XIX

J'étais toujours assis en face de mes trois hôtes. Et rien ne semblait changé entre nous. J'étais libre: aucun lien, aucune entrave. En apparence, je pouvais me lever, marcher, frapper,—en apparence!... en réalité, une force irrésistible, un poids écrasant s'était abattu sur chacun de mes membres; et j'étais paralysé, au sens le plus complet, le plus atroce du mot. Pour sauver ma vie,—pour sauver mon âme,—pour sauver la femme que j'aimais!—je n'aurais pas, sur l'ordre même de Dieu, soulevé un seul doigt, cligné une paupière...

Et le marquis Gaspard put achever en paix son épouvantable réponse. J'écoutais en silence. Et sur ma face figée ne se refléta pas l'indicible horreur de toutes mes fibres.

Maintenant, l'homme de proie se taisait. Et, par instants, dans l'air accoisé, j'avais l'illusion obsédante d'entendre passer des ailes,—des ailes de vampires...


Tout à coup le marquis Gaspard parla de nouveau:

—Monsieur l'officier,—dit-il,—j'imagine volontiers qu'à présent votre curiosité est satisfaite. A supposer toutefois qu'il vous reste au fond de l'âme un doute, ou dans l'esprit quelque obscurité, je suis prêt à les dissiper. Il vaut d'ailleurs beaucoup mieux, à mon humble avis, faire pleine lumière sur tout, et ne rien laisser dans l'ombre. Souffrez par conséquent que je complète ma précédente explication par divers éclaircissements de détail, et daignez pardonner une fois encore à mon bavardage. Vous avez au surplus, monsieur, toute licence de vous y soustraire, s'il vous importune: dormez. Rien ne s'oppose à votre sommeil. Au rebours de ce que je vous ai dit tantôt, ce que je vous vais dire n'est pas indispensable à la juste compréhension des faits. Et vous pouvez sans nul inconvénient ne le point écouter.

«Je le dirai pourtant, vaille que vaille. Madame de..., votre amie, est ici, vous le savez maintenant, pour besogner, du meilleur de son cœur et de son corps, à notre profit, et, proprement, pour nous renouveler et nous rajeunir. Peut-être, étant donné l'amour très cher que vous portez à cette dame, souhaitez-vous en apprendre davantage sur ce labeur tant miraculeux qui est le sien, et duquel nous tirons si grand bénéfice? Je m'en voudrais de rien vous taire là-dessus.

«Monsieur l'officier, je n'ai pas la prétention de vous enseigner, en manière de préface, à quel point, de tous temps, s'ingénièrent tous les hommes, et particulièrement les médecins, pour transfuser jeune vie dans vieux corps. Je dis «transfuser», en pensant à cette grossière expérience qu'on réitéra tant de fois sans succès, et qui consiste à injecter le sang d'un homme robuste dans les artères d'un homme affaibli. Bagatelle et barbarie que tout cela. Qu'inventerait d'ailleurs un médecin, sauf une barbarie doublée d'une bagatelle? Ces pauvres gens ne sont qu'ânes bâtés, et je vois avec grand dédain le cas ridicule que votre siècle fait de leur race ignare. Mon siècle à moi était plus sage.

«N'importe. Il va de soi que mon maître, et vous l'avez déjà deviné, n'usa, pour parvenir à ses fins, d'aucun procédé ni d'aucun artifice médical. Il se piquait d'être chimiste, voir alchimiste, et non vétérinaire, ni barbier. Il chercha au fond de ses cornues plutôt qu'au bout d'un brutal scalpel. Et il trouva...

«L'époque de sa découverte m'est inconnue. Mais il est hors de doute que le comte de Saint-Germain vécut plusieurs siècles, ce qui ne s'expliquerait guère, si le Secret de Longue-Vie n'était d'origine ancienne. J'insiste sur ce point, car la gloire de mon maître s'en trouve accrue. Le Secret ne manque pas en effet de présenter quelque analogie avec les plus modernes applications de la science électrique ou magnétique. Vous voyez par là, monsieur, de combien ce grand homme devançait son époque. Si je parle d'électricité, n'allez toutefois pas croire que mon maître occupa jamais ses loisirs à battre des peaux de chat ou à faire danser des grenouilles. Mais il maniait galamment la pierre philosophale, et n'avait nul besoin de mercure pour dorer ni pour argenter quoi que ce fût. Souvent il se faisait jeu de transporter ainsi, comme par magie, la matière d'un objet de métal dessus un autre objet d'un métal différent. Et il employait, pour ce faire, soit telles piles électriques dont il était, comme juste, l'inventeur, soit tels procédés divers, non moins merveilleux que naturels. Parfois il ne se contentait pas de si peu. Je le vis, un jour, de mes yeux, transporter mystérieusement d'une chambre dans une autre, à travers murs épais et portes closes, une branchette de rosier, fraîche coupée, laquelle comptait deux fleurs ouvertes et un bouton, avec nombre de feuilles. Le tout disparut d'ici pour se retrouver là-bas, intact; et je pensai demeurer stupide. Mais le comte me voulut bien expliquer qu'il n'y avait rien là de surprenant, attendu que toute substance se pouvait décomposer pour un temps en atomes subtils, lesquels se jouaient de passer au travers de ces obstacles grossiers, tels que portes de bois et murs de pierres. «Viendra le temps» affirmait-il «que matière et mouvement, qui d'ailleurs ne sont qu'un, s'extérioriseront aussi bien comme font déjà parfums, sons et lumières.»

«Monsieur, je vous ferai dès à présent injure si je doutais que vous eussiez d'ores et déjà compris comment fut mis en œuvre le Secret de Longue-Vie:

«De même qu'une masse d'or pur, baignée convenablement dans un liquide choisi, et traversée par le courant d'une pile électrique de juste force, se désagrège peu à peu, et projette une part de son métal vers une masse de simple fonte disposée où il convient pour qu'elle accueille cet apport, de même une créature vivante, pareillement placée dans un milieu favorable et soumise à l'action d'un courant magnétique efficace, abandonne bientôt une part de ses cellules, et les peut transmettre à toute autre créature vivante qui se trouve à point voulu pour les recevoir, et se les assimiler.—Voilà, monsieur, tout le «procédé», pour employer leur jargon à vos modernes alchimistes.

«Je n'ai pas souci, vous le voyez, de vous cacher la moindre chose. Et je descends même aux derniers détails. Le milieu favorable à l'opération se peut aisément trouver dans une salle quelconque, à seule condition qu'elle soit bien close, muette, mi-obscure, et surtout, orientée de nord à sud: cela, dans le dessein d'aider par l'aimantation de la planète au courant magnétique nécessaire, qui n'est autre que le courant jailli au naturel de tout homme fort et volontaire, quand il plaît à cet homme.

«Monsieur l'officier, vous savez à présent, ce me semble, tout ce que vous souhaitiez savoir.