JEANNE, ALICE.

ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi?

JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout à l'heure. Mais écoute d'abord.

ALICE. Quoi donc?

JEANNE. Je t'ai raconté la nuit du combat, la nuit du 31 juillet.

ALICE. Oui.

JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passé … enfin tout ce que j'ai vu ou entendu. Tu te rappelles?

ALICE. Parfaitement. Mais …

JEANNE. Attends … c'est très sérieux. Tu te rappelles donc que Brambourg est entré dans la chambre. Je me suis cachée. Ils ont causé. Je t'ai répété ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tête.] Bon. Veux-tu me répéter à ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernières paroles de Brambourg? ce qu'il a dit avant de s'en aller!

ALICE. Avant de s'en aller?

JEANNE. Oui, il était face au hublot ouvert, tu te rappelles bien?

ALICE. Parfaitement … il a vu les feux du navire allemand qui arrivait …

JEANNE. Et il a dit quoi?

ALICE. Attends … attends … Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ça? on dirait un bâtiment de guerre!" Et puis le navire a allumé ses feux de reconnaissance … quatre feux … rouges d'abord … et puis bleus …

JEANNE. Brambourg les a vus?

ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a interprétés, je veux dire qui a vérifié que c'était bien les signaux de reconnaissance exacte … les bons … ceux qui indiquaient un navire français … enfin … et puis Brambourg seul pouvait vérifier ça … puisqu'il était de quart … donc, c'est bien lui …

JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo!

ALICE. Ah! c'était tout cela?

JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prévenir Fred que son procès marchait tout à fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit témoin … et que dans ces conditions … pas de témoin … la condamnation …

ALICE. La condamnation?

JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ça aussi, tout à l'heure … que, dans ces conditions: aucun témoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un pli. Voilà.

ALICE. Voilà!…

JEANNE. Bien sûr, voilà! puisqu'il n'y a pas de témoin! puisque personne n'a vu les feux …

ALICE. Eh bien alors … et Brambourg?…

JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se souvient de rien.

ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible!

JEANNE. Évidemment, c'est impossible!… Il y a là certainement un malentendu inexplicable, mais certain … tellement certain. Que Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de même un homme d'honneur, un officier.

ALICE. Peut-être a-t-il oublié …

JEANNE. Je vais lui rafraîchir la mémoire.

ALICE. Comment, Jeanne?

JEANNE. Je l'attends.

ALICE. Il va venir ici?

JEANNE. Pourquoi pas? Dès que nous aurons causé cinq minutes, tête à tête, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir.

ALICE. C'est à lui que tu écrivais quand je suis entrée!

JEANNE. Justement!

ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Eh bien quoi, ma grande!

ALICE. Jeanne! mais tu oublies …

JEANNE. Quoi?

ALICE. Quoi?… Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir.

JEANNE. Comment!

ALICE. La femme du Commandant de l'Alma ne pouvait pas être à bord de l'Alma la nuit du combat: si elle y avait été … par mégarde … si l'appareillage l'avait surprise à bord, ç'aurait été chez son mari … dans la chambre de son mari … et son mari le saurait … Est-ce que son mari le sait? Non … tu vois bien, tu n'y étais pas …

JEANNE. Naturellement, je n'y étais pas …

ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!… et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoyé chercher Brambourg, ma pauvre Jeanne?

[Long silence.]

JEANNE. Mon Dieu!… qu'est-ce que je lui dirai?… n'importe!

ALICE [geste vague.]………………….