Angleterre. Il n’y passait que les après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez les Choupof-Karamine. C’était une partie carrée ; il avait invité son amie et un collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs récents.
Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de la conversation, d’appartenir à une autre espèce de gens, de n’avoir plus aucun lien avec Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux un abîme si profond ? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd même où ils vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une essence plus rare que les autres femmes. Auprès d’elle son amie Hélène, pourtant agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia avait une façon à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous de telle manière que vous aviez l’impression de lire jusqu’au fond de son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus complète ?
Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin Lydia seule à lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme elle l’avait fait souvent déjà.
N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter, elle lui dit :
— Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais ?
Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.
Puis, d’une voix très naturelle, il dit :
— Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.
Et il sortit.
A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. « Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion ! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune fille qui peut devenir demain une femme. » Quatre vers d’une chanson populaire lui traversèrent la mémoire :
L’herbe a été foulée,
Pas par toi.
J’ai été faite femme,
Pas par toi.
« C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me commandait de fuir ? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande ? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu des miens ? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me serais-je cru capable d’un sentiment si profond ? J’étais devenu une espèce de bon ours familial ; j’allais finir mes jours ainsi dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre ! Et puis ces temps troublés où l’on ne sait plus comment on vit !… Et tout est remis en question ! Je ne suis pas mort, grâce à Dieu ! Comme j’ai envie de vivre ! »
Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit : « J’aime Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, beaucoup d’amitié, un grand attachement, — cela et rien de plus. C’est l’évidence même. »
Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine. C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui, Savinski… Oui, mais le lord Douglas ? Allait-il lui enlever Lydia ? Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était rien ; sans elle, la vie était vide ; un ennui insupportable l’accablerait.
La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un dieu ; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia ? Elle n’était pas pareille aux autres. Elle avait une âme russe ; elle ne s’éprendrait pas de l’Antinoüs britannique… Et puis quitter son père ? Impossible… Et si le prince Volynski mourait ? L’instinct de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant ? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence large et sûre en Angleterre ?…
Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées contraires en son esprit.
Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la découverte qu’il avait faite : il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.
L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. « C’est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela étant admis, que ferez-vous ?
— Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il ? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous ? Les événements vont vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie, n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite… ou pendus.
A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper.
Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté :
— Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.
Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps d’atteindre son but.
Il revint à un ton de conversation plus plaisant.
— Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le goût de l’absolu ; je m’exprime mal : il en a la passion… Et il adore le changement ; encore ici suis-je au-dessous de la vérité ; c’est le bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais servi, dont il sera le premier à jouir : le communisme. Quelle fierté pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au monde ! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter mille privations… Et Dieu sait si nous mettrons sa patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile nouveau qui s’impose à l’humanité.
Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques. Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est occupation agréable pour gens oisifs après dîner ; mais, dans ce cabinet de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les conseils d’un financier aussi éminent que Savinski.
Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.
— Que me racontez-vous là ? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les banques ? Vous croyez qu’elles vivent d’argent… Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement dont vous faites partie ? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela, qui vous apportera de l’argent ? Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client — et vous-même, mon cher Léon Borissovitch — ne vous confiera ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien, vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute… Vous avez voulu mon avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au monde ne peut établir les finances.
Séméonof réfléchit un instant.
— Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la société ? Ce serait désirable, croyez-moi… Cela sera nécessaire. Je ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous.
Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées chez d’autres ; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec eux.
Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof.
Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit comme négligemment :
— Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.
Savinski sursauta.
— Vous êtes fous ! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir.
Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle :
— Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine et Petrof.
Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la plus sèchement polie, il dit :
— Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.
Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit congé.
— Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me téléphoner.
Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit :
« C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre conversation. » Il s’arrêta un peu, puis il continua :
« Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami. »
Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques minutes. « Est-ce qu’il aime Lydia ? se demanda-t-il, tout en causant avec l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, elle est jeune, il lui plaît ; il veut prendre son plaisir avec elle, mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia ? » Il souriait de joie, tant cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure qu’il passa avec l’ambassadeur.
Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une mauvaise journée ; il était agité et demandait à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait ?
Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez son père.
— Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente de vous voir.
IX
PÈRE ET FILLE
On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de son extrême maigreur ; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous les arcades sourcilières ; sa main droite, qui reposait sur le bras du fauteuil, était pâle et décharnée ; les ongles allongés semblaient appartenir déjà à un cadavre. « C’est la fin, pensa Savinski, en le voyant. Lydia n’aura plus que moi. » Déjà il avait oublié le lord Douglas.
Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.
— Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse…
Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit douloureusement.
— Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage… Quel beau pays ! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des chemins… Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch. C’est peut-être à cause de mon grand nez… Vous avez remarqué, mon cher, que je n’ai pas un nez russe… Une de mes grand’mères doit avoir aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait chaud… A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes veines la chaleur de l’Orient… Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur cette terre ? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me souviens, je me souviens… Et notre Pouchkine descendait d’un Abyssin…
Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de Savinski. Il renifla.
— Ici, ça sent le moisi ; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle, n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine… C’est un fleuve impérial ; il n’y a rien de pareil au monde… Mais c’est un fleuve russe, énorme et stérile ; il coule dans un marais. Il a fallu la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans ces solitudes humides !… Quelle aberration !… Mais pour moi, il n’y a plus qu’un empire, l’empire des morts… Vous vous souvenez du vers de La Fontaine : Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts. Ah ! ah !… mes pieds y sont déjà entrés ; ils n’en ressortiront plus… Et je les suis lentement…
Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à Savinski, en prit une et dit :
— Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important, mais tout à l’heure… tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé…
Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir. Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le plus complet ; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier jour.
— Qu’est-ce que les Allemands feront ? conclut Savinski, nous n’en savons rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en empêchera ? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville affamée ? Faut-il le souhaiter ? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu’il faut désirer.
— Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince. Dieu m’évitera cette honte ; je ne les verrai pas… Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience… Ah ! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski… Voilà, mon cher, une destinée bien remplie : un peu de fumée dans l’air, un peu de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis rien, voilà, voilà !… A présent, il faut parler sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.
Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte, ou en Sicile.
Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.
— C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia… Vous comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci… Une petite fleur comme elle dans cette ville de folie ! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny !… Qu’est-ce qui lui arrivera, Nicolas Vladimirovitch ? Elle est si jolie, cette enfant… Vous avez remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent… C’est une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier… Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu : tout est clair, ouvert, bon et généreux ; je lis en elle, je sais tout ce qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur incomparable, ma Lydotchka… Alors, voyez-vous, je tremble pour elle, elle va être seule… Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l’épouser…
Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.
— Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais je ne les aime pas… Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme… Naturellement, je n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter… Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut pas partir…
— Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas ? interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était passé.
— Hé ! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et voilà tout… Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et, cette fois-ci, a insisté… Il paraît qu’il est superbe, ce garçon. Comment le trouvez-vous ?
— Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche. C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna est risible.
— Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison… Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement… Vous comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la sécurité… S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre… Moi, je crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous voyez la chose ; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que je saurai que ma fille est à l’abri du danger… C’est capital, mon ami… Il n’y a pas de repos sans cela.
Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.
— Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me sacrifie… Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch, et qui m’agitent… Nous nous sommes disputés sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très sérieusement : « Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi ? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici. » Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras ; j’ai pleuré, comme un enfant, et je l’ai suppliée de rester… Que voulez-vous, c’est déplorable, mais qu’y faire ? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et c’est pour cela que je vous ai demandé de venir… Vous êtes la seule personne que Lydia aime… Oui, elle vous aime, mon ami… Tout ce que vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort, Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette affaire… Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le diable emporte, du reste !), et dites-lui la vérité, que je vais mourir, qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite… Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous comprenez que c’est stupide… Aussi, je vous demande de m’aider. Vous la déciderez à accepter, puisqu’il le faut… Vous êtes son ami.
Le prince se tut ; il était terrassé par l’émotion et respirait avec peine… Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.
Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie ; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir, se leva.
— Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger… Savez-vous où je la trouverai ?
— Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison… Elle vous recevra dans sa chambre… Cela n’a aucune importance entre nous… Vous êtes notre ami, notre seul ami… Merci.
Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien. Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée, dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette femme qu’il fallait renoncer ! Ah ! le sacrifice que lui demandait le prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.
Mais déjà Lydia était près de lui.
— Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous recevoir ainsi. J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux dont je ne pouvais supporter le poids.
Elle leva les yeux sur lui.
— Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous ? Êtes-vous fatigué ?… Vous n’avez pas d’ennuis, j’espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous là, près de moi, sur le divan.
Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski refusa de se mettre près d’elle sur le divan et choisit un fauteuil de l’autre côté de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à Lydia quelques mots.
Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande ? Ses enfants se portaient-ils bien ?
Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise qu’il y avait un rien de changé dans le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle parlait avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d’un peu distant, d’un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était nouveau entre eux.
Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée de rentrer à Pétrograd et combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à moitié renversée sur le divan ; ses cheveux lui faisaient une couche dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait la bouche crispée comme si elle souffrait.
Décidément l’atmosphère de cette chambre était lourde. Il y avait quelque chose d’inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids mystérieux. C’était, sans doute, la grande question soulevée par la demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans plus attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec ses jours se précipite dans l’abîme, les yeux fermés.
— Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna ? demanda-t-il. J’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit.
Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au fond de ses pensées et lui dit brusquement :
— Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord Douglas ?
L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia, lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.
Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux, dit :
— Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes, vous n’avez pas le droit de le repousser.
— Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous ? dit-elle d’une voix claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me dites… Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement… Mon père m’a dit la même chose que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être vous a-t-il influencé ?… C’est vous que je veux entendre et non lui à travers vous.
Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son visage pâli.
Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince ? Allait-il se trahir lui-même ? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin, par cette phrase sans signification :
— Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.
Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était rentré à Pétrograd.
Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit qu’il avait eu, la veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l’avait exaspéré, l’avait fait sortir du sang-froid qu’il aurait dû garder et qu’il craignait de s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de Séméonof sur le prix de la vie d’un homme.
Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit et lui dit avec vivacité :
— Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch… Je ne l’aime pas ; il me fait peur. Prenez garde qu’il songe à se venger. Il est tout-puissant, paraît-il.
Savinski haussa les épaules.
— Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les mains de Dieu, Lydia Serguêvna.
Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.
Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression sérieuse, sa lèvre se crispa.
— Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi, Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui je vous interroge ainsi. A la suite de votre entretien avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous sauver en Finlande ?
Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas ce que la jeune fille lui demandait.
— Me sauver en Finlande, moi, pourquoi ?… Je n’y ai même pas songé, Lydia Serguêvna.
Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi l’interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le retint.
— Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une minute pour que je me coiffe.
Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister ainsi à sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.
Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui dit du ton d’une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir si on lui en veut toujours :
— Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch ?… Je vous expliquerai une grande chose que vous n’avez pas comprise : c’est que la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une solution de révolution… Vous comprenez ce que je veux dire, c’est la solution qu’on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine tempête.
Savinski s’arrêta stupéfait.
— Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous dire, pour l’amour du ciel ?
— Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment pourriez-vous comprendre ? C’est un peu trop compliqué pour un homme comme vous… Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.
Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que Savinski se mit à rire avec elle.
X
UNE VISITE DÉSAGRÉABLE
Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une nuit où le sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait lentement, un coup de sonnette retentit. Un instant après, sa femme de chambre lui remit la carte d’une personne qui désirait le voir. Il lut sur la carte : « Bogdanof, sous-commissaire du quartier de Kazan. » Savinski fronça les sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier ? C’était la première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors il n’avait eu affaire à elle que par l’entremise du comité de maison.
Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et pâle, et nerveux, qui portait des lunettes. Il s’exprimait avec beaucoup de politesse. En quelques mots, il mit Savinski au courant de l’objet de sa visite. On faisait une revision des passeports et il venait demander à Savinski de lui confier le sien pour peu de temps.
Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son passeport. Que deviendrait-il sans pièce d’identité dans une ville où l’on était exposé chaque jour à être arrêté dans la rue ? En outre, il avait un visa de transit pour la Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être appelé d’un instant à l’autre.
Le petit commissaire s’inclina respectueusement.
— Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends… Je suis désolé, croyez-le bien. Je donnerais beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais, hélas ! l’ordre est formel et général. Tous les passeports doivent être visés par le commissaire… Il y a, c’est bien regrettable, beaucoup de faux passeports en circulation. D’où la mesure que nous sommes obligés de prendre…
Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux Affaires étrangères pour arranger l’affaire.
Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort des Affaires étrangères, mais bien du commissariat du quartier.
Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait souriant, respectueux, mais inflexible.
— Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même, dit Savinski.
Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression d’ironie qui n’échappa pas à son interlocuteur.
— Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon Borissovitch intervient, l’affaire sera classée… Ce sera une grande exception, je vous l’assure… Mais je serais heureux personnellement, croyez-le bien, très heureux…
Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement Séméonof n’avait pas encore paru au commissariat des Affaires étrangères. A un appel à son domicile, une voix d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez lui. — Où était-il allé ? — On ne le savait pas.
Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère.
— Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que j’aie joint Séméonof au téléphone.
Le petit Juif soupira.
— Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment désolant… Je suis obligé, comprenez bien. Je voudrais vous être agréable, pourtant… Mais jugez vous-même. J’ai des ordres.
Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner faux. Il tira sa montre.
— Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi. Revenez alors et, d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof.
Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement d’effroi.
— Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi… Comment dire ?… Mais vous saisissez.
— Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré.
Et soudain il comprit ; le petit Bogdanof avait peur qu’il ne profitât de cette heure pour s’enfuir.
— Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant. Ah ! ah ! je vois la chose. Et il va sans dire que vous ne vous contenterez pas de ma parole d’honneur.
Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il était évident que c’était précisément cela qu’il redoutait.
Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y chercha un papier et le tendit au petit Juif qui multipliait les révérences.
— Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais vous remettre, comme de droit, un reçu qui vous servira de pièce d’identité jusqu’à ce que je vous rende votre passeport.
Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat où il porta le numéro du passeport et les indications nécessaires sur la personne à laquelle le reçu était délivré. Puis il sortit.
« Me voilà prisonnier, se dit Savinski ; la prison est grande, c’est la Russie, mais c’est une prison tout de même. »
Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone. Il ne le trouva ni chez lui, ni au commissariat des Affaires étrangères, ni à Smolny. Séméonof semblait avoir disparu de Pétrograd. De guerre lasse, il renonça à ces vains appels, se promettant de passer l’après-midi à l’ancien ministère sur la place du Palais.
Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci était à la maison. Savinski voulait savoir si on lui avait réclamé son passeport. — Non, il n’en avait pas entendu parler.
Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce moyen de faire sentir à son honorable ami Savinski la dépendance dans laquelle il le tenait. Quittant Choupof-Karamine, il traversa la cour pour aller chez Lydia Serguêvna. Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait pas réglée, il n’aurait pas de repos.
Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva seule dans un salon le rasséréna. Avec bonne humeur, il lui raconta sa matinée. La chose qui parut le plus frapper Lydia dans son récit fut le fait qu’il ne pouvait quitter Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois.
— Vous êtes prisonnier ici, dit-elle.
Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle manifesta quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté par les bolchéviques.
— C’est partie du jeu que nous jouons, répondit celui-ci. Je crois avoir encore assez de prise sur Séméonof pour arranger cet incident.
Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit :
— Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie Séméonof ?
Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la tête ?
— Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna ! L’avez-vous déjà revu ?
— Non, dit-elle, en souriant.
— Mais alors ? fit-il.
Elle haussa légèrement les épaules.
— C’est une idée que j’ai eue comme cela… Vous savez qu’il a toujours été très correct avec moi, et il semblait me rechercher quand nous nous rencontrions chez Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous refuserait. Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il d’avoir quelque chose à lui demander ?
— Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question. C’est une affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout de m’empêcher de vous voir cet après-midi. Cela, je ne le lui pardonnerai pas.
Comme il quittait Lydia, il lui dit :
— Savez-vous que je n’ai pu dormir… Oui, j’ai cherché à comprendre le sens de ce que vous m’avez dit hier en partant. Je n’y ai pas réussi.
Lydia le regarda malicieusement.
— Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous. Je vous expliquerai cela demain, si toutefois cela vous intéresse encore.
Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir Séméonof. Il perdit son temps à courir des Affaires étrangères à Smolny. Finalement il lui laissa un billet assez sèchement tourné à son domicile.
Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au téléphone. Sur un ton d’une politesse exquise, il lui présenta ses excuses les plus complètes. Il avait été pris par des rendez-vous importants avec la commission des délégués allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle était déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il priait Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas ! encore beaucoup de désordre dans les bureaux. Tout cela s’arrangerait peu à peu à force de travail et de bonne volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof rapportait l’indispensable passeport.
Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit de Savinski. Ce jeu du chat et de la souris était fort déplaisant. Pour la première fois, il sentit que sa position était assez critique. Si Séméonof apprenait qu’il avait gardé des relations avec Spasski, sa situation deviendrait, du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide machine politique dont rien n’arrêterait la marche. Il y réfléchit longtemps. La première chose à faire était d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée, — car Savinski, à cette heure-ci moins que jamais, ne voulait renoncer à la lutte contre les tyrans de Smolny. Bien au contraire, l’incident du passeport lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et, pris d’un désir soudain d’agir, il sortit pour aller trouver l’ami dont il avait besoin pour correspondre avec les chefs de l’armée du Don. En arrivant dans la rue, il eut soin de regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai étaient déserts. Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka et traversa une des premières maisons sur la droite qui se trouvait avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait pas d’espion à ses trousses.
Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia Serguêvna. Les jeunes filles avaient depuis longtemps en Russie une grande liberté, sortaient seules ou en compagnie de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point se compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans la rue avec le même homme.
Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir par les bolchéviques, ces restrictions volontaires étaient abolies ; Savinski et Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient pour leurs promenades des endroits peu hantés, les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze, c’était par goût et non par prudence, car personne ne se serait étonné de voir la fille du prince Volynski sortir avec un ami de son père, surtout quand l’ami était le très notable Nicolas Vladimirovitch Savinski, dont chacun qui le connaissait savait qu’il était le modèle des maris et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme on était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux des emplettes à faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante Morskaia et la Perspective Nevski. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs de la grande avenue, une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était la préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci de l’avenir remplissaient les âmes. La disette augmentait chaque jour ; le prix des vivres qu’on se procurait avec difficulté et du combustible rare s’en accroissaient d’autant.
Et c’était le moment où les banques étaient prises par les bolchéviques, où personne ne pouvait retirer l’argent qu’il y avait en dépôt. Aussi voyait-on venir les fêtes sans joie. Les boutiques de luxe restaient vides. Seuls les magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à entendre ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en allaient découragés et hochant la tête, mais le plus grand nombre achetait tout de même avec cette admirable insouciance de la question d’argent qui est si générale chez les Russes.
Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes pour s’intéresser au spectacle de la rue. Ils prirent le thé dans une boutique que venaient d’ouvrir près de Nevski des femmes du monde ruinées et d’anciens officiers. Par hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir rencontré au bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la figure régulière ; il prenait son changement de position avec la meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement. En d’autres temps, Savinski l’aurait trouvé insignifiant, mais sympathique et propre à être rangé dans une série composée de dix mille individus identiques. A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il acceptait les choses avec une facilité vraiment excessive ; il se trouvait si bien dans sa position nouvelle qu’il semblait être né pour être domestique et non pas officier de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à ses clientes et non pour mener des hommes sur le champ de bataille. N’avait-il rien de mieux à faire à cette heure ? Du côté des bolchéviques, au moins, on travaillait, on dépensait une énergie prodigieuse ; le haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas. Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue qui portait des plateaux de thé ! Il songea à Spasski qui essayait de constituer une armée dans le Don. Il y avait cent mille officiers dans l’armée qui préféraient fainéanter dans les villes, vivre d’expédients, descendre degré par degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette lente déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la Russie avec l’armée du Don dont le recrutement se faisait avec une peine extrême. Savinski réfléchissait mélancoliquement à cela et se taisait.
Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne et lui demanda en se penchant vers lui s’il avait quelque souci.
Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples paroles. Il crut y sentir presque de la tendresse. De nouveau sa vie fut transformée. Il regarda Lydia et lui dit :
— Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève.
Il ne lui avait jamais parlé aussi directement ; il eut peur d’en avoir trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. Il resta embarrassé un instant ; puis il se souvint de la scène de l’avant-veille et de l’explication que lui devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne voulait pas du lord Douglas. Il les lui demanda.
— C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois que j’y arriverai. Seulement, venez un peu plus près de moi, Nicolas Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous entende.
Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au travers de la table. Son visage touchait presque celui de la jeune fille. Elle commença ainsi avec un peu d’émotion :
— Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, pourquoi papa désire que j’épouse cet Anglais. Papa ne voit qu’une chose, c’est qu’il est malade et que Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les gens qui appartiennent à notre classe sociale… Alors, comme je suis ce qu’il aime le mieux au monde, il consent à se priver de moi. Le mariage qu’il me propose, c’est ce qu’on peut appeler une solution raisonnable… Oui, c’est très bien de prendre un mari qui est jeune, beau, riche et qui vous offre une grande situation mondaine ; cela est plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, en d’autres temps, pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, à condition, bien entendu, que je n’eusse aimé personne d’autre ?… Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me parler d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans cette ville de fous ? Faire quelque chose de sage, de réfléchi, qui arrange tout, à l’heure où nous sommes, Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie que nous avons devant les yeux !… Mais la seule pensée en est horrible, mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous ; vous comprenez bien, il n’est pas à notre mesure… Je dis que vous et papa vous parlez comme vous auriez parlé il y a un an, quand tout était calme… Mais aujourd’hui, quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, toute sa vie, pensez-y, mais c’est absurde, mon cher ami, c’est absurde… Ce que vous me proposez, on ne peut pas le faire, justement parce que c’est la révolution. Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien compris, et il faut que ce soit moi qui vous ouvre les yeux…
Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle se demandait : « Puis-je me moquer ainsi de ce grand monsieur si intelligent, si connu ? Eh bien, oui, je puis le faire, et c’est délicieux. »
Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était palpable, évident, mais il avait quelque chose de si séduisant que Savinski n’avait ni le goût ni la force de le réfuter. Et puis il sentait au fond de lui qu’ils vivaient une heure charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi chercher plus loin ? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.
XI
UN INCIDENT
Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci, Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa source au plus profond de lui ? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne le tenait-il pas pour valable ? Sans doute pensait-il gagner sûrement, avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si différente de la sienne.
Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était incapable de comprendre la raison de ce brusque changement.
Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin. Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire. Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande, quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski lui présenterait ses hommages quand il la verrait.
Savinski le remercia et dit :
— Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.
Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas :
— Voulez-vous me ramener jusque chez moi ? Il se fait tard et j’ai un rendez-vous.
Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui tendit la main et dit :
— Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter, mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas ?
Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le regardaient de leurs yeux fixes.
Que se passait-il en Lydia ? Comment expliquer ce mouvement subit d’humeur ? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas ? Qu’était ce rendez-vous dont elle n’avait pas parlé ? Savinski admettait qu’il se trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était perdu sur des terres inconnues… Que savait-il des femmes, après tout ? Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne serait jamais à aucun autre ; puis elle était la mère de ses enfants. Et il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires qu’il avait à manier… Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques mois… Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués. Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir ? Il y réfléchit longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire ? Il s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien. Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient pas ceux de l’ami qu’il prétendait être ? Cette idée avait quelque chose de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre femme, voulait-elle immédiatement en abuser ? Même si la première de ces hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible, supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia avec la simplicité qui était entre eux.
Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone, légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse. Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste, connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un peu plus loin sur le chemin.
Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd.
Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste, quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture. Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de l’argent et des armes en Russie ; des émissaires de Lénine et de Trotski faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et, d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti rouge était au pouvoir ? Ne faudrait-il pas les faire passer à l’étranger ? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui ?… Et puis il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même fortune que celles de Russie.
Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt devint sérieux.
— Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez, nous gardons nos agents, pour passer en Suède.
— Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement.
— Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter Pétrograd…
Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent :
— Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof.
« Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à Lydia dans la première partie de sa phrase. » Un sentiment de colère monta en lui. Il se domina et dit avec insistance :
— Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants… J’ai l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.
— Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises sont meilleures que les nôtres.
Il réfléchit un peu.
— Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande… Mais, n’est-ce pas ? nous parlons ici d’homme à homme ; puis-je avoir la promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de l’année ? Nous aurons à causer, voyez-vous ; une conversation avec un homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi.
Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été grande à ne pas le voir arriver dans la matinée.
Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport pour avoir le visa de sortie.
— Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi. Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici ? Nous tenterons notre chance à Abo.
Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd. Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire les Allemands ? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même, elle ne put cacher sa tristesse.
Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi. Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui ? Jamais l’avenir n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie. Comment la retrouverait-il ? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès des siens ? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur fut déchirante à tous deux.
Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même, tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le retenait en Finlande ? Lydia marchait de long en large dans sa chambre. Par moment, ses sourcils se fronçaient ; des rides se dessinaient sur son front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de trouble dans cette petite chambre !… Elle s’arrêta enfin ; elle était lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage se modifia. Elle murmura : « Oui, je le ferai. » Ses yeux étincelaient, sa face changeante prit une expression de triomphe. « Je le ferai », dit-elle encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme.
Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit aussitôt, — car, quelle que fût la violence de la tempête qui l’avait agitée, elle n’avait encore que dix-huit ans, et, à cet âge-là, il n’est pas de soucis que la nuit ne calme.
XII
UN COUP DE TÉLÉPHONE
Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver qui entrait par ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa décision en face ; elle ne lui jetait que des coups d’œil comme en passant. Oui, ce qu’elle avait décidé était toujours là devant elle ; il n’y avait rien de changé ; elle ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il valait mieux ne pas rester à contempler un but si éblouissant qu’il vous aveuglait. Elle était certaine d’y arriver un jour. Mais quand ? comment ? Il était impossible de le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait une impression fort agréable de paix avec elle-même. Elle goûtait un repos délicieux.
La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, dans la chambre. « Elle n’est pourtant pas âgée, se dit Lydia. Elle n’a pas cinquante ans. Comme les femmes vieillissent vite ! Elles ont quelques années à elles, et puis c’est la fin… »
— Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu courbée ainsi ?
Katia vint à elle. Elle hocha la tête.
— J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.
Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et découvrit ses mâchoires où manquaient plusieurs dents.
— Combien te reste-t-il de dents ? demanda avec intérêt Lydia allongée dans son lit, les deux mains passées sous sa tête.
— Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, je ne les ai jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce que j’en fais.
— Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia : elles sont solides et je puis mordre très fort, si je veux. Regarde.
Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche qu’elle ouvrit toute grande et mordit dans la chair tendre à pleines dents. Lorsqu’elle lâcha prise, on voyait dessinées en petits carrés rouges deux rangées de dents régulières sur la peau blanche.
— Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin !
Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta doucement.
— Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire d’Ivan le Simple, mais seulement à partir du moment où il arrive au château où est enfermée la princesse. Il y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu sais, quand la fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te souviens-tu des mots ?
— C’est ainsi, dit Katia : « Ivan, ayant fait encore du chemin, vit devant lui un riche palais d’or et de cristal d’où venait une musique divine qui le plongeait dans l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la plus haute tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait du luth… Elle regardait attentivement du côté où était Ivan, car sa vieille nourrice en mourant lui avait dit : « Ne pleure pas. Ne t’afflige pas. De là-bas (elle montrait de la main l’orient) viendra un homme hardi, et glorieux, et russe, qui te délivrera… »
— Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel âge avait Ivan le Simple quand il épousa la fille du roi ?
— On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il était tout jeune, sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.
— Vingt ans ! fit Lydia avec véhémence, vingt ans ! Épouser un homme de vingt ans ! C’est horrible… Je n’y avais jamais pensé quand tu me racontais ce conte… Et, maintenant, je ne l’aime plus.
Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer, Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain dangereux ; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez Lydia. Comment l’éviter ? Il y réfléchissait encore au moment de la revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie ? Lydia, de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de fièvre ; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences, certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester tranquilles.
A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude. Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes et lui dit :
— Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna ? Que se passe-t-il ? Ne suis-je pas votre ami ? N’avez-vous plus confiance en moi ? Je ne comprends rien…
Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes.
Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on apaise la douleur des enfants et des femmes.
— Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie… Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin ? Vous pleurez ! Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle encore ?… Là, là, cela va mieux… Dites-moi ce qui vous peine… Non, ne pleurez plus… je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez, je me mettrai à pleurer aussi… Voyez, le beau spectacle que nous donnerons…
Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil.
Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide.
Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt elle put parler et dit :
— Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch… Il faut me pardonner encore une fois… Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces jours-ci… Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup réfléchi ; j’ai pensé longtemps, trop longtemps… C’est cela qui m’a fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.
— Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, voyez-vous, Lydia Serguêvna ; ce sont les temps qui veulent cela. Moi-même, je suis effrayé quand je vois ce dont je serais capable… Oublions ce qui vient de se passer, mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la cause de votre chagrin ?
La jeune fille réfléchit un instant.
— Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel… Je ne sais pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais j’ai eu la sensation horrible que j’étais seule au monde.
Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.
— Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas Vladimirovitch, mes parents ont fait leur vie. La mienne est devant moi et je ne vois pas clair ; je ne vois rien, un grand isolement, et plus loin le vide. C’est une idée affreuse…
Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que pouvait-il donner à cette jeune fille palpitante ? Pourrait-il être le compagnon de cette enfant à travers l’existence ? Il était âgé, il n’était pas libre. Il n’avait rien à lui offrir. Le sentiment de son impuissance à soulager cette douleur l’accabla.
— Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. Il faut prendre patience. Les choses ne seront pas toujours ainsi. Pour traverser ces temps difficiles, vous savez que vous pouvez compter sur moi, que je suis votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais enfin…
Lydia l’interrompit vivement.
— Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. Mais, vous aussi, votre vie est faite, vous avez votre femme, vos enfants…
Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, ne trouvait que répondre.
A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa la parole à Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il partager avec eux un médiocre dîner de révolution ?
Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec Lydia en compagnie. Il avait été si loin dans son intimité avec elle que seul le tête-à-tête pouvait le satisfaire.
Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante scène qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La seule différence que Savinski put remarquer fut une nuance de sérieux dans toute sa façon d’être, quelque chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, il n’était plus question entre eux. De Finlande, il parla une fois seulement sans nommer ni sa femme, ni ses enfants, mais pour dire qu’il avait encore des affaires à y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient mauvaises. On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. Lydia laissa passer ces explications sans y répondre.
Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. Un matin — la veille ils ne s’étaient pas vus — elle l’appela au téléphone. D’abord, il eut de la peine à reconnaître sa voix. Le timbre en était changé et l’accent. Il le lui dit et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un ton plus ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept heures, pour causer avec lui un moment.
— Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai votre téléphone. Mais comment passerai-je la journée sans vous voir ?
— Bah ! répondit-elle, nous nous verrons demain, Nicolas Vladimirovitch. Et à ce soir, en tout cas ; j’aurai quelque chose à vous dire.
De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait continuer la conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché l’appareil.
XIII
“IN SUCH A NIGHT AS THIS”
The merchant of Venice
Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué et triste. Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et se laissa aller quelques instants, sans réagir, au cours de ses pensées. Elles l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère lourde, où la moindre chose se faisait avec une difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous une impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille fois plus difficile à supporter que la vue d’un danger réel, si grand fût-il. On avait le sentiment d’aller à une catastrophe, par des chemins bordés de haies hautes et épineuses qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à côté de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, vous poussait à faire chaque jour un pas de plus dans cette voie au bout de laquelle un abîme s’ouvrirait devant vous. L’idée de la fatalité obscure qui pesait sur lui comme sur toute la Russie accablait aujourd’hui Savinski. Il avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, où il était la proie sans défense des démons de la nuit. Il traversait une de ces crises. Une visite qu’il avait eue de Séméonof avait contribué à le mettre en ce fâcheux état. Celui-ci était venu le voir au sujet de ses entretiens avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, au cours de la conversation et en parlant de l’armée réactionnaire du Don, pour introduire d’une façon inattendue le nom de Spasski et pour dire textuellement : « Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd » ? Il avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté et, comme une pierre jetée dans un étang y forme des cercles de plus en plus grands, l’ébranlement qu’il avait causé en Savinski s’était peu à peu étendu et avait touché à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées. D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice de Spasski dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il était à la merci ou d’un hasard, ou d’une trahison. Un membre du parti pouvait avoir un instant les nerfs trop faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de Smolny. Combien d’exécutions sommaires n’avaient-elles pas été faites ? Les ravelins de Pierre-et-Paul, les fossés de Cronstadt, la cour même de la préfecture à la Gorokhovaia pouvaient le dire. Pour la première fois depuis longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. Les gens du Don, ces officiers sans volonté, ces généraux qui se disputaient, pourraient-ils les renverser ? Savinski, dans l’humeur où il était, ne gardait pas l’ombre d’une espérance. « Mais alors, se dit-il, ne suis-je pas fou de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause qui est juste certainement, mais de l’échec de laquelle je ne puis pas plus douter que de ma présence dans cette chambre ? Qu’on se sacrifie quand on croit au succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer, c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. Je ne suis ni mystique, ni rêveur ; je suis un homme d’affaires. Pourquoi me suis-je embarqué dans cette aventure ? Au fond, si je veux admettre la vérité, uniquement parce que Spasski est un charmant garçon et que j’ai de la sympathie pour lui ; mais il faut avouer que c’est une sympathie qui peut me coûter cher. » Et en même temps Savinski sentait de la façon la plus claire qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, et cette constatation ajouta momentanément à sa mauvaise humeur. « Le diable l’emporte », dit-il, en se relevant.
Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de six heures et demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle pas ? Lydia ! Qu’était-il pour elle ? Elle ne verrait jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était capable de jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement, et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque jeune homme. Ici aussi il ne pouvait espérer aucun succès. Mais ici encore, il savait qu’il ne trouverait en lui ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il prévoyait de longues souffrances, mais les souffrances causées par Lydia lui étaient plus chères que les joies données par d’autres. « Ah ! tout cela est absurde, soupira-t-il, et je déraisonne. Mais les choses sont ainsi et, pour rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent autrement. »
La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique qui avait jugé plus prudent de quitter Pétrograd était une femme déjà d’un certain âge, à la bonne et paisible figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui parlait souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, non plus que sa femme, mais dont elle voyait la photographie sur le bureau. Boris était son préféré. Elle regarda son maître assis sur le divan. Il semblait accablé.
— Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous faire dîner un peu plus tôt ?
Savinski haussa les épaules.
— Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas faim.
— Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, barine, dit-elle doucement. Allons, je vais vous servir tout à l’heure. Cela vous fera du bien.
Elle alla tâter le poêle.
— Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit tranquillement.
A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette à la porte d’entrée. Il avait les nerfs en si mauvais état qu’il tressaillit. Quel ennui était-ce encore ? Il fut sur le point d’appeler la vieille bonne pour lui dire qu’il n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. Il était trop tard.
Il attendit quelques secondes, la tête baissée. Un bruit de pas légers sur le tapis : il leva les yeux. Lydia était devant lui.
Elle avait gardé sa fourrure. Elle se tenait droite, la tête un peu renversée en arrière, les yeux attachés sur Savinski, et l’émotion de ce dernier était telle qu’il ne vit pas le trouble qu’elle essayait de cacher. Elle fut la première à se remettre, et à Savinski qui était resté immobile, comme stupéfié par cette apparition, elle dit d’une voix qui ne tremblait pas :
— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, est-ce ainsi que vous accueillez vos hôtes ? Est-ce ainsi que vous me recevez à la première visite que je vous fais ?
— Lydia Serguêvna, dit-il, pardonnez-moi… Je ne sais si je rêve. J’étais plongé dans d’affreuses idées noires. Et vous voilà !…
Il lui avait pris les deux mains et se tenait tout contre elle. Un parfum de jeunesse avait rempli la pièce où il se morfondait seul il y a quelques instants. La chaleur qui rayonnait du poêle semblait plus forte, l’électricité plus brillante.
— C’est vous, reprit-il, chez moi !… Et je vous laisse là debout ; je ne vous fais même pas asseoir, je ne vous offre rien… Mais j’espère que vous pouvez rester quelques minutes… Je vous raccompagnerai tout à l’heure… Enlevez votre manteau, Lydia Serguêvna, vous prendriez froid en sortant. Vous voyez, j’ai un appartement tout petit, mais il y fait chaud, comme aux temps bénis des tsars.
Il lui prit sa fourrure et fut surpris de découvrir que Lydia était en toilette décolletée, comme il l’avait vue aux soirées de Nathalie.
— Allez-vous dîner quelque part ? demanda-t-il. Chez notre voisine, sans doute ?
Avec un peu de confusion, Lydia dit sans oser le regarder :
— J’avais pensé, Nicolas Vladimirovitch, qu’aujourd’hui vous m’inviteriez à dîner… si je ne vous gêne pas, cependant. Peut-être avez-vous à travailler ?… Dites-le franchement, et je m’en irai tout de suite…
Elle semblait de nouveau avoir perdu confiance en soi ; elle était redevenue une petite fille toute simple et Savinski vit qu’elle rougissait.
— Ah ! dit-il, quelle fée êtes-vous pour me faire un cadeau pareil ? Si je vous garde !… Que pensez-vous donc ?
Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour lui faire sentir la joie qu’elle lui apportait. Mais le désarroi de ses pensées était si grand qu’il n’osait bouger. Il ne savait que faire, quelle contenance adopter. Il s’écarta brusquement.
— Il faut que j’avertisse ma vieille femme de chambre, fit-il. Il y a un bon dîner, à ce qu’elle m’a dit.
Il courut jusqu’à l’office. Quand il revint, Lydia n’avait pas bougé de place, mais elle avait repris possession d’elle-même et lui sourit.
