XXXIV

Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François Felze, une heure durant, avait erré.

Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui, à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du sud, plantée de cerisiers en quinconces...

Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux, l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un mur...

A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner la ville, regagner l'Yseult, et se reposer enfin, chez lui, dans sa cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil...

Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer:

—François! est-ce vous?

Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise Yorisaka Mitsouko.

Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les autres.

—François!—disait Mrs. Hockley,—êtes-vous réellement de retour? Je suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka...

—Voulez-vous d'abord m'écouter?—dit Felze.

Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, et, négligeant tout préambule:

—Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous avertis tout de suite: le marquis a été tué hier, à Tsou-shima.

—Oh!—exclama Mrs. Hockley.

Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut dans l'instant à bas des kouroumas, et, mis au courant, s'apitoya dans diverses langues:

—Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko darling!... what a pity!... O poverina!...

—Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,—dit Mrs. Hockley.—Je vais donc, et j'emmène d'abord le prince Alghero, qui est particulièrement intime avec la marquise. Je reviendrai ensuite chercher tout le monde.

Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle frappa. Mais, pour la première fois, la nê-san portière n'ouvrit point et ne tomba point à quatre pattes devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa, frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le battant clos ne céda point.

Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, et prit à témoin l'assistance.

—Il est incroyable que dans cette maison personne n'entende ni ne réponde. Assurément, la marquise n'est point informée. Car il lui serait doux et réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message...

—Inutile,—dit Felze soudain.—Voyez!

La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s'ouvrir. Et un singulier cortège en sortait.

Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage, tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien pliés, de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien indéchirables, qui sont les malles et les valises nationales du vieux Nippon, s'en allaient à petits pas, trottinant les uns après les autres, s'en allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène à la station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyôto et à Tôkiô...

Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi lui-même d'autres serviteurs et d'autres servantes, un kourouma franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station ... un kourouma traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma de maître, très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise...

Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue à l'ancienne mode, de toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues les veuves. Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, la tête droite et les yeux fixes:—la marquise Yorisaka...

Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle passa près de Jean-François Felze...

Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son escorte...

Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, et l'interrogea en japonais:

—C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,—répondit l'homme:—Yorisaka koshakou foudjin.—Son mari à été tué hier à la guerre. Elle va à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de daïmios,—pour y vivre sous le cilice et pour y mourir,—honorablement.

Atlantique, an 1326 de l'Hégire.