XXXIII

Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets. Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines...

—Qui sait!—songea-t-il, soudain amer.—L'Amérique a passé par là... Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux et tant pis!

Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même salon, six semaines auparavant:

—Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre si longtemps!

Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le baiser.

Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux, ne répondit rien à la phrase d'accueil.

Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait gaiement:

—Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à bord de l'Yseult, et je veux absolument que vous me montriez tout!

Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement, combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite...

Felze toussa trois fois, puis entama une phrase:

—Je suis revenu...

—Hé!—dit la marquise Yorisaka,—je suis si contente que vous soyez revenu!

—Je suis revenu—répéta Felze...

Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme.

Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils battirent inquiets:

—Vous êtes revenu?...

Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée, le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément asiatique.

Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue mystérieusement unie, monotone, grise:

—Vous êtes revenu ... pour?...

Laborieusement, Felze acheva:

—Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré une grande bataille...

Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée. Elle resta par terre.

—Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte japonaise... Vous ne saviez pas encore?...

Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait:

—Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille. Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés...

Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au mur; elle faisait face au messager sinistre..

—Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata...

Elle ne remua pas...

—Et le marquis Yorisaka lui-même...

Pas un tressaillement.

—Et le commandant Herbert Fergan...

Pas un clignement de paupières.

—Sont ... blessés...

Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient:

—Blessés ... grièvement blessés...

Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se traînèrent.

—Morts,—dit enfin Felze, très bas.

Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas.

Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et debout, on l'eût dit clouée à son mur,—crucifiée. Elle était très pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie.

—Morts,—redit Felze,—morts très glorieusement.

Et il se tut, ne trouvant plus de paroles.

Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,—les yeux grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées:

—Défaite?... ou victoire?...

—Victoire!—affirma Felze.

Il appuya:

—Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe!

Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite parla de nouveau, de la même voix grise et calme:

—Merci... Adieu...

Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte.

Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore...

La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et raidie, indéchiffrable, inconnaissable,—asiatique, asiatique des talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande, grande...