— Votre appartement me plaît, dit-elle.
— C’est l’appartement qu’a habité jusqu’à moi la princesse Dolly R…, répondit Savinski. Je crois que c’est elle qui l’a tendu de ces vieilles toiles de Jouy qui sont si gaies. Comme vous avez vu, je touche à la caserne et mes voisins immédiats sont ces Pavlovtzi qui forment le plus mauvais des régiments de Pétrograd. Qu’est-ce qui les empêche d’entrer chez moi et de venir s’installer ici à ma table et dans mon lit ? Je n’en sais rien. Je les trouve bien aimables de rester chez eux, car s’il leur chantait de changer de logement, je n’aurais qu’à leur céder le mien sans mot dire. Séméonof lui-même n’y pourrait rien.
Lydia s’était levée et parcourait la pièce. Elle s’approcha d’une double porte qui avait été enlevée et qui conduisait dans la chambre voisine où Savinski couchait. Un grand lit de milieu l’occupait, un lit de femme élégante, car il était couvert d’un dessus de dentelles et de soie.
Lydia revint dans le cabinet de travail. Elle jeta un coup d’œil sur le bureau, où, dans un cadre d’argent, était la photographie de Sonia entourée de ses enfants. Elle la regarda longtemps.
— Votre femme est belle, dit-elle enfin.
— Mais ne la connaissez-vous pas ? fit Savinski étonné.
— Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia… Est-ce une photographie ancienne ? Votre femme est encore très jeune.
— Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle ? Trente-deux ans, je crois. Elle s’est mariée à dix-huit ans.
— C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.
Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait aussi. De nouveau il avait cette impression que quelque chose de mystérieux avait surgi entre eux. Mais il ne s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui était en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout et l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place à aucun autre sentiment. Elle était là, éblouissante de jeunesse et d’éclat ; le seul mouvement imperceptiblement rythmé de ses hanches quand elle marchait, la façon dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses épaules un peu grêles, le halètement léger de ses seins quand elle respirait, la manière dont l’air était aspiré et expiré entre ses lèvres, la profondeur de ses yeux et leur couleur azurée qui évoquait des cieux orientaux, la blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui semblaient rendre à la lumière ce que la lumière leur avait donné, étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. Il n’était pas besoin de parler. A quoi bon ? Elle était là, vivante, près de lui. Que demander de plus ?
La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître qui ne s’était pas aperçu de son entrée. Il avait rajeuni de dix ans. Elle avait laissé un homme fatigué, presque un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un homme fort, vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit :
— Barine, le dîner est servi.
A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui témoigna une déférence particulière et, comme Lydia la remerciait, elle s’inclina très bas. Puis, ayant servi le potage et les pirochki, elle sortit.
— Votre servante est bien, dit Lydia.
— C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est pleine d’attentions pour moi.
— Je crois que je l’aimerai beaucoup, fit Lydia.
Savinski sursauta. Que voulait dire Lydia ? Avait-il bien compris ?… A partir de ce mot, Savinski sentit qu’il était de moins en moins maître de lui. Par instant il se reprenait et examinait la situation avec calme. Lydia avait eu le caprice de venir voir son appartement et de s’inviter à dîner, chose impossible en d’autres temps, toute naturelle aujourd’hui où le monde était à l’envers. Les rapports si amicaux qu’il y avait entre eux expliquaient une démarche qui n’était qu’en apparence osée. Il suffisait, du reste, de regarder la jeune fille assise en face de lui pour comprendre aussitôt la simplicité et l’innocence qui étaient en elle. « Il n’y a rien que de pur en ma fille », avait dit le vieux prince… Il avait raison, tout devait être considéré de cet angle-là.
Mais, à d’autres moments, ces sages réflexions étaient bousculées par un assaut de pensées tumultueuses. Il n’y avait plus qu’une réalité : la femme qu’il adorait était venue chez lui ; elle était là à portée de ses bras ; elle savait — il n’était pas possible qu’elle ignorât — les sentiments qu’il avait pour elle et qui depuis longtemps avaient franchi les bornes de l’amitié… Il s’approcherait d’elle… Il se pencherait vers la fleur entr’ouverte de sa bouche et y porterait les lèvres…
Tandis qu’il était partagé entre deux sentiments, tantôt se laissant emporter par les rêves passionnés que la présence de Lydia faisait naître, tantôt réfléchissant avec calme sur une situation si inattendue, et dont il fallait savourer les moindres délices car cette rencontre serait brève et ne se renouvellerait pas, la conversation continuait à bâtons rompus entre Lydia et lui. Maintenant ils avaient trouvé le ton juste ; il n’y avait pas de fausses notes. Ils ne parlaient de rien de sérieux. La nouveauté de ce tête-à-tête, une pointe de champagne dont elle avait bu un verre, l’avaient rendue à elle-même et libérée des préoccupations qu’elle avait eues ces jours derniers, préoccupations dont Savinski avait vu encore le reflet sur son front pur avant dîner.
Savinski fut frappé du naturel exquis avec lequel elle s’adaptait à cette position nouvelle. Elle ne témoignait ni embarras, ni excès de confiance. La petite fille qui parfois réapparaissait en elle avait disparu. Il avait à sa table une jeune femme qui manifestement ne semblait surprise en rien de ce que sa place dans cette salle à manger pouvait avoir d’extraordinaire. Elle semblait presque être la maîtresse de la maison et, comme Savinski, beaucoup plus troublé qu’elle ne l’était, négligeait de manger, c’est elle qui lui offrit de reprendre d’un plat laissé sur la table. Savinski, s’il mangeait peu, buvait moins encore. Il se sentait dans un équilibre si instable qu’il craignait que la moindre chose lui fît perdre la tête. C’est à peine s’il prit un verre de champagne. La présence de Lydia le grisait plus sûrement que le vin, et il passait son temps à se jurer de garder son sang-froid, car ce n’était pas une femme qu’il avait en face de lui, une jolie femme habituée aux hommages des hommes aussi bien qu’à leurs brusqueries, et qui sait à quoi elle court lorsqu’elle va dîner chez un garçon, c’était une jeune fille à l’aube de la vie, dont l’haleine était aussi fraîche que celle du vent avant l’aurore, une amie pure qui lui faisait la grâce de venir passer une heure chez lui dans des circonstances que son imagination seule à lui, Savinski, rendait romanesques. En somme, au sein des délices où le plongeait la présence de Lydia, il se sentait horriblement gêné par le combat qui se livrait en lui.
Cette gêne s’accrut lorsqu’ils eurent passé dans le cabinet de travail. A table, leur position était exactement fixée, — il y a des règles et une tradition. Au salon, ils redevenaient libres et Savinski ne savait que faire de sa liberté. Lydia, elle, gardait plus de simplicité. Elle s’installa sur le divan, se renversa un peu en arrière sur les coussins et alluma une cigarette. Elle suivait de l’œil Savinski et paraissait s’amuser à le voir aller et venir sans trouver de repos. D’abord, il s’était assis près d’elle. Puis soudain, comme si un diable l’avait poussé, il avait bondi à l’autre bout de la pièce sous prétexte de chercher des allumettes, alors qu’une boîte était sur le guéridon à côté du divan. Puis il s’était laissé tomber sur un fauteuil voisin et, alors, comme il lui avait parlé avec douceur ! A ce moment-là, sans peut-être même qu’il s’en rendît compte, il voulait lui plaire, la gagner, faire sa conquête. Ses yeux semblaient vouloir lire à travers elle et pénétrer jusqu’à son cœur et, sous la caresse de ce regard, Lydia, elle-même, perdait peu à peu conscience ; ses idées flottaient devant elle comme des poussières qu’emporte le vent ; elle n’était plus que sensations ; c’était une ivresse légère et délicieuse. Elle ne revint même pas à elle à un mouvement brusque de son ami. Voilà que, sans raison apparente, il s’était mis à marcher de long en large, tirant des bouffées rapides de sa cigarette, se taisant et laissant échapper, au milieu d’un long silence, un mot qui sortit du monologue intérieur auquel il se livrait : « Impossible. » Ce mot résonna dans la chambre et fit sursauter Savinski lui-même.
Il se tourna vers Lydia, lui sourit et dit :
— Pardonnez-moi, je crois que j’ai perdu la tête…
Mais il s’arrêta et son sourire ne s’acheva pas, tant il fut frappé de l’expression qu’avait prise la jeune fille. Elle était pâle et ses yeux restaient attachés sur Savinski. Il n’apercevait que ces yeux sombres dans l’ombre ; il ne pouvait s’en détourner. Elle regardait Savinski : mais le voyait-elle ? Elle paraissait emportée par un rêve à cent lieues de la scène présente. Même le mot « impossible », lorsqu’il avait éclaté dans la chambre, n’était pas parvenu à ses oreilles. Mais toujours ces yeux intenses, comme consumés d’un feu intérieur. Il alla jusqu’à elle et, tandis qu’il hésitait, cherchant ses mots, elle lui dit avec simplicité :
— N’êtes-vous pas fatigué de marcher, Nicolas Vladimirovitch ? Asseyez-vous près de moi… Il semble que je vous fasse peur, ce soir.
