XX

L'étreinte invincible et toute-puissante, qui me ligottait au creux de mon fauteuil, paralysait jusqu'à ma langue et presque jusqu'à mon cerveau. Ma conscience n'était pas abolie, ni ma pensée,—ni mon désespoir.—Mais ma volonté n'existait plus, et ma colère même, ma colère contre ces êtres de maléfice et de sang, assassins de ma maîtresse, vacillait et s'éteignait, incertaine, imprécise, vaporeuse. Cependant le marquis Gaspard, ayant fait une pause, reprenait, toujours avec la même excessive et sinistre courtoisie:

—Monsieur l'officier, au risque d'être fastidieux, je reviendrai encore un coup sur ce que je vous ai déjà dit mainte fois: à savoir que tout vous était soumis sous ce toit, et qu'on ne vous y refuserait rien, sauf une chose unique. Je vous prie donc, avant que nous soyons contraints d'aborder le chapitre de cette chose unique, laquelle il nous faudra, à notre extrême regret, vous refuser, je vous prie donc de vouloir bien regarder de çà et de là en vous-même, et nous exposer tous vos désirs en détail. Foi de gentilhomme, ils seront satisfaits, s'il ne tient qu'à nous.

Il se tut, comme pour me céder la parole. Et, tandis qu'il achevait son dernier mot, une sensation bizarre et complexe me fit tressaillir. Cela débuta par un fourmillement léger de toutes mes veines. Mon sang circula plus vite et mon cœur battit plus fort. Et je compris que, doucement, l'étreinte invisible se relâchait autour de moi, et que le poids si lourd, appesanti sur tous mes membres, commençait d'être soulevé par une force inconnue. Ce n'était pas la liberté. Mais ce n'était plus l'esclavage total, ni l'absolue paralysie. Et lorsque le marquis Gaspard répéta, en la précisant, sa question:

—Monsieur, que souhaitez-vous?

Il me fut loisible de répondre sincèrement.

Et je répondis donc; et je répondis du plus profond, du plus ardent de mon cœur:

—Je ne souhaite rien. Tuez-moi, comme vous avez tué la femme que j'aime. Et tuez-moi vite. Je suis prêt.

Or, en réplique à mes paroles, le marquis Gaspard éclata de son rire en fausset, comme il avait fait déjà. Et dans le même instant, le poids mystérieux retomba soudain sur mes épaules, et l'étreinte se resserra sur mes muscles et sur mes nerfs. Derechef je fus lié,—garrotté;—et ma langue, inerte, s'affaissa sur mes dents.

Puis j'entendis, inerte moi-même, inerte de corps et d'âme, j'entendis la voix ironique de l'ennemi vainqueur.

—Çà! monsieur l'officier! qu'est-ce à dire? Par la corbleu! me suis-je donc si mal expliqué, et pensez-vous avoir affaire à feu Cartouche, ou peut-être à monsieur de Paris?

Il haussa les épaules, rit encore, et rouvrant sa tabatière d'un geste tant soit peu excédé:

—Là!—dit—il,—je crois bien que je n'en suis pas quitte, et qu'un surplus de glose ne sera décidément rien de trop. Monsieur l'officier, qu'il vous plaise ou non, vous avez en face de vous les trois plus honnêtes gens du royaume. Et la main que voici ne fut jamais tachée d'une seule goutte de sang. Mon fils François, qui naquit en 1770, fit ses débuts dans le monde au temps de votre révolution, et, philosophe à la mode de Jean-Jacques, comme chacun l'était alors, la vision grotesque et bestiale de cette France en délire, s'efforçant à devenir, de nation, charnier, le dégoûta pour tout jamais des bourreaux et des guillotines. Quant à mon petit-fils, il vint au monde à point pour être l'un de ces «enfants du siècle» qui empruntèrent la plume de Musset pour confesser au monde leur tendre lassitude et leur molle désespérance. J'imagine que vous n'apercevez pas un tel homme mué en cannibale? Monsieur, la littérature est un des péchés de ce temps, et elle ne manque pas de faire grand mal aux esprits imaginatifs. Il n'est ici question de tuer qui que ce soit, et pas plus madame de... que vous-même. Le comte François, qui donne un peu dans le moraliste, voire dans le prédicateur, vous enseignerait, si vous l'en priiez, qu'il ne sied point aux Hommes possesseurs du Secret de Longue-Vie, aux Hommes véritablement Vivants, d'abréger la courte carrière des simples Hommes Mortels. Grâce à Dieu, le Secret, sauf accidents négligeables à force d'être rares, n'exige rien de pareil. Si j'ai, pour mon seul compte, prolongé mon destin d'un bon siècle, tenez pour certain que ce siècle-là ne fut pas retranché d'autres destins. Non, monsieur, nous ne tuons pas, et vous-même, qui êtes soldat, vous en pourriez remontrer là-dessus, croyez-le. Que toutes les jeunesses de l'un et l'autre sexe qui se sont succédé dans notre laboratoire n'y aient jamais laissé quelques plumes, je n'oserais l'affirmer. Considérez d'ailleurs qu'un seul jour d'une vieille et sage existence telle que la mienne vaut certes beaucoup, et mériterait qu'on lui sacrifiât quelque chose. Or, ce sacrifice, je vous le répète, est tout exceptionnel, et nos «ouvriers de vie», ayant accompli leur tâche bienfaisante, s'en retournent chez eux sains, saufs et gaillards. Madame de..., votre amie, pour ne parler que d'elle, n'est pas si fort malade que vous l'imaginez; et, demain soir, quand elle aura regagné ses pénates, nul parmi ses proches ne s'avisera de remarquer qu'elle revient une une fois encore de ... de Baulieu ... moins lourde de quelques livres,—des quelques livres de sang, d'os et de chair prélevées par nous sur sa jeune substance. Vous voyez, monsieur, de combien vos indignations sont exagérées. Et voilà qui est dit. Je retiens toutefois ceci de vos paroles, que vous ne souhaitez plus rien, sauf, j'imagine, la prompte solution de votre Aventure. Eh bien! monsieur, cette solution, vous plaît-il que sur-le-champ nous la cherchions ensemble?

Pour la seconde fois, l'étreinte qui m'emprisonnait se relâcha le temps d'un clin d'œil: le temps du signe de tête par lequel j'acquiesçai à la proposition du marquis Gaspard.