XX

Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de la fumerie odorante, fumait sa soixantième pipe, quand un serviteur coiffé d'une toque à boule d'albâtre[1], souleva le rideau de la porte, et, saluant, selon la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus du front, supplia le maître de daigner recevoir un message qu'un étranger venait d'apporter..

Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le bambou d'une pipe que l'enfant agenouillé près du plateau guidait au-dessus de la lampe. Tcheou Pé-i ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. Mais, muet, il ferma les yeux pour consentir.

Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore et le secrétaire intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail ciselé[2], entra. Correct, il fit d'abord le geste de se prosterner. Mais Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher.

Debout, le secrétaire intime offrit le message. C'était une lettre européenne, contenue dans une enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta qu'un regard.

—Ouvre,—dit-il avec politesse,—et permets que je t'ennuie et te fatigue; prête-moi ta lumière.

Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec la discrétion prescrite. Seul demeura l'enfant préposé aux pipes, parce que l'opium est au-dessus de tous les rites.

Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait déjà sa ceinture, et, détachant son stylet, fendait l'enveloppe:

—Je me conforme humblement,—murmura-t-il,—à l'ordre du Ta-Jênn.

Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent.

—Les nobles caractères,—annonça-t-il,—sont de la langue que parlent les Fou-lang-sai.

—Lis avec ta science,—dit Tcheou Pé-i.

Le secrétaire intime avait jadis accompagné en Europe l'ambassadeur extraordinaire. Et son français n'était pas inférieur à celui de Tcheou Pé-i.

—Je me conforme humblement,—dit-il encore,—à l'ordre très noble...

Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des sons occidentaux:

Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux et très sage, Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, vice-roi, et membre des conseils impériaux.

Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande, avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt.

Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même les cérémonies et la musique[3].» Le tout petit, aujourd'hui même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne peut s'en acquitter, doit se retirer[4].» Le tout petit, dans la principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit, ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution de se retirer. A quelque distance de cette ville,—à quinze lis, selon la mesure de la Nation Centrale—est un lieu nommé Mogui. Le tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours. Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes violettes.

L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il sollicite, avec humilité, son pardon.

Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose, sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont ce cœur est plein.

Le secrétaire intime avait lu.

Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles démesurément longs.

—Ho!—dit-il sur un ton de réflexion.

Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases chinoises:

—Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient d'approuver Wang Leang.—Toutefois, même les hommes du plus petit peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7].

L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière parcelle brune correctement évaporée:

—L'homme qui part pour un voyage douloureux,—prononça-t-il très gravement,—oublie souvent son cœur sous la porte...

Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. Les caractères chinois sin (cœur) et menn (porte), placés l'un au-dessous de l'autre et combinés ensemble, forment un troisième caractère dont la signification est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, se réjouissait comme il sied de son docte calembour. Mais, ayant ri, il redevint sentencieux:

—L'homme qui reste,—conclut-il,—doit donc veiller fraternellement sur ce cœur oublié, et en prendre soin.

[1] Mandarin de sixième classe.

[2] Mandarin de deuxième classe.

[3] Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.

[4] Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.

[5] Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême tolérance.—Tcheou Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le char de l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, contrairement aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité de sa profession, même contre un ordre dangereux à enfreindre.

[6] Proverbe chinois.

[7] Tsouo sen you siang. Idiotisme très usité.