XVIII
Une fois de plus, le marquis Gaspard avait ouvert sa tabatière. Mais il ne la referma plus, et la garda béante dans le creux de sa main, sans y puiser.
—Monsieur,—reprit-il,—je n'ai garde d'être savant, non plus que vous, j'espère. Ce néanmoins nous en savons assurément, vous et moi, autant qu'homme de France sur la propre nature de cette indéfinissable chose que l'on nomme la vie. Je dis autant, et ce n'est guère, car, en vérité, personne ne sait, n'a su, ni ne saura jamais rien de la vie. Tout au plus nous est-il loisible de soupçonner quelques-uns des phénomènes dont s'accompagne l'existence des êtres vivants, et qui disparaissent quand apparaît la mort. Mon maître, le comte de Saint-Germain, n'a jamais ignoré cette vérité. Assuré du seul chemin dans lequel nous pouvons marcher utilement, il ne s'en est pas écarté d'une semelle, tout en y marchant par enjambées de sept lieues. Dans son cas, il n'y a point eu, comme l'imaginait sottement le vulgaire, magie ou sorcellerie, mais expérience bien acquise, philosophie, raison et génie. Rien davantage. Le Secret qu'il avait découvert, et qu'il me légua, n'en voulant plus user lui-même,—le Secret de Longue-Vie,—n'a rien en soi que d'exactement naturel et de scientifique. Et vous-même allez en juger...
«Non que je prétende, monsieur, vous exposer et vous démontrer ce Secret avec la rigueur dont usent les mathématiciens pour exposer et démontrer leurs théorèmes! Mon maître l'eût peut-être su faire. Mais je suis, quant à moi, trop ignorant pour m'y risquer. Au demeurant, que vous importe? Ce que vous souhaitez apprendre, n'est-ce pas? c'est le rôle que joue, en tout ceci, votre amie, madame de...?
«J'y viens donc! Monsieur, nous sommes, en tant que créatures vivantes, formés d'éléments, atomes ou cellules, qui naissent en nous, y vivent, y meurent, et y sont remplacés par d'autres éléments semblables, engendrés par les précédents. Si bien que d'ingénieux esprits ont pu professer que notre corps d'aujourd'hui ne contient plus aucune parcelle de la substance qui composait notre corps d'il y a dix ans. Cette incessante transformation, ce renouvellement de nous-mêmes, constitue l'un de ces phénomènes, caractéristiques de la vie, dont je vous entretenais tantôt.
«Toutefois, ce dit renouvellement ne s'accomplit pas à toute époque et en toute créature d'identique façon. Chez un enfant qui croît, chaque atome vieilli cède sa place à deux atomes neufs. Chez un vieillard, au contraire, beaucoup d'éléments disparaissent, et peu leur succèdent. Enfin, chez un mourant, tout proche de la tombe, les cellules mortes cessent d'être remplacées.
«Monsieur, c'est en méditant sur cette vérité singulière que mon maître découvrit le Secret grâce auquel, j'ai, ce matin, l'honneur de vous entretenir, au lieu de dormir, comme je le devrais, dans quelque cercueil déjà fort vermoulu.
«Et ce Secret, le voici enfin!—Je n'hésite point à vous le révéler, encore qu'il soit redoutable: vous êtes, faut-il vous le redire? vous êtes, monsieur, en situation de tout obtenir ici, sauf une chose unique, qui n'est point celle-là.—Voici donc:—Si nous vieillissons, si nous mourons, c'est que nos atomes ou cellules ont perdu le pouvoir d'engendrer d'autres cellules ou atomes qui prolongeraient notre vie;—c'est que notre corps est devenu inapte à cette besogne de reconstitution qu'un jeune corps accomplit en se jouant, et sans nul effort. Eh bien! monsieur, ce qui est devenu trop malaisé pour notre vieille chair, que n'en chargeons-nous une autre chair, neuve et vigoureuse, qui volontiers travaillera pour deux, et ne s'apercevra même pas de ce surcroît de labeur?
«Je ne sache pas qu'il se puisse rien objecter, raisonnablement, à cela. Mon maître pensait ainsi. Je pense comme lui. Mes fils et petit-fils de même. Or, m'est avis, sans nul orgueil malséant, qu'on doit faire cas d'un jugement unanime, quand les quatre juges en sont vieux, partant, sages, non pas comme quatre, mais comme quarante. J'imagine, monsieur, que vous en tomberez vous-même d'accord.
«Madame de..., votre amie, est donc ici, de son plein gré, ou peu s'en faut, pour travailler aimablement à notre profit et rajeunir nos vieilles substances qui ne se pourraient plus rajeunir d'elles-mêmes.
Dans la main du marquis Gaspard, la tabatière béante se ferma tout d'un coup avec un léger bruit sec, sans que le marquis Gaspard eût, cette fois, songé à humer une prise.