XXXI
Jean-François Felze, au bas de l'escalier de pierre qui montait à flanc de colline vers le faubourg de Diou Djen Dji, renvoya son kourouma, et commença de gravir les marches familières.
Il pleuvait. De Mogui jusqu'à Nagasaki, il n'avait pas cessé de pleuvoir. Quatre heures durant, les deux hommes-coureurs avaient pataugé dans la boue et les flaques, sans ralentir leur trot ni interrompre le voyage, sauf aux portes des tchayas où l'on doit boire, et devant les boutiques de cordonniers, où il faut changer de sandales. Et l'on était entré dans la ville à bonne allure, en éclaboussant les deux trottoirs de Founa-Daïkou machi. La foule habituelle emplissait le quartier commerçant. Un moutonnement de parapluies couvrait les rues.
Mais l'escalier de Diou Djen Dji, comme toujours, était désert. Et Felze, se hâtant sous les ondées, put atteindre la maison aux lanternes violettes sans que nul passant s'étonnât de voir un ke tôdjin[1] frapper à la porte mystérieuse du grand mandarin chinois, porte que les Japonais eux-mêmes ne franchissaient guère.
—Midi,—avait constaté Felze, au moment d'entrer chez son hôte.
Il appréhenda d'être importun. Un fumeur d'opium s'endort habituellement fort après l'aube, et ne se soucie guère d'être réveillé avant le déclin du soleil. Il est vrai que, pour les voyageurs, les rites ont des accommodements.
—D'ailleurs,—songea Felze,—il est recommandé, sur toutes choses, d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point ambiguë.
La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte.
Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une veille déjà longue de trente-six heures.
Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la bouche sans lèvres souriait.
Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux caractères de soie noire,—après avoir bu le vin chaud qu'apporta, selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée d'une boule de turquoise,—Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin.
Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou.
—Fenn Ta-Jênn,—avait dit d'abord Tcheou Pé-i,—quand on scella, en ce lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: I lou fou sing!—Puisse l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!—Car je savais que votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier jusqu'où je dois.
—Pé-i Ta-Jênn,—avait répliqué Jean-François Felze,—la lettre magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait.
Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail. La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique, où n'avait accès qu'une vie surhumaine,—atténuée, assagie, libérée des passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux.
—A présent,—commença Tcheou Pé-i,—il est convenable que je dissipe pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit.
—Il m'est impossible,—répliqua Felze,—de souscrire à vos paroles. J'ai vu, dans ce qu'il vous plaît de nommer des obscurités, le sage artifice d'un pinceau très vieux, qui ne se soucie pas de confier à un courrier, même fidèle, la vérité toute nue et imprudente.
Tcheou Pé-i sourit et joignit les mains pour remercier:
—Fenn Ta-Jênn, il m'est délectable d'entendre la musique de votre courtoisie. Permettez-moi d'y répondre en observant la règle: «Quiconque est chargé de délivrer un message ou de publier une nouvelle ne laisse pas le message ou la nouvelle passer une nuit dans sa maison. Il délivre ou publie le jour même.» Fenn Ta-Jênn, ce matin, au second chant du coq, une jonque de la Nation Centrale est entrée dans ce port, et d'autres jonques l'ont suivie. Leurs patrons, gens à mon service, et qui usent leurs cœurs pour accomplir la volonté de l'Auguste Élévation, m'ont instruit, moi le premier, de ce que les autorités de ce royaume ignoraient encore. Je vous en instruis vous-même: hier, non loin d'une île que les hommes du Nippon nomment Tsou-shima, mille et dix mille vaisseaux se sont heurtés sur la mer. L'immense flotte des Oros a succombé dans cette bataille. Il n'en reste que des épaves. Et je me suis souvenu des préceptes du Li Ki, et j'ai pris la liberté de vous les rappeler dans ma lettre: «Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le Souverain qui domine en ce mois, Iên Ti, l'Empereur du Feu, les vouerait à l'extermination.»
Jean-François Felze, brusquement, s'était redressé. Il s'accouda sur les nattes et faillit oublier la bienséance.
—Que dites-vous, Pé-i Ta-Jênn? La flotte russe vaincue? détruite?... Est-ce que...
Il se retint à temps, conscient de l'énormité qu'il allait commettre, en posant une question à son hôte; indulgent, Tcheou Pé-i s'empressait de parler, masquant ainsi, avec adresse, l'inconséquence du visiteur:
—Beaucoup de rapports m'ont été faits. Je n'ignore maintenant plus rien d'essentiel. Vous plairait-il d'écouter un récit exact?
Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise écoutait.
Felze s'était ressaisi:
—Il me plaira, assurément,—dit-il, redevenu décent,—il me plaira d'écouter tout ce que vous jugerez bon de me faire entendre.
—Fumons donc,—dit Tcheou Pé-i,—et souffrez que mon secrétaire intime, à qui la noble langue des Fou-lang-sai n'est pas étrangère, vienne ici nous prêter sa lumière, et lise et traduise la substance utile de tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin.
