XXVIII
Elle dormait toujours, du même sommeil terrible, plus proche, certes, de la mort que de la vie. Et sur ses paupières noires, et sur ses lèvres blêmes, et sur ses joues couleur de cendre, et jusque dans le tissu de sa chair très froide, je cherchai d'abord en vain la rougeur, même lointaine et profonde, d'un peu de sang mobile encore dans quelques artères...
Une minute passa, interminable. Je m'étais penché au-dessus du lit, sans oser seulement effleurer de mes mains draps ni couvertures. Enfin j'entendis, dans la poitrine presque affaissée, le murmure d'une respiration moins imperceptible; puis, sur les deux pommettes à la fois, j'aperçus, très pâle, mais déjà rassurante, la teinte rosée tant attendue.....
Et ce fut comme une résurrection, rapide et merveilleuse. Tout le visage, par degrés se recolora. Le cœur se reprit à battre fort, et les beaux seins qui étaient ma plus tendre et ma chère volupté soulevèrent d'un rythme harmonieux la toile qui les couvrait. Sous ma bouche, prête à baiser le premier éveil des paupières encore closes, je sentis la chaleur vitale reconquérir les joues, le front, la bouche. Un doux soupir entr'ouvrit les lèvres déjà mi-souriantes. Et je ne retins plus mon baiser...
Ce fut sous ma caresse qu'elle revint à la vie...
Dieux! dieux!... combien de siècles révolus, engloutis, depuis ce baiser?...
Elle me dit:
—Oh! j'ai dormi?... Et tu t'es rhabillé, méchant?
Elle nouait ses mains soyeuses à ma nuque, et je sentais tout son corps léger,—trop léger,—se détendre, s'étirer, mollement, entre les draps...
Elle dit encore:
—Chéri, chéri, chéri!... Oh! je suis trop lasse!... Vois-tu, c'est fini: jamais je ne pourrai plus me lever, m'en aller, rentrer ... jamais, jamais, jamais plus!... C'est fini!... Je suis une pauvre petite... Vous l'avez toute cassée, votre poupée, monsieur!...
Elle se tut, parce que le dernier mot avait été dit trop près de ma bouche.
Maintenant, nichée parmi les oreillers, ses cheveux d'or vert coulant en ruisseau scintillant le long d'elle, et ses bras purs suspendus à mon cou, elle riait, fantasque et tendre comme elle avait été tant de fois, comme tant de fois je l'avais adorée, chez nous, dans notre chambre, sur notre lit... Elle riait, et moi, accoudé tout contre elle, un genou touchant le creux de sa taille et ma main pressant son épaule ronde et nue, je plongeais mon regard dans l'eau claire de ses yeux,—et j'oubliais,—oui, j'oubliais tout...
C'était bien la fin d'un rendez-vous, d'un rendez-vous si voluptueux,—«si déraisonnable,» disait Madeleine, «qu'on n'était plus bien, bien sûre d'avoir encore deux bras, deux jambes et une tête, chaque chose vraiment à soi, et attachée à sa bonne place... Et c'était absolument fou d'avoir perdu comme cela, sans exception, tous ses peignes et toutes ses épingles!...»
Moi, j'écoutais, de toute mon âme...
D'abord elle s'était soulevée, avec un effort dont elle avait pâli, et elle avait jeté un coup d'œil inquiet autour d'elle. Et j'avais tremblé qu'elle ne vît les murs nus, la fenêtre grillée, l'unique chaise de paille,—tremblé qu'elle ne s'étonnât, qu'elle ne s'effrayât—tremblé que le cher rire confiant n'expirât soudain sur la chère bouche... Mais non. L'invisible bandeau restait bien appuyé, bien serré sur les yeux de la victime. Et la chambre-prison n'avait rien de surprenant pour ces yeux aveuglés.
Madeleine demanda seulement:
—Chéri? Il n'est pas sept heures, au moins?
Et je répondis,—riant, moi aussi:
—Mais non, ma folle...
Contente, elle secoua ses boucles, qui brillèrent comme ensoleillées, et, se laissant retomber avec délices sur le lit, qui fléchit à peine:
—Oh! alors!... je paresse encore un peu!... Tant pis si j'arrive en retard pour dîner... Si tu savais, mon amour, comme ta petite fille est fatiguée, fatiguée, fatiguée!...
