COUP DE CANIF AVANT CONTRAT
Le traité d'alliance avait été signé très simplement.
Rabœuf avait dit:
—Mon congé expire dans trois semaines,—le 30 mars.—Après, j'attendrai vraisemblablement un mois, «sur la liste», avant qu'ils se décident à me rembarquer n'importe où. Cela fait donc en tout sept semaines de liberté. Voulez-vous me tenir compagnie, ces sept semaines durant? Nous ne changerons rien à votre vie. Vous verrez vos mêmes camarades. Nous les recevrons à nous deux chaque jeudi. Et vous me permettrez seulement de rester, à l'heure où les autres s'en vont....
Pas un mot de plus n'avait été prononcé.
Et ç'avait été le lendemain soir, en trouvant sur sa table à coiffer la liasse complète des billets signés à Céladon, que Célia avait, avec certitude, su la manière dont Rabœuf lui payait son hospitalité.
Or donc, le jeudi suivant, qui fut le 11 mars, les familiers de la villa Chichourle y furent accueillis, très officiellement, par un couple que chacun s'empressa de féliciter. Après quoi tout se passa comme tout s'était toujours passé aux jeudis précédents. Et ce fut sous la prière de Rabœuf que Célia, ce jeudi-ci, rejoua pour L'Estissac le prélude et la fugue en do naturel....
Mais le jeudi d'après, qui fut le jeudi 18 mars, une péripétie intervint.
Comme dix heures venaient de sonner, Lohéac de Villaine arriva le premier, ponctuel comme l'horloge. Et, sur le point de saluer les hôtes, il s'étonna: Rabœuf seul s'avançait au-devant de lui;—Célia n'était pas là....
Lohéac s'étonna, mais, en homme de tact, il ne souffla mot de l'absente. Rabœuf, cordial, se mettait en frais. Mais lui non plus ne parlait pas de Célia. Et Lohéac attendit avec patience, comptant bien qu'un hasard de la conversation lui donnerait le mot de l'énigme.
Bientôt L'Estissac arriva à son tour,—le second,—Puis ce fut le bizarre trio dont Célia s'était enorgueillie si fort, le mois d'avant: les trois officiers coloniaux que nulle maîtresse de maison n'avait encore pu triomphalement exhiber à son jour: le Malgache, le Soudanais et le Chinois. Tous connaissaient Rabœuf de longue date; et le Chinois prétendait lui devoir la vie: car ils avaient ensemble fait partie de cette fameuse mission Bayard dont ils étaient revenus quasi seuls, après que la grande peste du Sze-Tchouen eût fauché quatorze de leurs dix-sept compagnons. Aussi, lorsque le médecin, désireux de plaire à celle qui n'était pas encore sa maîtresse, avait été solliciter la collaboration des Trois aux jeudis chichourlesques, ç'avait été le Chinois qui, le premier, s'était rendu:
—Pour toi, médicastre!... je ferais des choses salement plus embêtantes!...
Et ils avaient promis de venir un jeudi sur deux.
Ce jeudi-ci était leur jeudi. Ils furent exacts, et Rabœuf s'empressa au-devant d'eux, comme il s'était empressé au-devant de Lohéac et de L'Estissac. Mais de Célia il n'était toujours pas question. Lohéac commençait de flairer un mystère,—mieux et pis qu'un simple retard ou qu'une absence accidentelle: car, dans l'un ou dans l'autre cas, Rabœuf eût bien certainement excusé sa maîtresse, au lieu de garder ce silence peu à peu significatif....
La causerie n'en trottait pas moins d'une bonne allure, comme elle trotte toujours entre gens préoccupés, et soucieux de ne pas le paraître. On avait d'abord épuisé les sujets rituels: la pluie, trop tardive pour la saison; le froid qui ne semblait pas s'apercevoir de l'approche du printemps. Quelqu'un vanta alors le charme paisible de Toulon durant les absences de l'escadre, et se plaignit qu'actuellement, depuis le retour des quatre divisions, toutes revenues du Golfe après le carnaval, la ville, encombrée d'officiers et de matelots, fût, à force de tumulte, insupportable. Alors Rabœuf se tut. Et le silence faillit régner. Mais, fort à point, l'un des Trois entreprit de conter une histoire,—une histoire des pays lointains où les Trois avaient laissé leurs cœurs et leurs âmes.—Et tout le monde écouta. C'était le Chinois qui parlait. Pour un quart d'heure on allait s'évader de Toulon, s'évader de la France et de l'Europe, et, par delà les océans franchis, apercevoir le Fleuve prodigieux sur les rives duquel deux cent millions d'hommes ont bâti leurs demeures, deux cent millions d'hommes dont pas un ne pense comme nous pensons....
