JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ.
JEANNE [qui s'est levée]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous devez avoir des choses sérieuses à vous dire.
MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux, mais on n'as pas prononcé le huis clos.
JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gênerais beaucoup.
MORBRAZ. C'est-à-dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre mari ait quelque chose à écrire, une note, enfin, n'importe quelle blague, eh bien! c'est pas avec sa patte cassée …
CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulève son bras droit]. C'est l'autre!… mais je ne veux pas vous ennuyer, ma petite Jeanne: le métier de greffier n'est pas grand'chose de reluisant … Vous restez tout de même? C'est gentil, merci beaucoup de fois, vous êtes trop charmante … et sur ce, Monsieur le Commissaire du Gouvernement, je vous écoute.
[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allongé dans son fauteuil, Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu à peu à sa distraction. Elle est bientôt tout à fait ailleurs, revient vaguement à elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en entendant à l'improviste les mots: condamné, sauter, que prononce Morbraz.]
MORBRAZ. Voilà un inculpé comme je les aime. Hé là! Corlaix, paré que tu es?
CORLAIX. Paré, Commandant!
MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!… Non! tiens bon partout! C'est tout le contraire; Stop! Faut être prudent! Tu es blessé! [Il s'adresse à la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte une sale nouvelle, vous savez! ça va lui fiche un coup … Vous devriez d'abord le préparer un peu … s'il a encore la fièvre …
CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai même plus le délire. Je suis tout ce qu'il y a de mieux préparé à savoir tout ce qu'il y a de pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez, elle est tout de même la très bien venue.
MORBRAZ. Bon ça! quand je vous le disais: voilà un inculpé comme je les aime! Alors posons le problème, n'est-ce pas?… parce que si on ne le posait pas …
CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problème.
MORBRAZ. Ça va bien. Commençons par le commencement. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, le vaisseau de la République l'Alma croiseur-éclaireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, commandé par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon à Bizerte, rencontre deux heures après l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot attaque l'Alma. C'est donc probablement un rafiot ennemi.
CORLAIX. Très probablement.
MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f … je m'en fiche!… Il attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas chercher midi à quatorze heures; il met le cap sur l'Alma et il arrive droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien de noeuds?
CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq à mon estime …
MORBRAZ. Total quarante-cinq … quarante-cinq noeuds, c'est inouï. De mon temps … Enfin, j'ai posé le problème. Maintenant, je conclus! Mon petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre, à quarante-cinq noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas d'hésitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc l'autre voulait ta peau à toi. A preuve qu'il t'a attaqué, tu ne peux pas dire le contraire. Bon, ça va bien! Je continue! L'autre t'attaque, toi, qu'est-ce que tu fais?
CORLAIX. Je me défends et je le coule bas.
MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coulé bas … en te flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'étais donc laissé approcher à portée de torpille, toi?
CORLAIX. Hélas!… puisqu'il m'a flanqué, comme vous dites …
MORBRAZ. Et je répète: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que ça prouve?… Ça prouve que tu es la dernière des moules, mon pauvre vieux? Et sais-tu ce que ça vaut? Ça vaut d'être cassé de ton grade, fichu à pied, flanqué hors la marine et peut-être foutu à l'ombre pour dix ans, le temps de réfléchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme ça que ça se joue!
CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!… c'est ça?
MORBRAZ. Ça? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que ça! espère, tu vas voir. Mais procédons par ordre: tu es foutu, à moins …
CORLAIX. A moins que?
MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient bonnes.
CORLAIX. J'en ai une.
MORBRAZ. Sors-la voir.
CORLAIX. C'est simple: sitôt à portée de signaux, j'ai questionné le bâtiment inconnu sur sa nationalité, je l'ai questionné deux fois, par les deux questions réglementaires des signaux de reconnaissance et deux fois il m'a répondu qu'il était français, très correctement. Alors comme juste, je ne l'ai plus supposé ennemi, je l'ai cru ami. Voilà ma raison.
MORBRAZ. Elle est bonne … Tout de même, voyons voir, et répète un peu … Il t'a répondu deux fois très correctement, le bateau des Boches?
CORLAIX. Deux fois.
MORBRAZ. Et c'était combiné comme il fallait tout ça?
CORLAIX. Oui, Commandant!
MORBRAZ. Tu l'as vu?
CORLAIX. Naturellement!
MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu?
CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-là!
MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais été menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne te croira pas.
CORLAIX. Pourquoi?
MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Réfléchis donc une fois dans ta vie, tourte? Comment?… Voilà un bateau ennemi qui ne sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de reconnaissance! Il n'y a que les officiers à savoir ce secrèt-là … et même … pas tous les officiers?… Quelques-uns seulement … ceux qui en sont chargés … Sur ton Alma, combien en avais-tu d'officiers au courant de la chose?
CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a placé à sa portée]. Voici la liste de l'État-Major de l'Alma! Voyons … Eh bien, Commandant, nous étions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac, l'officier de montres Brambourg et moi-même. [Il laisse le dossier ouvert.]
MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! ça ne fait pas gras, quatre!
CORLAIX. Non.
MORBRAZ. Alors, voilà un bateau ennemi qui ignore les signaux de reconnaissance et qui répond correctement à tes deux questions? Tu trouves que c'est croyable, toi?
CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allumé les deux réponses qu'il fallait, combinées comme il fallait. Je les ai vues, moi, que voilà, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi.
MORBRAZ. Évidemment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en reste plus … Voilà ma sale nouvelle. Tu n'as pas de témoin pour toi. Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un quiconque!
CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants, grâce à Dieu!
MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont rien vu, rien de rien, pas un fifrelin!
CORLAIX. Rien?
MORBRAZ. Rien!
CORLAIX. C'est extravagant.
MORBRAZ. Non.
CORLAIX. Comment non?
MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'était leur droit à ces bougres-là puisqu'on n'avait pas encore rappelé aux postes de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'étaient pas de quart, dans leur hamac; ceux qui étaient de quart, sur le pont.
CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la passerelle, nous étions douze ou quinze à ne pas dormir.
MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-là se trouvait probablement si bien à ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous.
CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas … moi, qui commandais … je n'y suis pas …
MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne, hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a que vingt-neuf ou trente-neuf de crevés! et celui qui ne l'est pas en devient bête à couper au couteau … [A Jeanne.] Madame! mes excuses! mais vraiment aussi cet animal-là passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance.
CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-être pas tort!
MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes, il regrettait de n'être pas mort, il voulait se faire sauter …
JEANNE [qui comprend à l'improviste]. Sauter?…
MORBRAZ [qui continue à Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire: le lascar voulait se faire sauter … sans savoir pourquoi du reste … Mais à cette heure, changement à vue … Il ricane sans savoir pourquoi non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes? Parce que te voilà sûr et certain d'être condamné?
JEANNE [stupéfaite, à Corlaix]. Condamné?
CORLAIX [à Jeanne]. Condamné ou acquitté. Ne vous affolez pas huit jours d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien.
MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitté, tu seras condamné. [A Jeanne.] Il sera condamné, Madame, vous pouvez m'en croire! c'est sûr comme Amen à l'église.
JEANNE. Commandant!… vous voulez rire?…
MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que vous ayez la gaieté facile.
JEANNE [à Corlaix.] Fred!… Je vous en supplie, est-ce possible?
CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il n'a jamais été question de me guillotiner.
MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le rendre à la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six, neuf, dans une belle forteresse toute neuve.
JEANNE. Mais pourquoi?
MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de témoins! Bon Dieu! Allons, je vois que vous avez très bien compris. Là-dessus, je vous laisse tous les deux réfléchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrête.] Voyons donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis … dis donc, Corlaix!
CORLAIX. Commandant?
MORBRAZ. Ton enseigne?… Celui qui était de quart et qui s'en est tiré … Bon Dieu de bon Dieu! voilà que j'oublie son nom!
CORLAIX. Brambourg!
MORBRAZ. C'est ça, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'être bien chaud pour toi … quel type est-ce?… Un mauvais officier, hein?
CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu à lui adresser le moindre reproche à l'occasion du service.
MORBRAZ. Et à l'occasion d'autre chose que le service?… [Silence.] Suffit! Ça va bien … Il paraît que tu l'avais envoyé faire une ronde au moment psychologique?… Une riche idée que tu as eue là! Ah! quand tu te mêles d'en avoir, toi …
CORLAIX. Pourquoi?
MORBRAZ. Parce que s'il avait été sur la passerelle, il aurait probablement vu quelque chose …
CORLAIX. Et il n'a rien vu?… Tant pis pour moi, c'est de ma faute.
JEANNE. Mais comment dites-vous … Brambourg n'a rien vu? Enfin … il n'a pas vu les signaux de reconnaissance?
MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai déjà dit. Personne ne les a vus, pas un chat.
JEANNE. Mais Brambourg?
MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure.
JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance?
MORBRAZ. Puisque je vous assure … puisque je vous affirme que non! Madame … il ne les a pas vus … en tout cas, il ne se souvient de rien, pas plus que cela que d'autre chose … alors voici: nous sommes aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqué pour vendredi, mercredi, jeudi, vendredi, ça te fait trois jours. Mon petit Corlaix, tâche moyen de te débrouiller. Cherche un témoin. Cherche une preuve, cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose … parce que si tu ne trouves rien … j'ai l'honneur et le regret de te le répéter … tu es foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, ça me fera tout de même une sacrée peine! [Il s'incline devant Jeanne.]
CORLAIX [appelant]. Le Duc!
MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi?
CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide à se lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est blessé on en devienne malotru!