Elle lui tendit la main qu’il prit et garda dans la sienne, puis il s’assit et la porta à ses lèvres, et ses lèvres remontèrent jusqu’au poignet, le franchirent, arrivèrent au bras nu, le parcoururent de bas en haut, et de haut en bas. C’était une sensation à la fois exquise et torturante dont il se demandait combien de temps elle pourrait se prolonger impunément. Soudain il sentit le bras de Lydia resté libre s’allonger autour de son cou, l’attirer vers elle. Lorsqu’il fut tout près, elle se blottit sur sa poitrine et, tournant son visage vers lui, elle lui donna ses lèvres. Il la serra éperdument contre lui, se coucha presque sur elle ; leurs deux corps exactement joints ne se touchaient que par leurs bouches unies. Il sembla à Savinski qu’il ne vivait plus que par ses lèvres collées à celles de sa maîtresse. Cela dura longtemps, une minute, un siècle ?
Il eut un éclair de lucidité. « Quelle heure est-il ? Il faut rentrer… Et puis, non, non, c’est impossible… Pourtant, le vieux prince… une jeune fille… » Il s’arracha aux bras de Lydia. De nouveau il était en proie à une grande agitation. Il paraissait ne plus songer qu’à une chose. Il tira sa montre. Dix heures déjà… Ah ! il n’y avait plus personne dans les rues… Il courut à Lydia, s’agenouilla devant elle. Il la caressait, lui disait mille choses tendres et folles et il finit sur un ton plus sérieux :
— Je vais vous accompagner chez vous, Lydia, Lydotchka ; il est tard ; on sera inquiet, on vous cherchera… A propos, où vous croit-on ?
— Chez mon amie Hélène, à la Mokhovaia, dit Lydia, et elle ajouta en pesant chacun de ses mots :
— C’est là que je suis censée coucher, car vous savez bien qu’il n’est pas agréable de circuler le soir dans Pétrograd. C’est donc là que vous m’accompagnerez si vraiment vous ne pouvez vous décider à me garder chez vous jusqu’à demain…
....... .......... ...
....... .......... ...
Tard dans la nuit, il était deux heures du matin, l’électricité brûlait au-dessus du grand lit où ils étaient couchés. Épuisée de fatigue, Lydia se redressa, se pencha vers son amant étendu près d’elle, le regarda jusqu’au fond des yeux et dit :
— O toi qui es à moi, tu n’iras plus en Finlande, maintenant !
Elle se glissa dans ses bras et s’endormit.
XIV
LE RÉVEIL
La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le silence de la nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles qui scandent le silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus de vie dans les deux corps qui sont étendus là, tant le sommeil où ils sont ensevelis est profond. L’obscurité les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils dorment, l’un à côté de l’autre… Et soudain Savinski sent une impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui irrite et gêne ; il entr’ouvre les paupières, les referme aussitôt, les rouvre… La chambre est inondée de lumière ; l’électricité brûle dans le plafonnier et, près de lui, la vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.
— Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle à son oreille.
Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski vit l’avenir proche s’ouvrir devant lui : l’abîme. Une perquisition, un mandat d’arrêt, Lydia compromise dans l’affaire, arrêtée peut-être, menée en prison avec lui, cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles bolchéviques ! Et en outre l’affreux scandale qui retentirait de tous côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en Finlande où Sonia l’attendait…
— Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.
Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son innocent sommeil. Elle était allongée, le bras droit sous la tête, ses cheveux défaits en désordre autour d’elle ; l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise qui, entr’ouverte, laissait voir un jeune sein délicatement fleuri. Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. L’angoisse lui tenaillait le cœur… Eût-il été seul, l’aventure était déjà dangereuse, mais y mêler cette enfant ! Fallait-il la réveiller ?… Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât ?… Mais, en tout cas, le commissaire chargé de la perquisition entrerait dans la chambre… Il alla vers elle, se pencha sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front et sur les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans ouvrir les yeux un « je t’aime », voulut se retourner pour reprendre son sommeil.
— Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut te réveiller…
La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller ; elle revint à elle et demanda :
— Qu’y a-t-il ? Est-il tard déjà ?
Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.
— Mais c’est la nuit encore ; il faut me laisser dormir.
— Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition ici. Il faut te lever… J’espère que tout se passera bien ; en tout cas, tu ne cours aucun danger… Habille-toi, Je suis obligé de passer à côté… A tout à l’heure.
Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour du cou de Savinski comme pour ne pas le laisser partir. Il les dénoua doucement et sortit de la chambre. Il passa par le cabinet de travail, regarda sa montre. Elle marquait quatre heures… Il avait tout son sang-froid : « Le diable emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour une visite domiciliaire », se dit-il. Il entra dans la salle à manger, il y avait là une dizaine de personnes, presque tous des gardes rouges en uniforme de soldats, baïonnette au canon, et deux civils. Il reconnut le président du comité de la maison, un architecte à la maigre moustache, au teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde personne en civil se détacha du groupe, vint à lui et se présenta fort poliment : « Alexandre Ivanovitch Zoubof, commissaire à la Section des recherches pour la contre-révolution. » Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. Ordre était donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch Savinski et de l’arrêter, ainsi que toutes personnes présentes dans son appartement… Songeant à Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut faire un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya à la table.
— Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais peut-être y a-t-il une erreur ?… Puis-je téléphoner à Léon Borissovitch Séméonof ?
Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très déférent, répondit :
— Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit inutile. Vous serez sans doute interrogé aujourd’hui à la Gorokhovaia et, à ce moment, si vous le jugez nécessaire, Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais nous ne dépendons pas des Affaires étrangères…
Le commissaire avait les manières d’un homme bien élevé. C’était, probablement, un ancien employé de la police secrète du tsar, entré au service des bolchéviques. Il était rasé de frais, portait une courte moustache sur une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. Il n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir qu’il pourrait arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il comprendrait, sans doute, la situation, et il ne devait pas être insensible à l’idée d’obliger un homme tel que lui.
— Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, d’une question assez délicate.
L’autre s’inclina.
— A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait vers l’entrée du cabinet de travail.
A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans montrer d’embarras, le présenta :
— Le lieutenant Ivanof, dit-il.
Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit, les épaules effacées. « Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa Savinski, je puis réussir encore. »
— Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir…
— Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant.
— Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je m’adresse, d’homme à homme… Le fait est que je suis ici, aujourd’hui, dans une situation assez particulière… Cela peut arriver à chacun de nous, à vous comme à moi… J’ai une femme, à côté, une toute jeune femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues ne sont pas très sûres, comme vous savez… Elle ignore tout des choses politiques, c’est une enfant encore… Elle n’a pas vingt ans, voyez-vous… Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est entrée dans mon appartement… Mes domestiques, si vous voulez bien les interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je vous dis… Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la laisser libre… Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi il s’agit… Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que vous me rendrez…
A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa voix.
Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment, ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à Savinski.
— Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez vous ? dit le commissaire civil avec un peu de gêne.
— Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de l’honneur d’une femme, vous comprenez…
— Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant…
— En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté.
Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions. La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle, Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il ? Il ne s’en souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla.
— Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet, fort délicate. Notre ordre est formel… Nous prendrions une grande responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre… Cependant, peut-être, pour vous obliger… dans les circonstances actuelles… Mais il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand secret… Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont ici…
On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau se produisit qui modifia, hélas ! la situation de fond en comble. Lydia entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant.
— Que se passe-t-il ? Que veut-on faire de toi ? demanda-t-elle, avant que Savinski, atterré, pût l’arrêter.
Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux, l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille.
— Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui, très pénible, en vérité… Je crains, dit-il à voix basse à Savinski, qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter notre ordre dans sa rigueur.
Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort.
La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme. Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. « Ils ne savent pas leur métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux. » Ils ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui, manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que Savinski ne fût pas leur dupe.
Ce jeu l’amusa un instant.
Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore sauver Lydia qui se tenait étroitement serrée contre lui et dont le souffle frais effleurait sa joue.
— Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la Gorokhovaia un chef responsable avec qui entrer en communication ?
— Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, répondit le commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade Ouritski, doit être encore à la préfecture. En réalité, notre travail se fait surtout de nuit.
— Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable pour lui exposer, par téléphone, le cas particulier dans lequel je me trouve ? L’affaire pourrait être arrangée ainsi et je vous garderai une longue reconnaissance de votre bonne volonté…
Les commissaires consentirent, mais l’officier fit remarquer qu’il faudrait transmettre le nom de madame…
Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre de quoi il s’agissait. Il y avait là un mystère qu’il fallait percer.
— Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur une pièce d’identité…
Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son âge, sa résidence étaient portés…
Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut la communication avec la préfecture à la Gorokhovaia. Il commença à exposer la demande de Savinski… Lorsque Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva aussitôt et, s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle lui dit à voix basse :
— Quoi, Nicolas, on t’arrête… Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une perquisition… Es-tu en danger ? Que va-t-on faire de toi ?
— Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. Oui, on va me mener en prison, mais tu sais que cela arrive à beaucoup de braves gens aujourd’hui ; j’y serai deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela est sans intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre est si sottement conçu que toute personne trouvée dans mon appartement doit être arrêtée aussi. Et quand même tu serais libérée presque tout de suite, je voudrais t’éviter cette horrible prison…
Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait :
— Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi…
Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui persuader qu’elle lui serait mille fois plus utile en restant libre, mais Lydia se butait à l’idée de ne pas le quitter. Pendant leur entretien qui se faisait à voix basse, on entendait des bribes de conversation de Zoubof au téléphone :
— Oui, camarade Ouritski… Je comprends. Dix-huit ans… Ah ! ah !… charmante, oui… C’est pour cela que je me suis permis de vous appeler…
Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, et, se tournant vers Savinski :
— Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, mais pour vous, Lydia Serguêvna, il est probable que vous n’y resterez pas longtemps.
Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille montrait la plus grande satisfaction.