Tout le monde écoutait, quand, une fois de plus, la sonnette de la grille tinta. Lohéac crut voir entrer Célia. Mais c'étaient Mandarine et Dorée, dont l'arrivée interrompit le récit du Chinois.
Dorée, tout de go, complimenta Rabœuf:
—Mon cher docteur, je viens d'admirer, dans le vestibule, deux bicyclettes toutes neuves, et d'un nickel! Je parie que c'est encore un cadeau que vous avez offert à votre femme? il n'y a pas à dire, vous êtes un type vraiment chic!...
Rabœuf protestait d'une main négligente. La marquise insista:
—Si, si! on n'en fait plus, des amants comme vous!... Elle me l'avait confié dans le creux de l'oreille et sous le sceau du secret, l'envie qu'elle avait de faire de la bécane, la gosse.... Et je ne sais fichtre pas comment vous avez pu deviner cette envie-là.... A propos, où est-elle donc, l'heureuse princesse?... Elle ne prend pas le frais sur la terrasse par la pluie qui tombe?.... Mandarine et moi, nous avons eu peur de nous noyer, rien que pour galoper du tram ici....
Rabœuf hésita, le temps pour Mandarine d'atteindre le cercueil à fumerie, derrière le paravent déjà disposé. Puis:
—Célia n'est pas ici, ce soir.... Excusez là, et excusez-moi: je suis seul pour vous recevoir tous....
—Pas ici?... où est-elle donc?...
Bouche bée, la marquise parcourait du regard les quatre coins de la pièce, cependant que Mandarine, abandonnant tout à coup cercueil et natte, revenait d'un pas vif au milieu du salon.
Rabœuf alors se décida à expliquer, d'une voix très calme:
—Célia est partie hier, avant dîner, sans d'ailleurs m'avertir.... Mais je n'ai aucune inquiétude ... plusieurs voisins ayant jugé bon de m'apprendre, à plusieurs reprises, qu'elle n'était pas partie seule....
Dorée se frappa le front:
—Peyras?
Rabœuf inclina la tête:
—Peyras!
Puis, calme de plus en plus:
—Cela n'a d'ailleurs aucune importance.... Un peu de porto, en attendant le thé?...
Il emplissait les verres rangés sur le guéridon. Lohéac prit les deux premiers pleins, pour les offrir aux deux femmes. Après quoi, se retournant vers Rabœuf:
—Aucune importance ... comment l'entendez-vous?—demanda-t-il, cédant à sa curiosité.
Rabœuf répondit sur-le-champ:
—Aucune importance, parce que de deux choses l'une: ou Peyras gardera la jeune personne ... et dans ce cas, tout va bien, puisque, au fond d'elle-même, c'est la solution qu'elle a toujours souhaitée;—ou ils se sépareront, et elle reviendra ... et, dans ce cas, tout va bien aussi ... mieux, peut-être....
L'Estissac vint à Rabœuf et lui mit la main sur l'épaule:
—Mais vous, mon vieux?
—Moi?—fit le médecin, toujours du même ton impassible:—moi? ça a moins d'importance encore!... Chinois, mon ami! vous aviez commencé une belle histoire?...
Le Chinois, docilement, s'inclinait, quand il y eut un nouvel incident: Mandarine, toujours au milieu du salon, n'avait pas regagné sa natte; Lohéac, qui la considérait, étonné, la vit ouvrir une bonbonnière minuscule qui pendait à son sautoir, et y puiser une grosse pilule brune, qu'elle entreprit d'écraser dans une cuiller à thé.
—Que faites-vous donc?—demanda-t-il.
—J'avale une boulette de drogue, parce que ce soir je n'ai pas le temps de fumer....
