XXXV
Encore l'aube...
Je ne la vois pas, je la devine... Le rectangle de la fenêtre grillée est toujours noir. Mais la nuit s'achève pourtant. Je sens, à travers les vitres épaisses, je sens la froidure qui précède le matin...
Les trois bougies ont brûlé jusqu'au fer des trois lances. Leurs mèches, abattues dans la petite flaque des dernières gouttes de cire, ne jettent plus qu'une lueur incertaine et dansante, et qui s'éteint par intervalles...
Le sommeil m'a rendu un peu de force,—très peu.—Peut-être pourrais-je me soulever de ce lit...
J'essaie de calculer... Combien de temps depuis le début, depuis l'origine de l'Aventure? Voyons... Aujourd'hui ... aujourd'hui, voici l'aube... Hier ... hier j'étais ici ... oui: c'est hier que je suis devenu vieux,—hier, entre l'aurore et le crépuscule.—Et c'est avant-hier, avant-hier soir, que je suis entré dans la Maison des Hommes Vivants... Donc, en tout, deux nuits et un seul jour...
Un seul jour... Comme elles sont creuses et desséchées, pourtant, les rides de mon vieux, vieux visage!... Et cette broussaille couleur de givre, qui pend à mes joues, à mon menton... Un seul jour, oui ... mais plus lourd sur moi qu'un siècle... Qui me croira, jamais? Personne, personne, personne...
Peut-être pourrais-je me soulever de ce lit... Mais, d'abord, il faudrait qu'on m'aidât à dérouler ce drap, qui me serre et m'entrave... Quel drap? il n'y a point de drap, sauf ceux-ci, qui ne m'entravent point... Quoi donc?... Ah! oui ... c'est le drap de l'autre, le drap de l'Homme... Je vois toujours ... je vois ... et alors, n'est-ce pas?... je confonds...
L'aube... La voilà, cette fois: le rectangle de la fenêtre grillée n'est plus tout à fait noir...
Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir. J'ai été surpris. Je n'ai pas eu le temps de fermer les yeux.
Ils sont là tous les deux, le comte François et le vicomte Antoine. Ils me regardent. Et je vois bien, comme hier, je vois bien qu'ils sont étonnés...
C'est le comte François qui m'a dit:
—Monsieur, levez-vous, je vous prie...
Je me suis levé, sans aucun effort. Je suis faible, très faible, mais léger, léger,—si léger!...
Alors le comte François m'a dit:
—Monsieur, mon père est aujourd'hui fort las, et ne peut du tout quitter sa chambre. C'est pourquoi mon fils et moi-même sommes venus vous chercher pour vous y conduire...
Je les ai suivis. Que m'importe d'être là ou ici?...
Lui,—le marquis Gaspard,—je ne l'ai pas vu. Dans sa chambre, un paravent de vieille soie cache le lit, dont je n'ai fait qu'apercevoir les quatre colonnes torses très hautes, et leur baldaquin, carré, sans rideaux...
Mais j'ai reconnu la voix de fausset, et j'ai reconnu les accents singulièrement doux qu'elle sait prendre, quand elle veut n'être ni impérieuse, ni ironique... Maintenant, l'Homme Vivant parle, et j'écoute, debout sur le seuil. J'écoute, et dans ma mémoire usée, effritée, d'où s'effacent et tombent en poussière toutes les empreintes du temps jadis, les paroles de l'Homme Vivant s'enfoncent et se gravent, si fortement qu'elles subsisteront, je crois, jusqu'à la fin.