Et elle ne bougea plus s'offrant, heureuse, à mes baisers qui osaient à peine effleurer sa chair meurtrie.
Non, je ne lui dirais rien. Je n'aurais garde de rien lui dire. Elle ne savait pas, elle avait cet immense bonheur de ne pas savoir. Je ne le lui arracherais pas. A quoi bon, en effet?—non! mon désespoir, mon épouvante, ma ruine mortelle, tout serait pour moi seul. Elle ne saurait jamais. Et puisque j'étais seul condamné, seul je porterais mon destin. Elle, libre, épargnée, insouciante, s'en retournerait vers la vie. Moi, je resterais. Et j'entrerais, muet, dans mon néant...
Mais j'aurais eu, pour récompense ultime de mon silence, j'aurais au moins eu, intacte, pure, sans tache, sans ombre, la joie déchirante de ce suprême rendez-vous d'amour...
Mieux éveillée, maintenant, elle babillait. Et c'était comme de petites lueurs de liberté qui entraient avec ce babil dans la nuit du cachot noir...
Elle disait:
—Figure-toi! chez ma couturière, mardi passé...
Puis:
—Tu sais bien, voyons! Marie-Thérèse!... cette peste qui t'a fait la cour sous mon nez, au bal de l'escadre...
Et encore:
—La prochaine fois que nous monterons à cheval nous deux...
Moi, je caressais des deux mains ses cheveux souples, sa peau chaude; je touchais avidement toute cette réalité vivante qui était en elle, qui était elle-même...
Et je songeais qu'en vérité j'étais, moi, comme un mort qui, du fond de sa fosse, eût entendu les vivants parler et rire au-dessus de lui...
Oui, comme un mort...
Et je regardais les doux yeux couleur de mer, et je regardais la belle bouche bavarde, et, tout bas, je criais, désespérément:
—C'est toi qui me tues,—toi!... Tu as passé sur mon chemin, et je t'ai suivie, et tu m'as conduit, comme par la main, jusqu'à la porte ouverte du tombeau. Et c'est bien vrai que tu as été pour moi le feu follet dangereux, qui abuse le voyageur, l'aveugle, et le pousse dans le précipice. Je suis tombé. Et c'est fait.—Mais, maintenant, comment ne vois-tu pas, comment ne sens-tu pas ma détresse et mon agonie? pourquoi ris-tu? Cela n'est donc pas écrit dans mon cœur, que je vais disparaître, que je ne te verrai plus, jamais plus?... Si! c'est écrit. Tout est écrit: mon amour, ma condamnation, ma mort... Si tu ne lis pas, c'est que tu ne sais pas lire, et si tu ne sais pas lire, c'est que tu ne m'aimes pas... O ma Tendresse chère, ô mon Idole fragile! Tu ne m'aimes pas, je le vois bien... Mais qu'importe! puisque tu ne m'aimes pas, tu auras moins de chagrin en me perdant, tu te consoleras plus vite, ta jeunesse aura plutôt fait d'oublier, et de recommencer, et de rebâtir... C'est mieux. C'est bien. Très, très, très bien. Moi, je t'aime,—et je te sauve. Je t'aime...
Et je dis alors, tout haut, comme si je répondais de ce seul mot à toutes les paroles qu'elle avait dites:
—Je t'aime...
Elle s'interrompit, me regarda bouche bée, puis, joyeuse, éclata de rire:
—Tu m'aimes? tu m'aimes!... Par exemple!... mais, j'espère bien, monsieur!...
Et, toute câline et malicieuse, elle attira mes lèvres contre ses lèvres, pour un baiser qui dura ... qui dura jusqu'à fondre mes moelles...
Comme je chancelais, elle se laissa doucement retomber en arrière parmi les oreillers. Et ses paupières, soudain, battirent:
—Oh!—dit-elle,—voilà que je suis encore lasse, lasse!... Chéri? il n'est pas encore sept heures, au moins?... dis? il n'est pas ... sept...
Elle retomba tout à fait, paupières closes.
La porte se rouvrit.