Sur la poudre noire contenue dans la cuiller elle versait le fond de son verre de porto. Et elle avala comme elle avait dit.
—Comment?—questionnait Lohéac,—vous n'avez pas le temps ce soir?...
Elle faisait une laide grimace, à cause de l'amertume de l'opium. Elle répondit, la bouche encore tordue:
—Non, parce qu'il faut que je parte tout de suite....
—Pour quoi faire?
—Pour aller la chercher.
—Qui? Célia?
—Célia.
Rabœuf alors intervint:
—Mandarine, ma chère! je vous en prie!... C'est moi que l'affaire regarde ... moi seul.... Laissez donc les choses comme elles sont.... Couchez-vous sur votre natte.... Et n'avalez pas ces boulettes, excellentes pour vous ficher une crampe d'estomac dont vous vous souviendrez....
Mais, sourde comme une urne, Mandarine épinglait déjà son chapeau.
Rabœuf répéta deux fois:
—Je vous en prie!...
Puis, appelant Dorée à la rescousse:
—Voyons,—dit-il,—aidez-moi donc à la retenir!... C'est absolument fou....
—Non!—dit enfin Mandarine:—ce n'est pas fou....
Elle était maintenant prête à partir. Elle consulta la montre qui pendait aussi à son sautoir, à côté de la bonbonnière à opium.
—Onze heures moins cinq.... Je vais attraper au vol l'avant-dernier tram. Et, à onze heures et demie, j'entrerai à la Pintade. Là, le chasseur, à coup sûr, saura où est Célia.... Et j'aurai le temps, avant qu'elle ne rentre....
—Le temps de quoi?
—Le temps de lui parler!...
Rabœuf haussait les épaules:
—Si vous croyez qu'elle vous écoutera!...
Mais Mandarine, brusque, se retourna vers lui:
—Oh! oui!—dit-elle.—Elle m'écoutera, soyez tranquille!
Dorée questionna:
—Qu'est-ce que vous lui direz?
Dans la nuit silencieuse, une corne de tramway résonna au loin. Mandarine rassembla ses jupes dans sa main gauche. Et, près de sortir:
—Je lui dirai.... Je lui dirai: «Ma petite, je vous ai conseillé, autrefois, de ne pas conclure d'affaire pour si peu de chose que payer des dettes.... Mais, aujourd'hui que l'affaire est conclue et les dettes payées....»
Elle s'interrompit, soudain confuse, et regarda Rabœuf, qui ne bronchait pas:
—Je vous demande pardon de parler aussi brutalement devant vous.... Ce n'est pas très ... très délicat ... de ma part.... Il n'y en a pas deux comme moi, pour mettre les pieds dans tous les plats.... Mais, ma foi, tant pis! vous êtes un homme intelligent, vous.... Et c'est bien ceci que je vais lui dire, à Célia, ceci, mot pour mot: que nous, demi-mondaines, sommes tenues d'être, en amour, beaucoup plus loyales et plus honnêtes que n'importe quelles autres femmes!... d'abord, par propreté pure et simple: un amant, ce n'est pas un mari; ça n'a pour soi ni les gendarmes, ni les juges; ça ne peut pas se venger légalement, par le divorce, voire la prison ou l'amende; ça ne peut pas se défendre; ça se fie à notre bonne foi; ça prête bravement à rire aux imbéciles!... Il faut donc, d'abord, être un peu lâche, pour trahir quelqu'un d'aussi désarmé!... Mais cette lâcheté-là ne serait rien encore: il y a autre chose de bien plus grave! il y a que, pour nous, demi-mondaines, l'amour est un métier,—une profession!... n'est-ce pas, L'Estissac?... une profession plus estimable que pas mal d'autres!—Et, en conséquence, c'est pour nous un devoir professionnel de faire l'amour honnêtement et loyalement, sans tricheries!—Tu paies mes robes avec de vrais billets bleus et de vrais louis d'or? je te rembourse avec de vrais baisers et de vraies caresses!... Donnant, donnant, et balances égales!—Une demi-mondaine qui accepte l'argent d'un homme pour être à cet homme, pour n'être qu'à lui, et qui deux jours après prend la clé des champs en compagnie du premier béguin rencontré ... non, non, non et non! je ne veux pas que Célia soit cette demi-mondaine-là!...
