IX

La palette au pouce, Jean-François Felze recula de deux pas. Sur le fond brun de la toile, le portrait s'enlevait vigoureux et délicat. Et, malgré le chignon trop long et trop bas, le visage, par ses yeux étirés et sa bouche moins large que haute, souriait d'un sourire d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux et inquiétant.

—Oh! cher maître, que c'est bien! Comment pouvez-vous, si vite et comme en vous jouant, créer de si belles choses?

La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses petites mains d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une moue.

—Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame.

—N'êtes-vous pas satisfait?

—Non.

Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie.

—Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je n'ai su vous peindre. Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est pas absolument mauvais... Le marquis Yorisaka, quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le soir dans sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, reconnaîtra certainement, quoique enlaidis, les traits qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure imitation de la réalité.

—Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous n'avez pas encore fini: vous pouvez retoucher...

—De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf pour la gâter...

—Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est délicieuse!...

—Non!...

Il avait posé sa palette, et, le menton dans la main, il considérait avec une attention extrême, obstinée, acharnée si l'on peut dire, la jeune femme debout devant lui.

C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité commençait de naître entre le peintre et le modèle. Non point qu'aux bavardages de simple politesse eussent succédé de vraies causeries, et moins encore des confidences. Mais la marquise Yorisaka s'accoutumait à traiter Jean-François Felze plutôt en ami qu'en étranger.

Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son pinceau.

—Madame,-dit-il soudain,—j'ai très envie de vous adresser la plus indiscrète des prières...

—La plus indiscrète?...

—Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai jamais.

Elle se taisait, étonnée.

—J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. Écoutez: pour mettre au point l'étude que voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours encore... Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour m'accorder quelques séances de plus? Je voudrais essayer de faire, pour moi, une autre étude... Oui ... une autre étude de vous, mais qui ne serait plus, à proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. Je me suis efforcé d'y faire vivre la femme que vous êtes, la femme très occidentale, très moderne, Parisienne autant que Japonaise... Mais une pensée m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle plus tôt, vous auriez eu, quoique étant alors seulement, purement Japonaise, le même visage et le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du Japon, du Japon immuable, j'ai le désir entêté de les peindre une seconde fois, dans un autre décor... Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux coffre de la chambre aux objets précieux, des robes d'autrefois, de belles robes à manches flottantes, de nobles robes brodées aux armes de votre famille?... Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais avoir devant moi, non plus une marquise de l'an 1905, mais l'épouse d'un daïmio d'avant le Grand Changement.

Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla fort embarrassée, et tout d'abord ne sut que rire, rire à la japonaise, comme elle riait quand elle était prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine:

—Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... En vérité...

Elle hésita:

—En vérité, mon mari et moi serions trop heureux de vous être agréables. Nous chercherons... Une robe d'autrefois, je ne crois pas que... Mais sans doute pourrons-nous néanmoins...

Il n'eut garde d'insister sur-le-champ:

—Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le plaisir de le voir aujourd'hui?

—Non... Il fait une promenade en compagnie de notre ami le commandant Fergan... Ils sortent ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne rentreront pas pour le thé.

—Je lisais encore hier, sur le Nagasaki Press...

Il s'arrêta. Le Nagasaki Press, complétant ses renseignements sur la flotte russe, toujours mouillée sur la côte annamite, avait annoncé le départ imminent de l'amiral Togo pour le sud. La marquise Yorisaka l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre trop brusquement à une jeune femme que son mari va partir pour la guerre?

Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka achevait la phrase interrompue:

—Dans le Nagasaki Press?... Ah! je sais!... le prochain appareillage de nos cuirassés?... J'ai lu aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat, mais sûrement, cela ne tardera pas beaucoup.

Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, étonné, questionna:

—Est-ce que le marquis ne ralliera pas son navire, pour cet appareillage?

Elle ouvrit plus larges ses yeux minces:

—Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement.

Il questionna encore:

—Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat?

Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts le plus tranquillement du monde.

—Nous espérons qu'il y aura bataille, grande bataille...

Felze, maintenant, peignait par petites touches agiles et précises.

—Vous serez très seule, madame, après le départ de votre mari...

—Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me quitte ainsi... Et tant de femmes japonaises sont dans le même cas que moi, aujourd'hui!...

—Retournerez-vous à Tôkiô?

—Non, parce que je désire être tout près de Sasebo, jusqu'à ce que la guerre soit finie.

—Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je crois, personne qui puisse vous entourer un peu, vous sauver de la solitude?...

—Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert Fergan. Et lui partira en même temps que mon mari...

Felze hésita avant de répondre:

—Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes cheveux blancs, je n'oserai guère vous importuner de mes visites quand votre mari ne sera pas là. Les usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe...

—Absolument, non... Mais il est certain qu'une Japonaise est obligée, en pareilles circonstances, de se cloîtrer un peu... Pendant la guerre contre la Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent montrée en public, avec une ambassadrice étrangère qui était son amie, fut, par ordre de l'Empereur, répudiée...

—Répudiée!...

—Oui.


Elle s'était abandonnée...


—Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?...

—Un peu moins...

Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une main peut-être distraite. La marquise Yorisaka, assise, et tout à fait immobile, gardait la pose.

Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement et frappa dans ses paumes. Le «héi!» des servantes nipponnes se fit entendre derrière la porte.

—Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? O tcha wo motte kite koudasai[1]!...

Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de soprano très léger.

—Je prendrai du thé,—dit Felze.—Toutefois, je vous avouerai, chère madame, que votre thé anglais, noir, sucré et amer, me délecte beaucoup moins que les petites tasses d'eau parfumée que je bois dans toutes les tchayas de campagne, où j'entre pour me désaltérer quand je me promène...

—Oh! que dites-vous?...

Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. Une curiosité intense arquait ses sourcils bridés.

—Vraiment, vous aimez le thé japonais?

—Beaucoup.

—Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez pas!... Votre hôtesse, Mrs. Hockley, doit préférer le thé de son pays?

—Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens...

La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son petit poing fermé:

—Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley?

—Assurément! Mrs. Hockley est une grande excursionniste et il y a quantité de promenades à faire dans Kioûshoû...

—Alors, vous ne songez point encore à reprendre votre voyage. Où irez-vous, en quittant le Japon?

—A Java, probablement... Vous savez que Mrs. Hockley veut faire le tour du monde...

—Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, si hardie, si résolue ... et si merveilleusement belle...

Felze sourit avec quelque mélancolie.

—Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous connaître?

Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il bredouilla les derniers mots, comme s'il regrettait d'avoir parlé. Mais la marquise Yorisaka avait entendu:

—Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, mon mari et moi songions à l'inviter, mais nous avions peur d'être importuns...

La porte glissait dans ses rainures et les deux servantes entraient, apportant le plateau anglais, deux fois plus long que leurs bras.

—Allons, cher maître, acceptez tout de même une tasse de thé noir!... Puisque Mrs. Hockley viendra ici, il faut bien nous habituer à sa boisson favorite...

La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, tendait d'une main le sucrier, de l'autre le pot à crème. Certes, il ne pouvait y avoir aucune ironie dans ses paroles, ni aucune arrière-pensée dans son esprit.

[1] Veuillez apporter le thé.