XXXIV

Ensuite je ne sais plus...

Je ne sais plus rien...

C'est le matin ... un matin pluvieux encore... Par la fenêtre grillée, le jour pénètre, visqueux, dans la chambre-prison... Je gis sur le lit. Et quand je reprends connaissance, j'essaie en vain de me soulever sur un coude, pour regarder autour de moi. Je ne peux pas. Je suis trop faible...

Mais, tout de suite, je vois ... je vois ailleurs...

De l'eau courante ... des herbes vertes ... des mousses ... une paroi de rochers, verticale, haute ... des cailloux blancs, lavés par l'eau rapide ... et, sur leurs pointes aiguës, un cadavre ... mon cadavre;—moi...

L'eau détrempe mes vêtements, couvre ma poitrine et mes épaules, noie ma face renversée, emplit mes yeux larges ouverts... Mais je ne sens pas le contact liquide et froid... Je ne sens pas non plus la bise mêlée de pluie qui cingle mes jambes et mes hanches, demeurées hors de l'eau, sur la berge étroite du torrent... Je ne sens plus rien. Je suis mort. Je veux dire: l'Homme,—cet Homme qui était, qui est moi,—est mort. Je vois un grand trou rose dans sa nuque, un grand trou par où l'aiguille d'un rocher est entrée, et la vie sortie....

Ma nuque à moi,—à moi qui suis ici, sur ce lit, dans cette chambre,—ma nuque me fait mal, très mal...


Je gis, inerte. Plusieurs fois j'ai essayé de remuer. Je ne peux pas. Je ne peux rien. Par la fenêtre entre-bâillée, l'odeur fraîche des arbres résineux, trempés de pluie, se glisse. Je suis seul. D'abord, ils étaient là,—le comte François et le vicomte Antoine.—Ils me regardaient, ils tâtaient mon pouls, mes membres, ma nuque.—Mais, bientôt, ils se sont retirés. Je suis resté seul.


Tout ce que j'ai raconté plus haut, c'est maintenant du passé,—du passé fabuleusement lointain.—Je regarde le cadavre à demi submergé. J'essaie de me souvenir... Je suis tombé, oui ... je me penchais, pour voir au fond ... je me penchais ... et un grand coup, soudain, s'est abattu sur moi ... un coup pareil à ceux que frappait, sur ma nuque et sur mes épaules, l'écrasant regard dont je suis encore tout meurtri...

Je regarde le cadavre,—mon cadavre.—C'est un vieux cadavre, déjà... Au-dessus de lui, des mouches bourdonnent ... autour, l'eau courante glisse ... l'eau courante use, dissout, décompose ... En vérité, oui: un très vieux cadavre... Il faudra que le menuisier se hâte...


Et moi aussi, et moi aussi, je suis vieux...

Étais-je tellement vieux, tout à l'heure?... ou le soleil s'est-il arrêté dans le ciel?... longtemps?... plusieurs années?... Je ne sais plus...

Évanoui ... j'étais évanoui... Cela, je me rappelle... C'est lorsque je suis tombé de la falaise ... ma tête et mes mains ont heurté le parquet... Et sans doute les Hommes Vivants m'ont-ils emporté dans cette chambre ... sur ce lit... Peut-être est-ce l'eau courante, et la pluie, et la bise d'hiver, qui m'ont vieilli...

Vieilli, vieilli, vieilli... Et davantage d'instant en instant, de seconde en seconde...

Je touche mon menton. Voici qu'une barbe commence d'y pousser, une barbe grise... Elle pousse vite, vite... Et, quand je passe ma main sur mes tempes, je sens des rides...

Trois fois déjà, la porte s'est entr'ouverte, et, dans le chambranle, j'ai vu paraître le visage attentif des Hommes. Chaque fois, j'ai fermé les yeux, mais pas tout à fait, afin de pouvoir guetter, entre mes paupières presque closes. Et j'ai bien vu, j'ai bien vu que les Hommes étaient étonnés,—étonnés, évidemment, de ma vieillesse, de ma soudaine vieillesse...


Quelle heure, à présent? quel jour? quelle année? Ma barbe grise a blanchi. Je la vois. Elle est déjà large et longue. Pareillement croissent la barbe et les cheveux aux chairs décomposées des morts... Mes mains ont maigri. A travers le parchemin de leur peau, je palpe des os noueux...