Au dehors, claironnante parmi le bruissement flou de la pluie, la corne du tramway résonna de nouveau, proche cette fois. Et Mandarine s'en fut,—si vite que personne n'eut le temps de crier: Au revoir....
—Il va de soi,—déclara Rabœuf très paisible,—que jamais Célia ne m'a promis fidélité. Je n'aurais d'ailleurs jamais accepté qu'elle me promît rien de pareil. Je ne suis pas tout à fait assez sot pour admettre qu'une belle fille de vingt-quatre ans réalisera d'aucune façon l'essentiel de ses rêves auprès d'un grison de mon espèce; et je ne suis pas tout à fait assez préhistorique pour condamner la susdite belle fille à réfréner en permanence les plus légitimes caprices de son cœur, de sa tête ou de sa peau. En vertu de quoi la très honorable indignation de notre chevalière errante, redresseuse de torts, tombe, en l'occurence, à faux: Célia, en nous faussant compagnie, ce soir, n'a pas plus manqué au devoir professionnel qu'à la pure et simple bonne foi. Et je lui reproche en tout et pour tout, quant à moi, d'être partie la veille d'un jeudi, et d'avoir oublié ses hôtes,—vous, madame, et vous, messieurs.—Mais vous êtes des hôtes indulgents. N'en parlons donc plus.—Favouille, mon enfant!... le thé!...
Et Favouille,—enfin irréprochable: propre de la tête aux pieds, les joues poudrerizées, les ongles vernis, la bouche faite!—apporta le plateau fleuri,—fleuri comme Célia le fleurissait....
Ayant bu et repoussant sa tasse, Lohéac de Villaine, tout à coup, rit:
—Je pense—expliqua-t-il—à la chevalière errante, qui galope, emmi la nuit walkyrienne, sur son hippogriffe étincelant: le tramway....
L'Estissac pencha la tête de côté:
—Oui,—dit-il.—Mais, mon cher, peut-être ne l'auriez-vous pas cru, avant l'expérience de ce soir, qu'il existait encore, tout de bon, et en plein XXe siècle, de petites walkyries, bravement prêtes à toujours rompre une lance,—fût-ce, comme le sublime vieil hidalgo, contre une aile de moulin,—pour la défense et l'illustration de ces antédiluviennes rengaines: l'honneur, la bonne foi, la probité, la loyauté....
—Oh!—fit Lohéac, sérieux,—mon cher!... depuis que vous m'avez fait l'honneur de m'appeler au lit de mort de votre amie Jannik, j'ai appris à n'être pas incrédule....
Et, muet, il s'absorba dans sa songerie.
Les lampes à flamme rose emplissaient le salon d'une lumière plaisante. Et les tentures, et les tapis, et les rideaux, et chaque meuble, et chaque bibelot, et chaque étoffe, encore imprégnés des parfums de Célia, exhalaient cette odeur confuse et charmante que toujours on respire dans l'appartement d'une femme. On y était bien, dans ce salon,—d'autant mieux qu'au dehors la pluie nocturne continuait de s'abattre par cataractes sur les toits de tuiles, avec d'aigres crépitements.
—Rabœuf, médicastre!—fit observer le Chinois, tout à coup:—elle a choisi le jour vraiment propice, ta congaï, pour s'en aller courir la prétentaine!
—Ma foi oui!—fit le médecin, placide.—Pauvre gosse! les bronchites rôdent en liberté cette nuit....
Lohéac, à qui la marquise Dorée versait une seconde tasse de thé, mâchonna les six premiers mots d'un antique proverbe: On ne parle pas de corde.... Mais sans doute était-il seul à le connaître; car personne, hors lui-même, ne semblait se souvenir qu'on fût dans la maison d'un pendu. Après le Chinois, le Soudanais renchérissait, et demandait même les détails les plus directs:
—Qui est-ce donc, ce Peyras dont vous avez parlé?
Rabœuf ne se départit pas de sa sérénité:
—Peyras?—dit-il.—C'est un aspirant, embarqué sur l'Auerstedt.... Un garçon des plus gentils, très séduisant, très spirituel, excellent camarade, et pas mauvais officier. Je le connais un peu: la gosse m'en avait tant parlé que, par précaution, je me suis renseigné.... Les renseignements ont été parfaits.
