SCÈNE II

Les Mêmes, CORLAIX, LE DUC.

[Pendant les dernières phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit et on aperçoit Corlaix].

CORLAIX. Bonjour, les petites filles!

[Elles se dressent stupéfaites.]

ALICE. Fred!… Debout!…

CORLAIX. C'est une surprise, hein?

[Corlaix, veston d'intérieur, civil, entre péniblement s'appuyant de la main gauche sur une canne-béquille. Son bras droit est en écharpe. A sa droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice va e soutenir de l'autre côté.]

ALICE. Vous marchez tout seul?

CORLAIX. Tout à fait tout seul; une béquille, un infirmier, une infirmière, je n'ai plus besoin d'autre chose.

ALICE. Mais le médecin n'a pas autorisé …

CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir de mon lit: le commissaire du Gouvernement.

[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.]

ALICE. Encore? Vous avez déjà subi un interrogatoire mardi.

CORLAIX. Il paraît que celui-là ne suffit pas, qu'il en faut un autre plus beau, de qualité au-dessus et on va tout recommencer à partir du commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre va venir d'un moment à l'autre m'interroger une seconde fois.

ALICE. Ce vieux fou! Était-ce une raison pour vous lever?

CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a été mon capitaine de compagne sur l'Austerlitz dans le temps que j'étais enseigne. Il est vieux, c'est vrai, très vieux même, original aussi, mais pas fou du tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit à sa dernière visite, j'avais une excuse: j'étais presque mourant.

ALICE. Vous exagérez.

CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je me porte comme un charme. [Le Duc sort après avoir posé un dossier qu'il apportait, sur un petit meuble à portée de Corlaix. Celui-ci cherche Jeanne des yeux, et de la main il écarte doucement Alice qui, volontairement, la masque à sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-même et se résigne à approcher. Corlaix la regarde avec étonnement.]

ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas dû vous lever.

JEANNE. En effet, c'est une imprudence.

ALICE. Une grande imprudence.

JEANNE. Je ne m'attendais pas …

CORLAIX [à Jeanne]. C'est bizarre … on dirait que vous avez grandi.

ALICE. En voilà une idée!

CORLAIX. Ou alors … vous avez été souffrante et on me l'a caché.

ALICE. Allons bon!

CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De là-bas, je n'entendais plus votre gaieté qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je me suis levé. Franchement, ne me cachez rien … qu'avez-vous eu?

JEANNE. Mais … je vous assure.

CORLAIX. Alice?

ALICE. Elle n'a pas changé.

CORLAIX. Si!

ALICE. En tout cas, ce serait à son éloge. Il n'y a pas cinq minutes, vous disiez vous-même que vous avez été en danger.

CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquiétude qui vous aurait transformée de la sorte? Vous vous intéressez à ce point au vieux bonhomme?

JEANNE. Mon ami …

ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas?

CORLAIX. Mais alors, si c'est cela … puisque me voilà rétabli maintenant, prêt à prendre le commandement d'un autre bateau, car j'espère bien qu'ils ne vont pas me faire languir … Eh bien! ma chère petite Jeanne, quittez cet air renfrogné qui ne vous va pas du tout …