Il me semble que le soleil baisse. Dans la chambre-prison, il fait moins clair. La fenêtre grillée ne laisse plus filtrer qu'un jour incertain... Et l'eau courante, là-bas, l'eau verte, devient brune, autour du cadavre déjà très confus ... amolli, ce me semble ... effiloché...


Oui, voici venir la nuit. De nouveau, les Hommes Vivants sont entrés;—le père et le fils, seuls; pas le grand-père, disparu, invisible.—Ils se sont encore approchés du lit. Ils m'ont considéré longuement, la mine soucieuse.—Puis ils sont repartis, toujours sans mot dire. Au candélabre triangulaire, les trois bougies brûlent maintenant, et cela fait aux trois lances trois pointes flamboyantes... Là-bas, le crépuscule s'épaissit, et l'eau brune se fait noire...


... Ho! ho! qu'est-ce?... des torches dans la chambre?... des cris?... Ah! non ... c'est là-bas. A quoi pensais-je? C'est là-bas, au-dessus du précipice. Les torches s'inclinent, les regards fouillent le vide... Je vois des uniformes rouge et bleu... Je vois une civière... Bon! bon!... j'ai compris: c'est pour moi.

Des cris. Des jurons. Une voix, ensuite, qui impose aux autres le silence. J'entends, j'entends très bien:

—Je le vois, je vous dis! il est dans le trou. Faut descendre!

—Méfiance! c'est creux!...

—As pas peur! ça me connaît!... Oh! là! là!... Il est rien frais, le macchabée! Nom de Dieu de nom de Dieu!...

—Gueulez donc pas tant, foutre!

—Mais c'est qu'on n'y reconnaît seulement rien, sergent!... c'est tout pourri...

—Quoi? quoi? tout pourri? cette blague! qu'est-ce que vous chantez là? il n'est seulement pas mort depuis vingt-quatre heures!

—Ah bien!... Pour ce qui est des vingt-quatre heures, je ne peux pas vous dire ... mais pour ce qui est d'être de la viande avancée, il n'y a pas d'erreur! C'est d'avoir trempé dans l'eau, probable... Envoyez toujours le drap, et de la ficelle... On va nouer les quatre coins ... c'est plus un homme, c'est une bouillie! Faudrait des cuillers à soupe pour ramasser ça...

—Mais ... alors? si c'était quelqu'un d'autre, qui sait? S'agit de ne pas gaffer, hein! Fouillez-y les poches, et on verra voir!...

—Ça colle, on y va... Si, tout de même! c'est le client! sa carte d'identité, que je trouve ... et puis des bristols ... et tout un fourbi personnel... Sûr et certain que c'est lui... Vous y êtes, pour le drap?

—Tu parles! on t'espère!...

—Alors, une, deusse, troisse!... Enlevez le bœuf!... Eh bien!... eh bien!...

—Quoi encore? «Eh bien! eh bien!»

—C'est le macchabée! Il pèse autant dire rien du tout!

—Ah?... Mais ... dites donc! s'il est si purée que ça, regardez voir par terre ... des fois que vous aureriez oublié une jambe ou un bras?

—Non, sergent! pas même la tête!... Vous avez le retour du filin, en haut?

—Oui. Paré!

—Oh! hisse! oh! hisse!...

—Et pour lors, en retraite...

—Gy! Pour défiler!... arche!...

—Tâchez moyen de pas tant la secouer, cette civière!...

—Ah! ouat!... Il s'en fout un peu, le type, qu'on y chahute sa voiture, à présent...


Le linceul resserré presse ma tête, lie mes membres... La civière s'en va, cahotée... Je vois toujours, je vois très bien...

La flamme des torches et la flamme des trois bougies du candélabre mêlent leurs distantes clartés...

C'est la nuit noire.

Par la fenêtre grillée, nulle clarté crépusculaire n'entre plus.—Et nulle clarté crépusculaire ne descend plus du ciel éteint, sur le sentier...

Le linceul resserré ferme mes yeux.—Le linceul là-bas, et ici, le sommeil. Le sommeil, autre mort...