Et il conclut, absolument, indiscutablement sincère:
—Tant mieux pour la petite! J'aurais été navré de lui voir un béguin pour quelqu'un de moins bien....
Mais la marquise Dorée, qui écoutait bouche bée, protesta bruyamment:
—Peyras, quelqu'un de bien? Allons donc! docteur!... vous ne savez pas de qui vous parlez! Peyras! mais ce n'est pas sérieux pour deux sous, ni gentil, ni rien! et ça possède, en tout et pour tout, les deux cent dix francs de la solde, plus des dettes! de quoi rendre une femme joliment heureuse, comme vous pouvez supposer!
—Bah!—fit Rabœuf, indulgent.
Il se retournait vers le Soudanais:
—Les midships n'ont jamais roulé sur l'or. Celui-là, pas plus que les autres. Et c'est tant mieux pour nous, vieilles barbes, qui recueillons ainsi les factures laissées pour compte....
Il riait, sans amertume, presque gaîment.
—Deux cent dix francs?—apprécia le Soudanais.—Je touchais moins que cela, à Bakel, en 1884. Et j'avais néanmoins une femme ... une Bambara très dodue, qui pilait un coucouss estimable.... Nous vivions tout de même, autant qu'il m'en souvient, dans l'opulence!...
Sa maigre face basanée, au nez en bec d'aigle, avait tressailli légèrement au nom sonore de la ville africaine. Et ses yeux songeurs et perçants avaient brillé.
Rabœuf, gravement, hocha la tête:
—Soudanais, mon ami, vous n'imaginez pas de combien le couscouss a renchéri durant ce dernier quart de siècle! sans compter que nos Toulonnaises, même dès 1884, le pilaient beaucoup moins économiquement que vos Bambaras!...
Il riait toujours. La marquise Dorée, toutefois ne désarmait pas:
—Vous prenez les choses du bon côté, vous, docteur! Moi, non!... Cette Célia, avec ses béguins idiots ... elle me fiche en colère!... Oh! je ne vais pas si loin que Mandarine: tromper un amant, je ne trouve pas que ça ait tant, tant, tant d'importance.... Mais il y a amant et amant.... Et vous tromper, vous, pour un gringalet comme ce midship! non! ça, ça n'est pas permis! ça, ça n'a pas de bon sens! Et je le dis comme je le pense: elle mériterait d'écoper sec, la sale petite grue! Oui: si j'étais vous ... ah! là! là!... je la recevrais!...
Elle s'indignait bon jeu, bon argent; et ses mains, continuant de remplir au fur et à mesure les tasses vides, gesticulaient avec une périlleuse énergie. L'Estissac s'approchait d'elle: elle le servit presque belliqueusement, lui jetant sa serviette à thé comme on jette un gant de défi.
L'Estissac n'en remercia pas moins. Mais ensuite.
—Oh!—dit-il,—pardon! ma chère! pardon!... Votre ardeur vous égare! Célia n'a «trompé» personne! «Tromper», c'est mentir. Or, Célia n'a pas menti. Ce qu'elle a fait, elle l'a fait au grand jour, ouvertement, sans se cacher. En sorte que notre ami Rabœuf, n'étant ni berné, ni bafoué, ni ridicule, peut fort bien, comme vous dites, prendre les choses du bon côté. Il nous l'a clairement exposé tout à l'heure: Célia ne lui avait rien promis; Célia par conséquent ne lui devait rien....
—Par exemple!... Vous n'allez pas soutenir qu'en plaquant son amant, huit jours après le service qu'il lui avait rendu....
—Je ne soutiens certes pas que ce soit très ... très élégant de sa part. Mais....