Et, des mains de l'enfant agenouillé près de sa tête, il prit une pipe, cependant que Jean-François Felze, des mains de l'autre enfant, en prenait une autre. Les volutes de fumée grise se mêlèrent autour de la lampe constellée de mouches et de papillons d'émail vert.
Aux pieds des fumeurs, le secrétaire intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail ciselé, s'était accroupi, et lisait de sa voix rauque, inhabile aux sons occidentaux...
—Fenn Ta-Jênn,—dit Tcheou Pé-i, quand fut achevée la longue lecture,—il vous souvient peut-être d'une conversation que nous avons eue, en ce lieu, le lendemain même de votre arrivée dans cette ville. Vous me demandiez alors si j'estimais que le Soleil Levant dût inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros. Je vous répondis que je n'en savais rien, et qu'au surplus cela n'importait pas.
—Il me souvient parfaitement,—dit Felze.—Votre condescendance daigna même me promettre que nous reparlerions ensemble de cette bagatelle, lorsque le temps en serait venu.
—Votre mémoire est irréprochable,—dit Tcheou Pé-i.—Eh bien! Quel temps jamais sera plus favorable que n'est celui-ci? Voilà que le Soleil Levant, loin de succomber, triomphe. Il sied que nous examinions à loisir la vraie valeur de sa victoire. Et si notre examen nous persuade que cette valeur est proprement nulle, nous aurons eu raison d'affirmer jadis que la guerre actuellement en cours est une bagatelle, et que son issue n'importait pas.
Silencieux, Felze, qui venait de fumer, repoussa doucement la pipe chaude, et, posant sur le coussin de cuir sa joue gauche, fixa son regard sur les yeux de son hôte. Tcheou Pé-i fuma lui-même et commença:
—Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie. Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte, qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout l'Empire[3].»
Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation poussée du plus profond de la gorge.
—Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de votre maison[4].»
Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les yeux:
—Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur. Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa sagesse ancienne et renie la civilisation.
C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare, ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat est sans intérêt pour les hommes.
Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée grise.
—Sans intérêt,—répéta-t-il.
Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs perspicaces.
—Ma mémoire à moi—reprit-il après un silence—est tout à fait infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué, qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements. L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif, d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième génération.
Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant:
—Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de l'évolution morale de l'humanité entière?
Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit:
—Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années, et si, d'année en année, il était devenu plus sage.
Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le visiteur s'en souvint.
—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—vous êtes mon frère aîné, très vieux et très sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer la vie est une vertu.
—Oui,—prononça le fumeur.—Mais la pratique d'aucune vertu ne doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi Primordiale, base et piédestal de la société et du monde.
Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond.
—Sous la dynastie Han,—dit il,—un Empereur régna, qui se nommait Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.
«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second rang, qu'on appelait Joui.
«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la cime d'une haute montagne[5].
«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça la régence.
«C'était une femme au cœur dur.
«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang, Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce prince.
«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt que d'obéir, il but lui-même le poison.
«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant, Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses desseins noirs.
«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les grandes tortues marines, elle profita de cette absence.
«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin, lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de truie humaine.
«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et cruelles.
«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant, la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.»
«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés.
«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en l'absence de l'Empereur-enfant.
«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est écrit dans le Néi Tse[7]: «En présence de leurs parents, les fils obéissent et se taisent.»
Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois, Jean-François Felze ne répliqua pas.
La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre, embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait.
Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine, commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des êtres vivaient et ne fumaient point...
Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur:
—Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela. Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des guerriers.
Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été reçu en ami, ne s'émut pas.
—Cette mort est triste,—dit-il simplement,—à cause de la solitude très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers.
—Oui,—dit Tcheou Pé-i.
Il parla d'une voix plus grave:
—Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;—cela pour trois années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle entrait au couvent et y attendait la mort.
—Les femmes d'aujourd'hui—reconnut Felze ont moins de vertu.
—Oui,—dit encore Tcheou Pé-i.
Ses yeux aigus scrutaient le visiteur.
—Fenn Ta-Jênn,—reprit-il au bout d'un temps,—je sais et vous savez le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité, et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces, non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka pleurera.
—Herbert Fergan,—murmura Felze hésitant...
—Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,—interrompit Tchéou Pe-i.—Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la pipe de bambou noir.
Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta:
—La flamme de la lampe baisse.
Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le Kiou-Li[8]:
«Levez-vous quand les torches arrivent.»
Et, observant tout le cérémonial, il prit congé.
[1] Ke tôdjin, barbare hirsute, ou baka tôdjin, imbécile barbare,—étranger.
[2] L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé l'absolue sagesse.
[3] Méng-Tzèu, liv. I, chap. i.
[4] Lioun Iou, liv. VIII, chap. xvi.
[5] Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est mort.
[6] Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de l'Empereur.
[7] Dixième livre du Li Ki.
[8] Livre premier du Li Ki,—Kiou Li,—Petites Règles de Bienséance.