VIII

L'Yseult était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses qui allongent la ville vers l'entrée du fiord.

C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables, apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil manquait à leurs tuiles ternes.

—Les paysagistes—songea Felze—ont en somme les mêmes joies que nous. Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier petit chagrin d'amoureuse...

Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner. Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta.

—Peuh!—murmura-t-il.

Il rejeta les esquisses:

—J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très peu.

Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu d'espace, un confortable très raffiné.

—Prison,—dit Felze.

Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord.

—Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure, d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i, philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne jouirai pas. Pas du tout.

Il baissa la tête:

—Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours, interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une femme.

Il appuya son front dans sa main:

—L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis...

Il s'était relevé. Il déploya le Nagasaki Press, qu'un valet venait d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour:

Tokio, 22 avril 1905.

On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine.

Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes.

Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord.

Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki, les matins de pluie. A présent, l'Yseult était évitée cap au nord. Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos.

Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire.

Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il pensa, littéraire:

—Peut-être ceci sauvera-t-il cela...

Il sourit avec mélancolie:

—Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois, blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre...

[1] Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires charbonniers.