—Mais c'était son droit,—affirma Rabœuf.—Et même, pour en finir, et vider la question, c'était peut-être son devoir.—Son devoir. Parfaitement!—Célia, nous le savons tous ici, et je ne vois pas pourquoi nous ferions semblant de l'ignorer, Célia, depuis bientôt quatre mois qu'elle connaît le jeune Peyras, n'a jamais cessé d'en être folle. Elle accepta néanmoins l'autre semaine de devenir ma maîtresse. Mais elle ne supposait alors pas que le jeune Peyras fût sur le point de revenir rôder autour de ses jupes. Il est revenu. Fallait-il, l'aimant, qu'elle le repoussât, pour ce seul motif que moi, Rabœuf, qu'elle n'aime pas, j'avais huit jours durant, bénéficié du lit momentanément vide? Et fallait-il qu'elle continuât de dormir chaque nuit avec moi, son cœur et sa chair étant pleins du désir d'un autre homme? J'estime que non.—Elle est partie, plutôt que de jouer une comédie déshonorante pour moi autant que pour elle: j'estime qu'elle a bien fait. Un point, c'est tout.
—Mais votre argent? elle vous le doit!
—Mon argent? Quel argent? celui dont j'ai payé ses dettes? Voyons, ma chère! onze jours et douze nuits durant, j'ai été, dans cette villa, l'hôte. Croyez-vous qu'à mon âge on puisse nulle part être hébergé gratis?
Il haussait les épaules, très ironique. Dorée, les yeux ronds, hésita un temps, puis se prit à compter sur ses doigts. Et Lohéac de Villaine, soucieux d'abréger le débat, s'avisa d'une conclusion qu'il espérait finale:
—A quoi bon calculer, marquise? Quel que prix qu'on y mette, on n'achète jamais une femme. Et c'est toujours elle qui fait marché de dupe, si elle se figure s'être réellement vendue à son amant....
Mais L'Estissac, très vivement, interrompit:
—Oui, parbleu!—exclama-t-il avec une force singulière:—voilà ce qu'il faut dire et redire, voilà ce que trop peu de gens savent, en France et ailleurs, voilà ce dont nos pauvres petites amies elles-mêmes sont insuffisamment persuadées! Il faut le crier sur les toits: que jamais une femme ne peut, bon gré malgré, cesser de s'appartenir à elle-même; que jamais elle ne peut, contre or ni contre argent, céder à autrui cette propriété de soi, inaliénable; et que jamais un amant, sous prétexte qu'il a payé, et que jamais un mari, sous prétexte qu'il a épousé, n'acquièrent aucun droit définitif sur le cœur ou sur le corps qu'on a bien voulu leur prêter,—leur prêter! car il ne s'agit que d'un prêt, d'un prêt temporaire et révocable au premier désir du prêteur. Et tout contrat tendant à modifier la nature primitive et instinctive de ce prêt ne peut être que l'œuvre d'un fou ou l'œuvre d'un tyran.—Comment! voici une bouche qui a cessé de désirer ma bouche; et l'on exigerait qu'elle la baisât encore, malgré le dégoût, malgré les nausées, malgré les hoquets? Mais, rien que d'y songer, mon cœur se soulève! Ah! quarante siècles d'esclavage nous ont marqués! la trace dégradante est indélébile!... C'est peut-être le moins niais de nos écrivains modernes qui a tout naïvement écrit la phrase que voici, digne du premier au dernier mot d'avoir été écrite par un romancier assyrien, au temps du roi Nabuchodonosor: La femme d'un homme est sa chose, son bien, comme son porte-monnaie ou sa bague; et je ne vois pas qu'il y ait moins de malhonnêteté à lui dérober l'un que l'autre. Ainsi pense, au XXe siècle, un Français qui, de bonne fois, s'imagine civilisé!... Allons! Soudanais!... allons! Malgache!... vous, qui avez adopté comme patrie des terres réputées sauvages, dites-nous comment pensent les Hovas, les Sakalaves, les Ouoloffs, les Bambaras, les Toucouleurs, comment pensent les barbares jaunes, noirs, bruns, verts ou bleus,—moins barbares que nous?... Dites?...
Il se tut brusquement, les bras jetés sur la poitrine.
Alors le Malgache, qui de toute la soirée n'avait ouvert la bouche que pour les indispensables politesses, lentement parla:
—Ce qu'on pense des femmes, là-bas, chez nous? On pense, naturellement, qu'elles sont comme les hommes: esclaves ou libres.... Et, comme les hommes, elles appartiennent au maître si elles sont esclaves.... Mais si elles sont libres, si le maître a eu la sottise de les affranchir, elles s'appartiennent à elles-mêmes....