Cependant il restait à perquisitionner dans les autres pièces de l’appartement. Les soldats, las d’attendre, avaient gagné la cuisine. La fatigue prenait peu à peu Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas. Savinski était plongé dans de noires réflexions ; pour l’instant, Lydia, plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. La vieille Annouchka le vit ; elle eut pitié d’elle et s’approcha de la jeune fille :
— Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous n’aurez pas grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le fourneau, le café sera prêt dans un instant…
Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. Quelques moments plus tard, elle revint, apportant du café chaud, du pain et du beurre. Savinski invita les commissaires à déjeuner avec eux et l’on improvisa ainsi un repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à dévorer des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses de café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, si heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse et arracha Savinski à ses préoccupations. Quant aux deux commissaires, ils étaient radieux. Jamais, dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré pareille bonne fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée ; il n’y avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il n’y avait que des êtres humains réunis par le hasard de la vie et qui trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, de s’asseoir à une table et de se restaurer.
Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant de quitter la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka de téléphoner dès neuf heures chez Séméonof pour lui faire savoir qu’il était en prison à la Gorokhovaia. « Vous ne parlerez que de moi », lui dit-il.
Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, à la grande indignation d’Annouchka, qui redoutait les vols probables.
Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était encore complète et le froid vif. Les deux commissaires, avec beaucoup de politesse, installèrent Savinski et Lydia dans le fond de la voiture et s’assirent sur le siège de devant.
A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques minutes à la Gorokhovaia.
XV
A LA GOROKHOVAIA
Le vestibule de la préfecture, à la Gorokhovaia, était plein de soldats. Savinski et Lydia furent conduits dans une grande pièce, au premier étage.
Lydia, sûre de n’être pas séparée de Savinski, n’avait pour l’instant aucun souci ; l’excellent déjeuner qu’elle avait pris avant de partir avait fait disparaître la fatigue d’une mauvaise nuit. Elle n’était plus que curiosité. Ils se trouvaient dans un vaste salon qui avait dû faire partie des appartements de réception du préfet. Il en conservait encore quelques fauteuils et chaises capitonnés et recouverts d’une soie bleu pâle, et un tapis à la machine, moderne, dont les couleurs étaient effacées. Dans un angle de la pièce, derrière quelques tables rangées en arc de cercle, deux employés travaillaient. Devant eux, un accusé se tenait debout. C’était, à en juger par sa tenue, ce qu’on appelait alors un « bourgeois », état suffisant pour être classé comme suspect. Les employés remplissaient lentement des fiches, des formulaires, ouvraient des registres. Cet ordre administratif surprit Lydia à qui il paraissait incompatible avec l’idée qu’elle se faisait des procédés employés sous le règne de la Terreur, décrété par les bolchéviques. Et puis le calme de cette pièce, son aspect tranquille et riche, le manque de tragique qu’il y avait en tout cela ! Elle fit part de ses réflexions à Savinski à mi-voix.
Il haussa les épaules et sourit.
— La bureaucratie ne mourra jamais chez nous. Lénine sera impuissant à la détruire. Même les actes illégaux seront toujours faits dans les formes.
Il tâchait de ne pas paraître soucieux, de montrer la liberté de son esprit, de façon à ne pas alarmer la jeune fille, et l’effort qu’il faisait dans cette direction finissait par avoir le plus heureux effet sur son humeur.
Leur tour vint de passer devant les fonctionnaires dans le coin de la pièce. Ils multipliaient les formalités d’écrou. Il fallut enfin remettre son portefeuille. Les employés donnèrent un reçu en forme de l’argent qu’il contenait. Mais Savinski, qui avait suivi avec intérêt ce qui s’était passé quand le précédent « bourgeois » avait été incarcéré, avait prudemment glissé quelques centaines de roubles dans la poche de son pantalon.
Deux soldats les attendaient à la porte. C’étaient deux Lettons à la figure dure et maigre. Ils gravirent un escalier en colimaçon dont les jours intérieurs donnaient sur le vestibule d’entrée. A chaque fenêtre, une mitrailleuse était braquée sur la porte qui ouvrait sur la Gorokhovaia et un soldat montait la garde. « Comme ils ont peur d’un coup de force ! pensa Savinski. Ils ne se sentent pas très solides. » Ils s’arrêtèrent devant une petite antichambre pleine de gardes rouges. Leurs conducteurs échangèrent quelques mots avec le chef du poste.
— C’est plein chez nous, dit celui-ci avec bonne humeur.
Au troisième étage, même réponse.
Au dernier étage, enfin, ils furent admis dans la petite antichambre où cinq ou six soldats fumaient. A une table était assis un tout jeune homme à peine âgé de vingt ans, un petit juif à l’air farouche et important, aux cheveux noirs, crépus, en broussailles, qui avait devant lui un registre où il couchait les noms de ses hôtes. Il prit celui de Lydia d’abord et lui demanda pour quelle cause elle était arrêtée. Lydia, qui le dévisageait avec curiosité, répondit d’une voix claire et sans trahir le moindre embarras :
— Je n’en sais rien. Si vous voulez me l’apprendre, vous me ferez plaisir.
Les soldats sourirent, mais le petit employé fronça le sourcil.
— Je pense que vous êtes arrêtée pour raisons politiques, fit-il gravement. Nous allons mettre « contre-révolution ».
Cette fois-ci, un des soldats, un grand diable dégingandé qui ne quittait pas des yeux cette enfant si belle, rit ouvertement.
— Fouillez la prisonnière, dit le gamin d’une voix rêche à un soldat debout près de lui.
Savinski eut un sursaut et s’approcha de Lydia.
Elle se tourna vers lui et, d’un coup d’œil, le supplia de ne pas intervenir. Le soldat hésita, regarda Lydia, se balança sur ses deux jambes, haussa les épaules et finalement répondit :
— C’est inutile, Léon Davidovitch. Vous voyez bien que c’est une enfant…
Tous les soldats présents montraient par leur contenance qu’ils approuvaient l’attitude de leur camarade. Le petit employé blêmit de rage, mais il n’osa pas renouveler son ordre. Il murmura quelques mots inintelligibles dont on entendit seulement la fin.
— … La consigne est formelle, je le ferai moi-même.
Il se leva, vint à Lydia, et, comme pour la forme, se contenta de tapoter légèrement sa fourrure à la hauteur des hanches.
Lorsque Savinski eut répondu aux questions posées et qu’on se fut assuré qu’il ne portait pas de revolver, un des soldats poussa une porte vitrée et ils furent introduits dans le logement qui leur était destiné.
C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre. Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre, tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes, arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place. L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien. Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche ; sur une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui lui couvrait la tête ; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher, des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements ; des mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur couche dure et étroite ; des bras étaient brandis en l’air ; des mains fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres, allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots… Puis, jetant un regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place.
Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et ses terreurs ? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille appuyée sur sa poitrine.
Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient ; ils semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient tout de suite une cigarette.
Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce qu’elle appelait une aventure.
— Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais.
Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains tremblaient tandis qu’il lui parlait. « Comme il a peur ! » pensa-t-elle. Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis relâchés au bout de quelques jours ! Les prisons de Pétrograd, pourtant immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population… Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient pour lui plaire ; elle avait son amant à côté d’elle ; elle ne voulait pas voir plus loin.
Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets « Kerenski ». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui dit : « Attendez, attendez », tira triomphalement de sa poche assez sale un morceau de sucre et prononça :
— C’est le seul qui me reste !
Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route.
Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe, dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive, comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir. Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle avait l’air à moitié folle de douleur.
— S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront… S’il ne revient pas, qu’arrivera-t-il à ma petite ?… Elle ne pourra supporter longtemps cet emprisonnement. Regardez comme elle est maigre !
Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes minces comme des flûtes où les genoux et les chevilles faisaient de grosses bosses osseuses.
Le chef de la chambrée dit à Savinski :
— Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.
Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux heures que les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu échanger un mot avec Lydia. La matinée avançait. Il allait être onze heures. Il fallait qu’il causât seul à seule avec elle. Il craignait maintenant le pire, une longue séparation. Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà où l’avait mené sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire à la réussite de qui il n’avait jamais cru. Il maudit cette facilité avec laquelle il se laissait entraîner par ses sentiments dans des aventures qui pouvaient devenir tragiques. Il était impardonnable, car il était un homme habitué aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A Lydia, il ne pouvait rien dire de ses préoccupations. Il voulait l’amener à comprendre qu’elle le quitterait dans quelques heures. La chose n’était pas facile. La jeune fille refusa nettement.
— Où tu seras, dit-elle, je serai… Je n’ai que toi au monde et, sache-le, dès maintenant tu n’as plus que moi.
Il fallut une longue insistance pour que Savinski arrivât à lui démontrer qu’elle lui serait mille fois plus utile en liberté qu’auprès de lui. Qui lui ferait parvenir de la nourriture chaque matin, qui ferait des démarches pour obtenir sa liberté ? Il la convainquit enfin. Mais la jeune fille avait les yeux pleins de larmes.
— Que tu me fais de la peine ! dit-elle. Mais, hélas ! je vois bien que tu as raison…
Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute voix à la porte de la salle. Un employé agitait un papier. Elle se leva.
— Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.
Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait des voix qui se mêlaient et disaient : « Jamais on n’a été interrogé aussi vite. C’est un miracle ! » — « Nous le savions bien, vous partez déjà ! » — « Hélas ! » murmurait un autre.
Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski et, oublieuse des prisonniers qui, tous, la regardaient, l’embrassa passionnément. Elle ne pouvait se détacher de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de sa vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, était gagné par la sympathie générale qui allait à la jeune fille. C’était d’une voix molle et presque machinalement qu’il répétait : « Il faut se hâter, il faut se hâter ! »
Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.
— Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.
Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée sur elle et la laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, en toilette de bal, décolletée, éclatante de fraîcheur et de beauté, droite et la tête en arrière à sa façon, elle marcha vers la porte qui se referma sur elle, laissant les spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle à cette fugitive vision.
Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. Assis sur un banc, la tête entre ses mains, il restait comme endormi. Il n’avait conscience ni du temps, ni du bruit de la chambrée. Soudain il y eut un brouhaha. Lydia reparaissait. Elle courut à son amant.
— Je suis libre, dit-elle… J’ai eu affaire à un homme très poli. Il s’est excusé fort aimablement de la déplorable erreur par suite de laquelle j’ai été arrêtée… Il va t’interroger tout de suite. Tu vas descendre avec moi. Mais je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu m’entends, qu’il va te libérer aussi.
La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait : « Nicolas Vladimirovitch Savinski », il suivit la jeune fille qui lui montrait le chemin.
Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils étaient entrés six heures auparavant. Là, Lydia eut une grande déception. Elle n’eut pas la permission d’accompagner Savinski chez le commissaire chargé de l’interrogatoire. Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais la certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait encore et elle le laissa sans angoisse.
Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du redoutable Ouritski, dont la renommée remplissait déjà la ville. Ouritski, qui était assis devant une grande table sur laquelle il consultait un dossier, se leva à l’entrée de l’inculpé et vint lui serrer la main. C’était un homme de taille moyenne, très maigre, à la figure intelligente, rasé, de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. Il offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier qu’il feuilleta quelques instants. Ces minutes parurent un siècle à Savinski. Il ne pouvait supporter l’anxiété du doute. Qu’avait-on contre lui ? Tout était préférable à l’attente… Et, cependant, il faisait un effort extrême pour garder son sang-froid… Cette lutte contre soi-même était harassante.
Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa un caoutchouc et les tendit à Savinski.
— Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je vous les rends… Je vais vous mettre en liberté. (Savinski baissa les yeux pour que la joie de son regard ne le trahît pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous poserai d’abord, pour le procès-verbal, quelques questions que vous aurez l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse…
Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, d’un geste las, décrocha un récepteur à un des quatre appareils fixés au mur derrière lui, écouta un instant, donna un ordre bref et reprit :
— Vous connaissez Spasski ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Savinski.
— Veuillez l’écrire.
— Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre 1917, par lettre, par personne interposée, ou directement ?
— Non, répondit Savinski.
— Veuillez l’écrire.
— Avez-vous son adresse actuelle ?
— Non.
— Veuillez l’écrire.
Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux commandant l’état-major du Don. Les réponses de Savinski furent négatives. Soudain Ouritski, qui marchait fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant Savinski et lui demanda à brûle-pourpoint :
— Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine ?
Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix nette dit :
— Non.
Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute voix.
— Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.
Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. Comme il allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski l’arrêta.
— Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, de revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations que ce soit avec lui, et non plus avec l’ingénieur Mouchine. C’est un conseil que je vous donne… Au revoir.
Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les formalités de levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire retentissaient encore en lui et le glaçaient. « Quelle insolence à me parler ainsi ! pensa-t-il. Pouvait-il me faire plus explicitement comprendre qu’il n’ajoutait aucune foi à mes déclarations ?… Cet homme joue avec moi. Cette histoire n’est pas finie… » Toute sa joie avait disparu.
Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui, de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil. Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la joie d’un jour lumineux et froid. « Que c’est bon ! Que c’est beau ! », répétait-il immobile devant la porte du bâtiment.
A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia.
Il la serra contre son cœur.
— Je suis heureux ! dit-il, je t’aime !
Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour. Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée… Où ? Ils ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé par les soldats ?… Et même, libre, était-il prudent de s’y rencontrer ?… Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se reverraient… Qu’importait le reste !
XVI
UN PONT EST COUPÉ
La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même Savinski, lui apporta une robe de chambre.
— Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle demoiselle aussi, je pense.
— Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.
Les larmes lui montaient aux yeux.
Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin… Puis ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui, exécutant une danse satanique… Et soudain, il s’arrêtait, le regardait dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait : « Voulez-vous me donner l’adresse de Spasski ? » Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux fixes de cet homme… Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au commissariat des Affaires étrangères… Il frissonna, se secoua pour chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui… Il regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où voulait-elle le voir ?… Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures. Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka lui donnerait du thé… La voix claire de Lydia au bout du fil acquiesça.
Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.
Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de relâcher Savinski sans perdre un instant.
— J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même, ajouta-t-il avec un pâle sourire… Vous savez toutes mes pensées. Je ne vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un jour avec nous.
La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait son appartement, des doutes lui vinrent. « Est-ce encore une comédie ? se dit-il. Savait-il tout à l’avance ? N’a-t-il pas machiné lui-même mon arrestation ?… Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me faire sentir que je suis dans ses mains ?… Et Lydia ? Sait-il que Lydia était chez moi ? Il est impossible qu’il l’ignore… Va-t-il se servir de cette arme-là aussi ? » Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et d’arrêt. Pas un mot de Spasski ! Cela était étrange et donnait à penser. Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux : il était en face de chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées. Lydia était là… Tout fut oublié.
Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse. Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison ? Il écoutait Lydia parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux. Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre, ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en famille, le grand appétit qu’elle avait.
— Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah ! si tu savais comme j’avais envie de lui dire que je suis à toi… Peut-être l’avait-il deviné… Non, non, ce n’est pas impossible ; à la façon dont il me regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui doivent rester secrètes… Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir : il veut que je sois heureuse… Comment ? Peu lui importe. Il n’a qu’une peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent… Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous parlions sans prononcer un mot… Rien que des pensées qui volent, tièdes, caressantes, muettes… Je n’ai pas osé parler non plus et je l’ai laissé se reposer… Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu me réveilles… Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma place. Je t’aime… Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas ? Te souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds… Tu m’as relevée ; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de fermeté et de douceur… J’ai vite repris mes sens, — mais faut-il te le dire ? que penseras-tu de moi ? — j’ai fait semblant d’être encore sans connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi… Et puis je ne t’ai pas vu pendant longtemps ! Où avais-tu disparu, méchant ?… Tu étais enfermé chez toi, près des tiens… Ah ! je te battrai, je crois, dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché ; six mois tu m’as abandonnée… Tu étais heureux, sans doute… Dis, je t’en supplie, dis que tu n’étais pas heureux sans moi !… (Une douleur véritable faisait vibrer ses paroles…) Mais enfin, tu pouvais vivre ; tu ne me cherchais pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie… Moi j’avais appris qui tu étais, naturellement… Mais toi, savais-tu même mon nom ?… C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas oubliée, dis ?
— Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras, répondit Savinski.
Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et, qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses souliers.
Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis s’évanouissait…
Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des Isvestia, il lut ces mots : La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé. Les Soviets au pouvoir.
D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays.
Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force ? Les plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de l’obscurité. Savinski était atterré.
Sonia, ses enfants dans la tourmente ! Sans lui !… Son imagination ne lui présentait que les images les plus sombres… Des soldats envahissaient la villa… Ils l’occupaient en maîtres ; un désordre affreux ; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de ces forcenés !… Ah ! si seulement il s’était hâté davantage ! Que n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède ? Et que faire ?… Y aller ? C’était son devoir… Mais Lydia ?… A prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir… Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande retrouver les siens à l’heure du danger…
Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour affaire de service. Qu’il repassât le lendemain… L’obligation de différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix avec sa conscience.
Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là, il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. « Il sera temps demain, dit-il, si l’on me donne un visa. » Et il serra sa maîtresse dans ses bras.
Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve. Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille ? Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence ? Il entra. La première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée… Un flot de souvenirs monta en lui ; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit sursauter.
— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos impressions de prison.
Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie ? Un nom immédiatement lui vint à l’esprit : Séméonof. Depuis longtemps il soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le commissaire bolchévique… Mais que lui avait-il raconté ? Avait-il parlé de Lydia ?… Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir. Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités, avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia avait-elle pour elle un charme secret… A la voir, il semblait que, emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière, elle fût sur le point de dire : « J’y étais aussi. » Savinski l’en aima davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta :
— En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures ou quelques jours à la Gorokhovaia ?
Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions. Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la regarder ; peu à peu, il s’enhardit ; et, levant les yeux sur la jeune fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine. Mais, pour Savinski, la robe tombait : Lydia n’était plus vêtue que de linge fin qui cachait à peine ses seins purs… Il hésitait maintenant sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et, finalement, s’arrêta court.
Nathalie manifestait une vive curiosité.
— Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle. C’est un grand honneur.
— Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille aventure feront bien de passer la frontière.
Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir ? La situation présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois ? Ils avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais, aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris qu’ils n’avaient apporté que la ruine ; ils s’effondreraient subitement comme était tombé Kerenski…
— A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes, interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.
Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes.
— Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez moi !…
Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir, vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené aucun trouble chez eux ; les petites villes de villégiature, entre Wiborg et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia apportait en toutes choses ; elle était affectueuse, ouverte, franche et droite ainsi qu’à l’ordinaire.
Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme admirable était la sienne ! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd… Un post-scriptum attira son attention. « Tu peux me faire passer une réponse par le porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux. »
Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à manger.
— Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme ? demanda-t-il.
— Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11 heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la chercher vers 8 heures.
— Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.
Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée, Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le déjeuner.
Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui dans un fauteuil. Il se sentait plus léger. C’était comme s’il respirait maintenant l’air plus pur, plus subtil d’une autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon inespérée. Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du sort. Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait à Pétrograd. Pétrograd était, en ce moment, la seule ville du monde qui pouvait lui donner le bonheur. Il y restait maître de sa vie, dont un dieu favorable venait de tourner une page…
Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.