XXIII
Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour devenir Japonais lui-même.
L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht américain. D'autre part, il avait quitté l'Yseult dans un accès de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer.
Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche, comme un homme altéré a besoin d'eau.—Passée la cinquantaine, les gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire toujours à la même fontaine.—Mais, dans cette nécessité sensuelle, semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,—après une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures n'est pas encore insupportable.
En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage...
Ce sixième jour avait débuté par un orage assez brutal, avec averses, rafales et grands roulements de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à tomber, et le vent à souffler, comme pluie et vent savent faire au mois de mai, dans cette île de Kioûshoû qui est le rendez-vous préféré des typhons de printemps. Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer quelques braises dans les hibachis, parce que le contraste était rude, de cette bise humide et du soleil presque trop ardent qui s'était couché la veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on n'aperçut plus les montagnes mauves de Shimabara et d'Amakousa. L'horizon s'était rapproché, et le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière précise.
Felze, considérant la campagne ruisselante et les chemins déjà détrempés, appréhenda l'inévitable ennui d'une longue solitude dans sa chambre nue, que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait oublié la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès que l'honorable voyageur fut sortie du baquet-baignoire, l'accompagnèrent processionnellement jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant point manifesté le désir de quitter tout de suite, pour ses vêtements européens, le kimono matinal dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla poliment sur les nappes, et on s'efforça de le distraire par une conversation tout ensemble badine et choisie.
Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, avec de petites filles japonaises. L'honorable voyageur jargonnait très médiocrement; mais ses trois partenaires rivalisaient de bonne volonté pour bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies et l'on parla du soleil absent, de la pluie déplorable, du brouillard, du froid, des tempêtes, des cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec toutes les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, de terreur et de mélancolie qui convenaient.
Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur toutes choses, regardait d'assez près la plus jolie des trois mousmés, une poupée très mignonne quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches contrastaient d'amusante manière avec des yeux pensifs et un sourire délicat.
Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une servante d'auberge auraient eu de quoi étonner en Europe. Mais au Japon les moindres ouvrières et les plus humbles paysannes ont très souvent l'air d'être des princesses déguisées...
—Évidemment,—songea Felze,—la marquise Yorisaka jouant du koto avait tout de même un autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait rarement du koto...
Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le souvenir, il commença résolument de faire la cour à la mousmé, lui demandant son nom, son âge, et lui adressant tout ce qu'il savait de compliments nippons. Ce que voyant, les deux autres nê-san, discrètes, se hâtèrent de s'éclipser sous d'ingénieux prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement obligée à beaucoup de mystérieuses complaisances envers chaque honorable voyageur qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes.
Seul avec O-Setsou san,—elle s'appelait O-Setsou san, «mademoiselle Très-Chaste»,—Felze, soucieux de n'être point impoli, dut user de cette solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune personne très bien élevée, O-Setsou san résista le temps correct, ni trop ni trop peu. Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures qui ont pour décor une chambre à verrou, et pour acteurs un homme et une femme désireux de s'épargner charitablement l'un à l'autre tout déplaisir et toute humiliation.
A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à terre et la nuque sur le poing, regardait en silence sa maîtresse d'une minute debout devant lui, et silencieuse comme lui.
Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une mesure et une décence rares. Elle avait pris, pour se rajuster, une attitude exquise de modestie vraie et de jolie simplicité.
—Elle s'appelle O-Setsou san,—pensait Felze.—Et elle n'est en somme qu'une petite prostituée clandestine. Mais je crois, en vérité, que toutes les Japonaises de toutes les castes, y compris cette, caste-là mériteraient de s'appeler O-Setsou san.
Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. Elle hésita, attentive à ne pas lui déplaire. Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou demeurer grave? se taire ou parler? Elle se décida pour une moue moitié mutine et moitié tendre, et pour une caresse timide des deux menottes tendues vers lui...
Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait le bavardage interrompu tout à l'heure; elle posait une à une les questions immuables, celles que posent à chacun de leurs amants d'outre-mer chacune des petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe où, sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire de leur bouche et l'étreinte de leurs bras nus...
—D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre pays?... Pourquoi avez-vous quitté votre maison lointaine?... Les femmes que vous aimiez là-bas devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup plus d'esprit que moi...
Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? Qui étaient ses parents? Avait-elle beaucoup d'amants? beaucoup d'amis? beaucoup d'amies? Était-elle heureuse? A chaque demande, elle répliquait d'abord d'une révérence, puis d'une longue phrase fleurie, évasive le plus souvent. Et elle se taisait parfois après les premiers mots, et elle riait alors en secouant la tête, comme pour dire que tout cela n'avait réellement aucune importance et que le bonheur ou le malheur d'une simple nê-san ne valait pas qu'on prît la peine de s'en informer.
—Robe ouverte, âme close!—murmura Felze.—Voilà qui bouleverserait la morale des honnêtes dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage de leur psychologie la plus intime. En Europe, la pudeur est réservée pour l'usage externe. Ici...
Il sourit, se souvenant d'une citation du Cheu-King[1] que lui avait apprise Tcheou-Pé-i:
—«Par-dessus son vêtement de soie brodée, elle met une tunique très simple.» Oui!... C'était la vieille mode chinoise... Les nê-san la suivent encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus.
Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent parfois, quand on appuie inopinément sur un de leurs ressorts secrets. Felze, au hasard de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, où l'Yseult avait relâché, six semaines plus tôt. Et la petite fille sage et circonspecte s'oublia jusqu'à tressaillir:
—Hé!... Osaka?...
Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un peu confuse:
—J'ai été à l'école à Osaka...
Puis, après un silence:
—Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin.
Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une tristesse voila les yeux minces, un pli oblique se creusa du coin de la bouche à l'angle des narines. Mais, dans l'instant même, un effort surprenant refoula la pauvre grimace douloureuse et, résolu, correct, un sourire y succéda.
Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était pas vilaine, et la baisa, non sans respect.
—J'ai vu,—songeait-il,—des laques anciens, dont le travail représentait dix ans de la vie d'un artiste. Et j'ai admiré ces laques. Mais le sourire que voilà, sur ce visage de petite servante, combien représente-t-il de siècles d'une civilisation toute tendue vers l'héroïsme et l'élégance?...
Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle:
—Tcheou Pé-i,—dit-il, presque à haute voix,—estimerait peut-être que cette civilisation vaut d'être sauvée, par n'importe quel moyen...
[1] Le troisième des livres sacrés (King): Y-King (Sciences Occultes), Chou-King (Annales), Cheu-King (Vers), Li-Ki (Rites), Tchun-Tsiou (Printemps et Automne).