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Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc tout petit s'étage jusqu'au sommet de la colline Nishi...
Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, profond, mystérieux à miracle. Les Japonais savent atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs cèdres nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en aiment que davantage les très grands pruniers et les cèdres géants. Les jardinets en miniature sont d'agréables bibelots qu'on possède au même titre que nous possédons une serre chaude ou une orangerie. Les hautes futaies sont la joie véritable et l'orgueil de l'Empire.
Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient de splendides glycines arborescentes, le marquis Yorisaka Sadao et son ami le commandant Herbert Fergan se promenaient en devisant.
L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux coudes du chemin, une échappée de vue glissait entre les arbres et tous les vallons verdoyants, et toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, au-dessous des jardins, des cours et des escaliers du grand temple.
Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de ces angles en terrasses.
—Il fait un très beau temps,—dit Herbert Fergan.—Cette fin d'avril est réellement brillante. Cela changera peut-être en mai.
—Oui,—murmura Yorisaka Sadao.
Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable paysage. Son regard vif et noir, qui luisait d'une curiosité ardente et furtive, ne se détachait point du visage calme de l'Anglais.
—Au fait,—questionna-t-il tout à coup,—avez-vous reçu par le courrier d'hier des nouvelles de votre ami, le commandant Percy Scott?
—L'amiral,—rectifia Fergan.—Percy Scott a été promu il y a six semaines,—en février.
—Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins ses travaux?... qu'il continue de révolutionner l'artillerie navale anglaise?
—Oh!—dit Fergan,—est-ce vraiment une révolution?
Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis Yorisaka insista:
—Sinon une révolution, au moins une totale réforme! Certes, votre amirauté avait fait, depuis douze ans, beaucoup de bonne besogne... J'ai suivi les progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à reprendre à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus...
—Oui,—fit tranquillement Fergan:—vous les avez adoptés, après l'expérience assez peu satisfaisante que vous aviez faite des obus à moins grande capacité, l'an passé, le 10 août...
—Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai pas... Hé!... votre matériel est donc excellent, et tout l'honneur en revient à votre amirauté. Mais à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui est peut-être le premier de l'Europe, tout l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott...
D'un geste, Herbert Fergan y consentit.
—De bons canons, de bons obus,—professait le marquis Yorisaka Sadao,—c'est bien! De bons pointeurs, de bons télémétristes, de bons officiers de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau que Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, d'ailleurs, a su récompenser Percy Scott. N'est-ce pas une gratification de quatre-vingt mille yens[1] que le Parlement lui a décernée récemment?
—Huit mille livres sterling, exactement. C'est une juste rémunération. Si Percy Scott avait vendu ses brevets à l'industrie, il eût certes gagné davantage.
—Certes!... Huit mille livres ne paient pas le génie d'un tel homme! Notre empereur donnerait probablement davantage pour avoir un Percy Scott japonais.
—Quel besoin?—dit Fergan, un peu ironique.—Vous avez le Percy Scott anglais!... L'Angleterre et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu, vous pouvez profiter très librement de tous nos travaux.
Le marquis Yorisaka détourna un instant son regard vers la profondeur verte de la futaie.
—Très librement,—répéta-t-il.
Sa voix s'était enrouée. Il toussa.
—Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons de grandes obligations! Cependant, nous avons profité surtout des travaux de votre amirauté: nous possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, vos projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons pas encore vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, ces secrets que l'amiral Percy Scott inventa...
—Il n'y a point de secrets,—affirma Fergan.—Et d'ailleurs, n'avez-vous pas été vainqueurs, aux batailles du 10 et du 14 août?
—Nous avons été vainqueurs. Mais...
Les lèvres minces se serraient de mépris sous la moustache à poils rêches:
—... Mais ce furent de piètres victoires! Vous le savez. Vous étiez à côté de moi à bord du Nikkô, le 10 août!...
L'Anglais, courtoisement, s'inclina:
—J'y étais,—dit-il.—Et je témoigne ici, par Jupiter! que ce 10 août fut une journée très glorieuse!....
—Non!—exclama le Japonais.—O Fergan kimi[2], souvenez-vous mieux! Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général! Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le Nikkô au-dessous du blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et, cependant, le Tsesarevitch, déjà criblé de nos coups, s'échappait à la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les secrets anglais...
—Il n'y a pas de secrets anglais,—redit Fergan.
Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline. Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale, qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple.
—Quand il commandait le Terrible,—reprit tout à coup Yorisaka Sadao,—Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer?
—Bah!—dit Fergan,—pourquoi le Nikkô ne tirerait-il pas aussi bien que le Terrible? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des dotters, des loading-machines, des deflections-teachers[3]! N'avez-vous pas vos télémètres Barr and Stroud[4]?
—Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir... Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août.
Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson d'où le gibier va sortir.
—La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour n'être jamais, jamais, jamais vaincus?
—Sais-je?—dit Fergan, souriant.
Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc.
—Tiens!—fit Fergan, content de parler d'autre chose.—Tiens! monsieur Jean-François Felze!...
Le peintre était assis devant la tchaya, en face d'une tasse de thé. Il se leva, poli.
—Comment allez-vous?—demanda Fergan.
Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant sa casquette à galons d'or;
—Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à la villa. Le commandant Fergan et moi, rentrions justement, et nous espérions vous trouver là-bas... La marquise n'a pas su vous retenir?
—Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance de pose avait été déjà bien longue... La marquise avait besoin de repos, et moi-même de plein air...
—Nous vous disons donc au revoir... A demain, sans doute?
—A demain, assurément.
Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. Immobile et silencieux, il avait reporté son regard vers la ville et vers le golfe, aperçus au-dessous de la terrasse. Le soleil de six heures commençait de rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait d'une myriade de petits reflets pourpres, pareils à d'étincelantes blessures.
Fergan et Yorisaka s'en allaient.
—A pied, n'est-ce pas?—demanda l'Anglais.
Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des Cigognes est assez proche d'O-Souwa.
—A pied, si vous le voulez.
Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à la ville. Ils marchèrent sans parler jusqu'au petit pont en arc qui enjambe le ruisseau du nord. Là, le chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un moment réfléchissait, fit une halte brusque.
—Hé!—s'écria-t-il.—Voici que j'oubliais le rendez-vous que m'a donné le gouverneur.
—Un rendez-vous?
—Oui, pour cette heure même... Que faire? M'excuserez-vous?
—Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous trouverez un kourouma à cent pas d'ici dans les rues voisines du temple... Je vous accompagne, bien entendu...
—Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. Il s'agit d'une simple formalité militaire. Ce sera très court, une heure à peine. Kimi, faites-moi le plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, et nous dînons ensemble...
—All right!
[1] Deux cent mille francs.—Chiffre historique.
[2] «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.
[3] Le dotter et le deflection teacher sont deux instruments dont la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste. Le loading-machine enseigne aux servants à charger rapidement.
[4] Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore (1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement la hausse.