XXXI
... Qui naissait du néant...
Cela existait à peine, d'abord... En vérité, moins qu'une ombre... C'était transparent comme cristal: je continuais d'apercevoir tous les détails de la dormeuse, appui-tête, accoudoirs, dossier... Et c'était absolument informe et sans couleur... Simple lueur laiteuse, imprécise et changeante, pareille aux fluorescences vagues des tubes de Gessler...
Cela existait, pourtant. Cela existait beaucoup plus réellement que n'avait existé, tantôt, ma propre image réfractée par la lentille: cela existait d'une existence matérielle, pondérable.—je le devinais, je le sentais, je le savais!—Cela vivait peut-être...
Cela vivait, oui! car, dans le tissu, dans la substance de la chose lumineuse, je commençais de voir,—je voyais,—je voyais distinctement!... un réseau véritable de veines et de nerfs lumineux, plus lumineux que la chose même ... et, dans ces nerfs et dans ces veines, je voyais courir et s'élancer, par pulsations régulières, un fluide phosphorescent qui jaillissait d'un centre.—qui jaillissait d'un cœur...
Je voyais;—mais voir n'était rien: je devinais; je sentais; je savais,—d'une science sûre, infaillible. Je savais que cette Ombre vivait, comme je savais que je vivais, moi. Et je sentais battre ce cœur, et couler ce fluide, dans ces artères phosphorescentes, comme je sentais battre mon cœur et couler mon sang dans mes artères à moi. Et je devinais que ce n'était pas du néant que naissait en vérité cet Être, mais de moi,—de moi;—et qu'il était en vérité moi...
Et, du fond de ma faiblesse et de mon agonie, du fond de cette mortelle torpeur où s'engloutissaient ma conscience et ma raison, cette unique certitude émergeait; et cette claire, claire compréhension de tout ce qu'on m'avait expliqué, de tout ce qu'on m'avait dit en paroles naguère obscures...
Oui, c'était moi, cette Ombre assise en face de moi, cette Ombre lumineuse, et déjà moins diaphane...
Alors je m'affaiblis davantage encore. Et je cessai de voir, puis d'entendre. Un voile noir, opaque, m'ensevelit. Et ce fut comme si j'étais mort.
Plus tard, je revins à moi. Beaucoup plus tard, je pense. Je ne sais d'ailleurs pas. Mais, quand je revins à moi, toute ma vie, antérieure à mon évanouissement, m'apparut distante d'une éternité,—reculée au delà de tous les âges...
Des mains froides pressaient mes tempes. Sur mon front, des gouttes d'eau tombaient d'un mouchoir tordu. Le comte François était devant moi, et travaillait à me ranimer.
Je poussai un soupir, j'ouvris les yeux, je détendis mes doigts agrippés aux accoudoirs de la dormeuse... Le comte lâcha mes tempes, essuya mon front, et s'écarta.
Alors je vis...
Je vis, dans l'autre dormeuse assis, un Homme.
Un homme comme moi. Pareil. Pareil exactement.
Moi-même. Je regardai, et je ne sus pas si c était lui, ou moi, qui était moi. Je ne sus pas non plus si nous étions deux hommes, ou un seul en deux personnes. Péniblement, je soulevai un bras,—et j'en vins à bout parce que ce bras ne pesait guère plus, maintenant qu'un bras de baudruche;—je le soulevai donc, pour voir si l'autre Homme,—l'autre moi,—serait, par mon geste, forcé à ce geste identique,—contraint de soulever le même bras, identiquement. Mais non: j'avais bougé, moi; et lui ne bougea pas. Nous étions donc deux. Deux hommes différents. Deux êtres...
Deux êtres.—Et pourtant, à n'en pas douter, les deux moitiés d'un seul. D'un seul, oui! Et toute ma chair, raréfiée, criait de désir vers cette autre chair, arrachée, extériorisée de moi...
Un autre Homme.—Homme, et non pas apparence vaine, ni fantôme. Nul appareil spectral. Point de linceul, point de robe flottante. Des vêtements. Les mêmes vêtements que moi. Je regardai les miens, neufs tout à l'heure: maintenant ils étaient vieux, usés,—usés jusqu'à la corde.
Usés comme moi.
Hélas ... à quoi bon? à quoi bon? je sais bien, ô vous qui lirez, je sais bien que vous ne croirez pas...
Songez cependant que je ne suis pas fou. Est-ce qu'un fou parlerait ainsi, se souviendrait, analyserait, préciserait? non, n'est-ce pas! Et songez que je vais mourir. Deux motifs pour que je ne mente pas, deux motifs pour qu'on ne doute pas de ma véracité...
Hélas ... à quoi bon, néanmoins?... je sais, je sais bien...