XXXII
Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés abandonnaient leurs teintes livides. Des flèches de soleil les perçaient çà et là. Et la campagne, encore verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait remis sa robe de printemps.
Jean-François Felze marcha lentement, humant à pleins poumons la senteur vivante de la terre, et rassasiant ses yeux de la clarté pure du jour.
Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa tout à coup à consulter sa montre:
—Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que temps d'aller au coteau des Cigognes: où je risque fort de trouver visage de bois...
Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a chance de trouver des kouroumas maraudeurs.
—Corvée, corvée, corvée!—songeait-il.—Pauvre petite! N'importé comment, je la plains de toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert Fergan ou Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle!
Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'Yseult, et de Mrs. Hockley et du prince Alghero....
—Las!—murmura-t-il.—L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!...
Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique, chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe, la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai, faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes, deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques noires en grand désordre, des mèches flottant au vent.
—Las!—dit encore Felze.—Il n'importe véritablement pas beaucoup que le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille...
Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques: Yorisaka koshakou, il y eut grande concurrence parmi toute la gent trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le noble marquis, jadis daïmio...