XXIV

L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire. Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux, douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental. Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les couplets et le refrain d'une complainte populaire.

Felze lut:

Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré, haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai.

Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de vous envoyer cette lettre.

Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu[1], exprima un souhait: «A la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres de Ou iu, chanter des vers, et revenir,—voilà ce que j'aimerais.» Le Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien[2]

En cette année châ[3], au troisième mois du printemps[4], mon frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède, respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent, il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente parole du disciple Tseng Si.

Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements propres au troisième mois du printemps.

Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:

«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti, l'Empereur du Feu.»

Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la mer. Et d'autres messagers sont attendus.

J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire[5]. Mais je me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour.

Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à perte de vue, déferlaient.

Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant enfin les yeux, il regarda la mer.

—Vilain temps,—songea-t-il.—Une queue de typhon qui passe... Quoi qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous ne sommes qu'au 28 mai...

Il compta sur ses doigts:

—Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite d'être éclairci...

Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure, et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil:

—Héi!...

Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et soumise.

—Je veux...—dit Felze.

Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait, attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite, en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du code de politesse.

—Je veux—répéta Felze—un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.

—Héi!...

Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse.

La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à manches étroites.

Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine voix le vieux refrain populaire:

Souz'mé, souz'mé doko itta?
Senghé yama é saké nomini.
No mou tcha wan, no mou ftats[6]...

—Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre Rodjestvensky ou contre Liniévitch,—pensa Felze.—Mais quand les Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls les sangliers[7]»...

O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil.

—Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!...

—Adieu,—dit Felze.

Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche.


Au milieu même des flammes et des braises, un homme apparaissait fantastique.


Enhardie, l'enfant questionna:

—Où allez-vous?

Felze voulut tenter une expérience:

—A la guerre.

—Hé!... A la guerre!...

Les doux yeux noirs avaient étincelé.

—A la guerre contre les Russes?

—Oui.

La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant, lui demanda soudain:

—Voudrais-tu venir avec moi?

La réponse partit comme une balle:

—Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois, en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8]

[1] Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu (Confucius).

[2] Linn Lù. Liv. VI. Ch. XI, §25. (Tien et Tseng Si sont les prénom et nom du même philosophe.)

[3] Châ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année châ.

[4] Mai.—Les saisons chinoises retardent d'environ quarante jours sur les nôtres.

[5] Formule obligatoire J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)

[6]

Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu?
Sur le mont Senghé, pour boire du saké.
J'en boirai une tasse, j'en boirai deux....

[7] Légende du xiie siècle se rattachant à l'histoire des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto (1161-1185).

[8] Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans la bouche d'une servante d'auberge.