XXI
La mousmé servante,—la nê-san à belle robe ceinturée de satin pourpre, à beau chignon d'ébène sculpté et verni,—se faufila trotte-menu dans la chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans leurs rainures les shôdjis à vitres de papier.
Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les nattes, entre deux f'tons de soie ouatée, s'éveilla en sursaut et se dressa, drapé d'un immense kimono bleu et blanc, à grands ramages.
Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large ouverte, la mer apparaissait, nocturne encore sous un ciel où pâlissaient les étoiles. Mais, à l'horizon, les montagnes très lointaines d'Amakousa et de Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, commençaient d'être visibles. L'aube naissait.
—Un peu tôt!—murmura Felze.
Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à temps pour le lever du soleil. Mais, sans doute, l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La nê-san, d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y avoir mis toute sa petite force, et non sans s'être pincé les doigts, s'agenouillait près du voyageur avec un sourire si candide et si poli, que Felze se garda du moindre reproche comme d'une impardonnable grossièreté. Et comme, visiblement, on attendait ses ordres, il rassembla tout son japonais pour demander, par pure courtoisie:
—Fouro ga dékimachita ka[1]?
Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre:
—Mada dékimasen[2]....
Ce qui ne manqua point.
Très vite, cependant, la croupe onduleuse des montagnes de l'ouest se profila plus noire sur un ciel qui s'éclaircissait d'instant en instant. L'aurore, singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube. Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout d'un coup, tachés de sang, comme si quelque sabre aérien les eût tailladés. Puis, le rouge, et le gris, et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. La mer brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. Et, soudain, bondissant au-dessus du rivage et de la mer, le Soleil Levant rayonna sur tout l'Empire; et tout l'Empire sembla frissonner de joie.
Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de lui et toujours agenouillée, la petite servante regardait avidement le flamboyant spectacle. Felze vit dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes comme un mystérieux éclair d'orgueil.
—Le bain de l'honorable voyageur est prêt!...
Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait dès la porte. Une troisième, derrière la seconde, montrait sa frimousse la plus accueillante. Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent Felze vers le baquet de bois plein d'eau quasi bouillante, baignoire traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises.
Sous le regard très attentif, mais très innocent des trois mousmés, l'honorable voyageur laissa tomber le kimono bleu et blanc, enjamba le rebord cerclé de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la mesure des corps nippons, moitié moins volumineux. Sa peau très claire et transparente, rougissait sous la brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les boucles argentées de ses cheveux et de sa barbe.
Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient un doigt, touchaient cette extraordinaire peau blanche, pour s'assurer qu'elle était vraiment naturelle,—pas fardée.—Et de gentils rires puérils s'égrenaient des trois bouches peintes.
Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on les eût crues rabotées de la veille. Les solives du plafond, à force de netteté, semblaient neuves. Le kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé en grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté vers la lessive toujours prête. Un autre kimono, violet, celui-ci, et frais lavé, et fleurant bon, attendait que l'honorable voyageur se fût, dans son baquet, échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient déjà la belle étoffe souple et crépue, et se haussaient à qui mieux mieux, pour élever les manches au niveau nécessaire...
Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut enveloppé du kimono violet, frais lavé et fleurant bon, il crut sentir, réelle et palpable autour de ses épaules, la caresse accueillante du vieux Japon courtois, simple et sain.
[1] «Le bain est-il prêt?»
[2] «Pas encore prêt.»