SCÈNE IV

CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un départ vers le rideau. Corlaix l'appelle.]

CORLAIX. Brambourg?

BRAMBOURG. Commandant?

CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai trouvé un motif de punition … [Il trouve le rapport.] Voilà! [Il le parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon sujet. Ah! vous savez les rédiger, vous, les motifs, les motifs qui font des petits.

BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant …

CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquête, tarif d'une main, motif de l'autre … ma foi, je crois bien que ce commandant flanquerait à ce pauvre diable trente jours de prison effective … le maximum, vous ne croyez pas, vous?

BRAMBOURG. Trente jours … c'est beaucoup.

CORLAIX. Disons même que c'est trop. En somme, quoi? Il a parlé à haute voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est à peu près tout … Parler sur la passerelle, ça mérite bien … voyons, deux jours … de police … de police simple, s'entend! avec sursis.

BRAMBOURG. Sursis?

CORLAIX. J'en étais sûr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, là …
Vous voyez bien que vous êtes féroce.

BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant … je serais plutôt le contraire.

CORLAIX. Fichtre!… Débonnaire alors?

BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ça.

CORLAIX. Ça ne m'étonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons comme pain et les moutons méchants comme gale.

BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon.

CORLAIX. Selon quoi?

[Brambourg: geste.]

CORLAIX. Dites-le donc.

BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter …

CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent.

BRAMBOURG. Il y a un peu de cela.

CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous êtes marin comme moi, je suppose et vous vous inquiétez de galons?… Nous, marins, qui avons cet avantage inouï de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille de discipline sans raideur et sans façon … d'une discipline joyeuse, paternelle … et forte tout de même … et sûre … nous qui jouissons de cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons pourtant pas les jeter par-dessus bord … ce serait moi foi trop bête! et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'égal à égal … puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi … si vous le pensez. Voyons, mon ami, dites-le moi donc.

BRAMBOURG. Dame.

CORLAIX. Je vous en prie.

BRAMBOURG. Eh bien, Commandant … vous êtes, vous pour l'indulgence contre la sévérité, et vous avez raison, vous, parce que vous êtes, vous, un cas particulier.

CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout à fait général.

BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous êtes excessivement modeste. Un officier comme vous …

CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est égal, passons aux officiers … pas comme moi?

BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement à eux que je voulais en venir … Je me trompe peut-être, mais j'imagine que ces officiers-là ne pourraient être comme vous … pour l'indulgence contre la sévérité … sans inconvénients majeurs.

CORLAIX. Quels inconvénients?

BRAMBOURG. Il n'en manque pas.

CORLAIX. Par exemple!

BRAMBOURG. C'est délicat.

CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas …

BRAMBOURG. Voyons, Commandant!

CORLAIX. Vous hésitez tellement!

BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer très mal.

CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue.

BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous êtes toujours pour l'indulgence.

CORLAIX. Brambourg!… Voyons?… Elle a donc peur du clair de lune, votre idée de derrière la tête que vous n'osez la sortir.

BRAMBOURG. Je n'ai aucune idée de derrière la tête et d'ailleurs rien n'est plus simple au fond. Si j'étais indulgent, moi, comme vous l'êtes, vous, mon indulgence courrait grand risque d'être prise pour de la faiblesse et peut-être pour de la complaisance.

CORLAIX. Par qui?

BRAMBOURG. Par tout le monde.

CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnés … vos supérieurs.

BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue après avoir hésité.] Et sur terre comme sur mer … Il y a naturellement des hommes privilégiés … ceux dont le mérite …

CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes?

BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter l'aventure d'être bons … d'être trop bons … et qui s'en sont mal trouvés. Ils cherchaient à se faire aimer … ils se font fait mépriser …berner …

CORLAIX. Diable de diable!… A ce point?…

BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi … Mais cette fois, vous avez tort … Je pourrais citer des cas … j'en sais de lamentables …

CORLAIX. Citez, mon cher, citez!…

BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?… La liste est trop longue des hommes de coeur bafoués par la canaille …

CORLAIX. Ma foi! vous êtes trop jeune pour avoir souvent voyagé et tout de même vous êtes revenu de beaucoup de pays.

BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France … ni même Toulon … Des soldats qui carottent leurs officiers?… des valets qui pillent leurs maîtres.?… des femmes qui trompent leurs maris?… que diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois!

CORLAIX. C'est toujours instructif à rappeler … quand c'est à propos.

BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu.

CORLAIX. Où?

BRAMBOURG. Dans ma propre famille.

CORLAIX. Il vous est peut-être pénible de remuer …

BRAMBOURG. C'est une vieille histoire … et d'ailleurs une histoire très laide!… l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui était vraiment un brave homme … un homme excellent … non sans valeur ma foi … il n'était plus jeune … mais il était encore loin d'être vieux … [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas à Brambourg.] Bref, un vilain jour … oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le prit de se marier … Il avait vécu seul jusqu'alors, mais sa solitude lui pesa tout à coup. Dieu sait pourquoi. Il crut très bien faire en épousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui témoignait, paraît-il, beaucoup d'amitié.

CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire?

BRAMBOURG. Il faut croire puisque … mais la suite prouva qu'il avait mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle était un homme bon … indulgent … indulgent à l'excès.

CORLAIX. Je l'avais deviné.

BRAMBOURG. Sa femme n'était pas une mauvaise femme, mais c'était une femme jeune et jolie … Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme au bras d'un mari trop bon … trop indulgent … et pour comble trop vieux … Je veux dire trop vieux pour elle.

CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde.

BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas épousé mon brave homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour.

CORLAIX. Il y a tant de goujats …

BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y veilla point … n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle était aveugle par vocation.

CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intéresse mystérieusement. Sa jeune et jolie femme, Madame votre tante … que fit-elle, en fin de compte de sa vieille bête de mari?

BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines … elle lui fut fidèle trois ou quatre mois … et puis …

CORLAIX. Et puis?

BRAMBOURG. Et puis elle le berna … je veux dire qu'elle prit un amant.

CORLAIX. J'avais compris.

BRAMBOURG. Un garçon charmant, d'ailleurs … jeune et joli comme elle-même. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui.

CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens!

BRAMBOURG. Mon oncle sut bientôt à quoi s'en tenir.

CORLAIX. Vous m'étonnez. Je me suis laissé dire que les maris trompés ne savent jamais …

BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas être complices.

CORLAIX. Vous m'en direz tant.

BRAMBOURG. Bref, il fut averti … oh! discrètement … la puce à l'oreille … Mais il n'y a que le premier soupçon qui coûte.

CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez?

BRAMBOURG. Mon oncle, bon gré mal gré, sut par conséquent tout ce qu'il devait savoir. Mais il était aveugle par vocation, et il avait trop aimé sa femme innocente … il continua à l'aimer coupable … Elle, inquiète d'abord … puis étonnée … puis vexée … humiliée, puis méprisante … eut tôt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus tard … et en claquant les portes … Pour avoir été un mari trop débonnaire … le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. Il mourut deux ou trois ans plus tard.

CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en félicite. [Silence.] A propos, l'histoire est terminée?

BRAMBOURG. Mais oui.

CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres détails?… Par exemple, sur ces excellents amis de Monsieur votre oncle … ces admirables amis … qui ne voulurent pas être complices?…

BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue …

CORLAIX. Dommage! je m'y intéressais, moi, à ces amis … à ces bons amis, honnêtes gens … sincères … l'histoire est vraiment finie? Brambourg, vous êtes bien de service, ce soir?

BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde.

CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup d'oeil personnel … vérifier qu'un homme est réellement éveillé dans chaque armement … faire une ronde dans tout le bâtiment … de l'avant à l'arrière comme c'est votre devoir et ne revenez qu'après avoir bien vérifié que tout est à poste et en ordre.

BRAMBOURG. Très bien, Commandant!

[Il sort, Corlaix hausse les épaules et jette sa cigarette. Un temps.]