CORLAIX, D'ARTELLES.

CORLAIX [Il va vers sa table à écrire, ouvre un tiroir et en sort plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donné un coup d'oeil ces jours derniers aux carnets individuels de vos chronomètres, le chronomètre C est un animal bien extraordinaire … J'ai préparé une petite note pour le directeur de l'Observatoire … [Il la cherche, la trouve, la remet à d'Artelles.] Ah! la voilà … je voulais la revoir avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de l'Horloge d'étudier la question.

D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Très bien, Commandant.

CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce diable de chronomètre qui vous a retenu à bord, j'espère?

D'ARTELLES. Mon Dieu …

CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de la peine!… Il faut du zèle, mais pas trop n'en faut! C'est très mal porté d'être un officier irréprochable.

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Croyez-moi.., à vingt-quatre ans, on a mieux à faire dans la vie que de porter soi-même des chronomètres à l'Observatoire …

D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez dû préparer l'École navale à
Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais.

CORLAIX. Mea culpa, confiteor! J'ai porté des chronomètres, beaucoup de chronomètres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux … Ne m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose.

D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal …

CORLAIX. A cause?… Ah! à cause de ça! [Il montre les galons de sa manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis quatre ans déjà … j'ai la tomate … je commande un croiseur dernier cri …

D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les étoiles.

CORLAIX. Les étoiles, d'Artelles! les étoiles à un petit jeune homme d'à peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout de même pensez à ceci que je vais vous dire … et dont vous goûterez plus tard, vous-même, l'amertume … "On peut très bien être tout ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux bougres …" Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de beaux rêves, tous brodés d'or, galonnés, décorés, empanachés …

D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est à vos broderies, à vous et à vos étoiles que je vais rêver.

CORLAIX. Vous êtes un gentil garçon, d'Artelles, et je vous aime bien, mais …

D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui êtes trop bon. Il faudrait un drôle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fût pas le plus tôt possible à la tête de l'escadre.

CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument à me souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois étoiles d'argent dont je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort envie.

D'ARTELLES [deux pas en arrière]. Commandant?… J'ai mal entendu?…
Vous n'avez pas dit …

CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille …

D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le droit.

CORLAIX. Je n'ai peut-être pas le droit de me tuer … mais il n'en est pas question, il est question d'une bonne fièvre secourable ou d'un bon petit choléra compatissant.

D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'êtes pas seul.

CORLAIX. Vous trouvez?

D'ARTELLES. Comment, si je trouve?…

CORLAIX. C'est juste, je suis marié … donc, je ne suis pas seul au monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel âge me donnez-vous?

D'ARTELLES. Doctum cum libro! L'annuaire vous donne cinquante ans,
Commandant.

CORLAIX. Et quel âge donnez-vous à ma femme?

D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix …

CORLAIX. Elle a vingt-trois ans … cinquante moins vingt-trois égale vingt-sept. Vingt-sept à l'écart … une bagatelle, hein? Vous trouvez toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles?

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis épouvantablement, d'Artelles … je le suis à crier … je le suis à crever, seul, tout seul … [Il s'arrête devant d'Artelles, les bras croisés.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me réveiller; d'autres fois, je m'arrête dans la rue et j'écoute stupéfait d'avoir entendu quelque chose qui bat dans ma poitrine … J'ai un coeur! moi! Pourquoi faire? qui m'a donné cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de même pas si bête le bon Dieu! [Silence prolongé, d'Artelles regarde Corlaix avec une stupeur et une anxiété immenses. Corlaix s'est repris à marcher de long en large, il se calme peu à peu.) Mon pauvre petit, vous voilà tout bouleversé. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le déballage d'âme, le coeur tout nu!… Allons la paix!… et surtout n'allez pas me plaindre car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je me suis marié, il y a deux ans, ma femme n'était pas encore majeure … et moi! ah! ce que j'ai fait là, ma faute, mon crime … il n'y a pas de châtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas quarante-huit ans que j'avais, les années vécues sur la mer comptent double, tant de choses qui nous vieillissent … les nuits de passerelle … les coups de vent … les glaces … le soleil … quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante!

D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagération. Et d'abord on ne se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui".

CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit.

D'ARTELLES. Peut-être pas absolument, mais …

CORLAIX. Allons donc!… [Il s'arrête de nouveau en face de l'enseigne.] Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que je n'ai jamais raconté à âme qui vive!… Oui, pourquoi, pourquoi, pourquoi? Évidemment, vous me plaisez …, évidemment, si j'avais un fils j'aimerais qu'il fût ce que vous êtes. Que mon supplice vous serve d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son père …, elle l'avait beaucoup aimé … elle le regrettait encore après dix autres années et c'est alors que je l'ai rencontrée. D'Artelles, elle était tellement naïve qu'elle mit sa main dans la mienne croyant qu'un mari … un mari de mon âge était un second père … et voilà tout!… un père de rechange qui allait remplacer le premier! Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre … rien de plus, rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu à peu, je suis devenu le père de ma femme, d'Artelles … son papa, son vieux papa … rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Commandant, je vous …

CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son père. Eh bien, figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; comprenez-vous? Je l'aime comme un amant …, je l'aime d'amour! d'amour!… Mais riez donc, sacrebleu! c'est à se tordre!

D'ARTELLES [Il a reculé peu à peu jusqu'à la porte]. Commandant, je vous en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit d'entendre.

CORLAIX [qui n'écoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, un martyre, un martyre de toutes les heures … Un martyre de toutes les minutes … J'étouffe et je suffoque … J'aime ma femme … [Il rit.]

D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, taisez-vous!

CORLAIX. Et c'est une impasse … Pas d'issue … Pas même un trou dans le mur … Rien. Si, quelque chose tout de même … Les six planches … les six planches … Mais alors … Vite … Vite …