XXII

Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent à des allées de parc.

Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, en tournant le dos à la mer, parvint au bout d'un col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand bois de bambous.

Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. Felze avisa un tronc renversé sur le bord de la route, et s'assit.

Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, admirant le paysage étendu à ses pieds, ne se souvint pas d'en avoir jamais vu de plus harmonieux ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné par un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse japonaises semblaient s'être réunies sur ces pelouses et parmi ces bosquets, pour en composer un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France ou d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des parterres de gazon s'étageaient en terrasses, séparés par des haies vives ou des rocailles. Des arbustes fleuris alternaient avec des hêtres pourprés, des camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient en cascades d'immenses grappes de glycines. Le sommet du coteau s'arrondissait en forme de sein, et supportait un porche antique fait de deux colonnes frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu...

—La merveille,—murmura Felze,—c'est que ceci n'est point du tout un jardin, mais bel et bien une terre de culture et de rapport. Ces pelouses sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces taillis servent d'écrans contre le soleil d'août et la bise d'octobre. Et la chute d'eau que voici alimente un canal d'irrigation...

Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues dans ses mains:

—En Europe, des champs comme ceux-ci seraient très laids... Mais les laboureurs de ce pays féérique ne ressemblent point aux nôtres. Et je crois qu'ils ne pourraient véritablement pas mener leur charrue, si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord préparée, disposée, calculée pour la plus grande joie de leurs yeux artistes!...

Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent. C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos bouleaux n'en sauraient donner l'idée.

Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement, malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et l'ombre y est ténue, légère, lumineuse...

Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu. Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon chatoyant parmi de hautes herbes.

—En vérité, en vérité,—songea Felze,—ce serait dommage que toute cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses bottes moscovites!...