Il parle. Il dit;
—Monsieur, j'avais mieux espéré de ma puissance magnétique et de votre énergie vitale. Je ne saurais dire que je regrette d'avoir fait ce que j'ai fait,—ce que je devais faire. Notre sécurité, notre paix, notre immortalité probable étaient à ce prix. Voilà qu'elles sont maintenant assurées, sans qu'il en ait rien coûté de plus qu'un grand effort. Mais j'aurais voulu que cet effort vous fatiguât comme il m'a fatigué et ne vous épuisât point. Certes, l'expérience que nous tentions ne laissait pas d'être périlleuse, et je vous en avais averti. J'appréhendais surtout pour votre vie l'inévitable rupture du lien vibratoire qui vous avait d'abord uni à l'être tiré par moi de votre substance. J'appréhendais aussi la mort de cet être que j'avais créé, et qu'il fallait que je tuasse, sachant pourtant que vous ressentiriez cruellement sa destruction. Or, vous avez, monsieur, supporté l'une et l'autre secousse à merveille, mais pour tomber, l'instant d'après, en cette particulière langueur où je vous vois. Monsieur, j'en éprouve un chagrin véritable, et vous supplie de croire qu'il n'a pas dépendu de moi que vous ne fussiez, ce matin, mieux portant et plus robuste que vous n'êtes.
Une pause. Je fais un pas en arrière, pour me retirer. Mais la voix a repris, plus lente et plus solennelle. J'écoute encore, attentif:
—Monsieur, puisqu'il en est ainsi, le plus court est d'accepter l'irréparable. Mais telle quelle, la situation ne laisse pas de présenter pour vous quelque avantage. Les objections que nous avions dû faire, en effet, à votre immédiate liberté, tombent maintenant d'elles-mêmes. Ce qu'il nous était impossible de consentir à l'homme que vous étiez hier, à pareille heure,—sain de corps et d'esprit, robuste, et jeune tout de bon,—nous pouvons sans inconvénient l'accorder à l'homme que vous êtes aujourd'hui,—vieux, et faible de plus d'une sorte de faiblesse.—Monsieur, vous êtes donc, dès à présent, libre, et libre sans restriction. Sitôt qu'il vous plaira, mon petit-fils aura l'honneur de vous ouvrir notre porte. Et vous pourrez mener vos pas où bon vous semblera. Il nous suffit que jamais vous ne parliez, à âme qui vive, de ce que vous avez vu dans notre maison. Et vous n'en parlerez pas.
J'écoute toujours. Et je ne m'étonne nullement, quelque imprévue que soit cette liberté qu'on m'offre tout à coup. J'écoute, et de plus en plus, je sens chacun des mots entendus pénétrer en moi, et s'y fixer, inoubliable, définitif. Je comprends, je comprends très bien: de l'épreuve terrible, ma volonté, mon intelligence, ma raison même sortent diminuées, raréfiées; ma tête, en quelque sorte, est à moitié vide, et ces paroles qu'on m'adresse, et ces ordres qu'on me donne, et cette consigne de silence qui s'inscrit indestructiblement au fond de ma mémoire, tout cela, dicté par une autre volonté, par une autre intelligence, par une autre raison, va se substituer dans ma cervelle à tout ce qui n'y est plus, à tout ce qui s'en est enfui, et, tant bien que mal, remplir ce creux intolérable de ma tête...
La voix de fausset conclut:
—Vous avez, pour le surplus, notre parole: madame de..., votre amie, a quitté cette demeure hier au soir, et plus jamais n'y reviendra.
Madame de..., mon amie?... Ah! oui!... je n'y songeais plus... En vérité, je suis très vieux... Et mon cœur commence à s'effriter, lui aussi... Je suis très vieux, et bien des choses sont déjà métamorphosées en moi...
Madame de... Oui ... Madeleine... Elle ne reviendra plus jamais.—Soit!...
La voix de fausset vient d'achever:
—Adieu, monsieur.
Tout est consommé.
A la porte,—à la porte extérieure, de bois clouté de fer, qu'on vient de m'ouvrir, et sur la première des huit marches du perron de grès,—le comte François, puis le vicomte Antoine m'ont dit, pareillement:
—Adieu, monsieur.
J'ai traversé le jardin, mes pieds foulant le gazon inculte, ma tête frôlant les ramures emmêlées des pins et des cèdres. La grille était ouverte. Je l'ai passée.
Et je m'en vais, sur la lande, au hasard, vers l'aube qui naît...