—Même mariées?—fit Lohéac.
—Elles le sont toutes, mariées! Tenez, moi, à Diégo, j'avais une femme très, très, très jolie ... une mulâtresse ... une femme libre ... j'ai oublié son nom par exemple.... Elle me trompait avec le marchand chinois ... pour de l'argent ... et aussi avec mon boy indigène ... pour de l'amour.... C'était tout simple ... puisqu'elle était une femme libre.... D'ailleurs toutes nos femmes nous trompent avec des amants de leur race.... Il faudrait être une brute pour ne pas le comprendre.... Quand il y a exagération, eh bien! on renvoie la jeune personne qui va se faire héberger ailleurs.... Et voilà tout!
Le Soudanais parla à son tour:
—En 98,—raconta-t-il,—je suis entré par la brèche dans la ville de Babemba, Sikasso. Et, comme obligatoire, j'y ai tué, pillé, brûlé ... parce que chez nous, dans le Centre Africain, il faut faire la guerre à fond, si l'on tient à la faire rarement.... Oui. Et l'économie de sang est, en fin de compte, appréciable.... Passons. Donc, Sikasso était pris, Babemba était mort, et l'on massacrait. J'allais, moi, çà et là, mon sabre rouge au poing, et un tirailleur sénégalais sur mes talons. Au hasard de la promenade, j'enfonçai une porte de case. Derrière, deux femmes, aux trois quarts mortes de peur, s'abattirent à mes pieds. Mon Sénégalais viola incontinent la moins jolie,—attention respectueuse à mon égard: le bougre me destinait le meilleur morceau.—Mais je viole rarement. Ce n'est plus de mon âge. J'emportai donc ma proie sans y avoir mordu, ce dont la susdite proie se montra stupéfaite et consternée: elle n'y comprenait d'abord rien, et s'en effrayait d'autant; puis l'avantage n'est pas à dédaigner d'être prise par un chef plutôt que par un guerrier vulgaire. Et, croyant l'aubaine ratée, elle en sanglotait de regret, la pauvrette! Le soir toutefois, je fis en sorte de la rassurer, et je la rassurai même à trois bonnes reprises, car elle ne manquait pas d'un charme assez appétissant.... Et, dès le lendemain, ma captive, très apprivoisée, pilait fort joyeusement le couscouss conjugal.... Ainsi vont les destinées, au cours des batailles africaines! Et voici que j'arrive à la morale de l'aventure. Aux termes du droit africain, ma captive était à moi, et vous avez vu qu'elle s'accommodait à merveille de son esclavage. Mais nos préjugés d'Europe sont en nous comme une lèpre, qui jamais ne se peut guérir, et toujours ronge déplorablement notre raison d'hommes mal affranchis. C'est pourquoi, de retour à Tombouctou, je crus devoir rendre la liberté à mon esclave et l'offrir comme épouse au premier de mes hommes en humeur d'être mari. L'imam de la mosquée prononça le mariage. Mais, trois semaines plus tard, l'imam de la mosquée prononçait le divorce. L'épouse libre avait trop copieusement usé de sa liberté. Je fus assez niais pour lui en faire le reproche. Elle écarquilla des yeux justement ahuris: «Puisque plus captive! Quant toi maître, moi fidèle, parce que moi femme prise à la guerre, et maître pouvoir tuer. Mais, à présent, moi femme libre! Femme libre faire comme veut.»
Dans le silence qui suivit, la marquise Dorée prononça:
—C'est commode!
—Ah!—fit L'Estissac,—vous y tenez, toutes, tant que vous êtes, à garder votre chaîne au cou!...
Dans sa gaine de cuir, la pendulette du salon sonna un coup. Rabœuf, leva les yeux. Les aiguilles marquaient onze heures et demie. Très doucement, il conclut:
—Et Célia, femme libre, fait comme elle veut,—fera comme elle voudra.—Et quand elle reviendra villa Chichourle, si le cœur lui redit de m'y accepter comme compagnon, je m'en estimerai très honoré. Et j'accepterai, ou je refuserai,—moi, homme libre,—comme il me plaira, sans nul souci de l'opinion des imbéciles. Favouille, mon enfant! nous n'avons plus de thé....