HONNÊTEMENT ...


Sur son mur de porcelaine peinte, l'horloge de la Pintade sonna un coup. Les aiguilles marquaient onze heures et demie.

La grande salle, violemment éclairée par les grappes de lampes électriques appliquées tout le long de la frise, au-dessous du plafond bariolé, était à moitié vide, parce que le jeudi n'est pas un jour où l'on puisse à Toulon sortir élégamment. Il n'y avait donc là qu'une trentaine d'hommes, attardés à boire en bavardant par très petits groupes, et deux ou trois femmes grignotant un dernier sandwich, en tête à tête avec leur amant, avant de rentrer avec lui. Et c'était presque le silence. Par les glaces jaunes et bleues qui séparaient la grande salle de la salle extérieure, on apercevait, assis aux petites tables rondes, les gens pressés, entrés là seulement pour un quart d'heure, parce qu'ils avaient soif; et, autour d'eux, rangées hiératiques sur les banquettes des murs, les quelques filles de la classe inférieure, les pauvres errantes qui chaque soir attendent qu'un passant désœuvré, qu'un monsieur Merdassou, en humeur amoureuse, jette sur elle le mouchoir....

L'horloge avait sonné la demie. La porte qui donne sur le boulevard pivota, et une femme, très encapuchonnée, franchit le seuil. Derrière elle, son parapluie égoutta un ruisseau. D'un pas vit, elle traversa la salle extérieure, poussa le vitrage, entra dans la grande salle, et s'arrêta, inspectant du regard, couple par couple, toute l'assistance, et fronçant les paupières pour mieux voir.

Un chasseur tout de vert habillé,—le chasseur de la Pintade, personnalité très toulonnaise: un chérubin tout rose et tout blond, avec des yeux d'enfant et des cheveux de fille,—glissa silencieux vers l'arrivante, et, du ton le plus discret:

—Madame Mandarine!... vous cherchez quelqu'un?

Il allongeait la main vers le parapluie ruisselant, qu'elle ne lâcha pas.

—Oui!... Je cherche madame Célia.... Elle est avec monsieur Peyras, l'aspirant, ce soir.... Les avez-vous vus, après dîner?... Sont déjà rentrés? où....

Le chérubin, bouche cousue, scruta la jeune femme d'un bref coup d'œil. Mandarine cherchant Célia? qu'était-ce à dire? guerre, ou paix? On ne sait jamais, n'est-ce pas!... Il n'y avait pas si longtemps que Célia, dans cette même salle, avait cherché la Joliette.... Et le chasseur de la Pintade, chérubin tout rose et tout blond, en eût remontré aux plus sagaces psychologues, sondeurs d'âmes féminines.... Par ailleurs, une bataille de dames, la vaisselle de l'établissement s'en ressent toujours....

Rassuré après examen, le chasseur, d'un signe de tête, désigna une table du fond;

—Non, pas encore rentrés, monsieur Peyras et madame Célia.... Sont là.... Mangent.... Je vous le «lève», le manteau mouillé?

Mandarine, posément, se débarrassa de son caoutchouc luisant de pluie, et tendit ses bottines boueuses au torchon décrotteur.


C'était à la table même où, dix semaines plus tôt, la Joliette avait soupé avec Peyras, que Peyras soupait avec Célia.

Ils s'étaient assis en face l'un de l'autre, et ils ne se parlaient pas. L'aspirant, par-dessus la nappe servie, s'était emparé d'une main de sa maîtresse. Et Célia, accoudée, sa joue dans son autre main, attachait sur son amant le regard profond de ses yeux immobiles. Mandarine, approchant, s'arrêta une seconde fois, étonnée de l'éclat singulier de ce regard. Souvent, certes, elle avait admiré les yeux de Célia, pareils vraiment à deux lampes noires. Mais aujourd'hui, derrière leur sombre cristal, les deux lampes brûlaient à haute flamme, et leur rayonnement illuminait tout le visage. Sous sa peau mate, dans le réseau frémissant des artères et des veines, ce n'était plus du sang qui coulait, c'était un feu doux et ardent, un feu dont Mandarine crut sentir la chaleur rejaillie sur son propre visage, lorsqu'elle approcha encore, pour s'accouder enfin, elle aussi, sur la nappe, entre les deux amants.

Même alors, Célia ne parla pas. Elle continua de regarder Peyras, et ne vit pas autre chose que lui. Peyras, pris par la contagion de ce silence, salua seulement de la tête, et fit le geste d'offrir à Mandarine une place à table. Et ce fut Mandarine qui, la première, ouvrit la bouche:

—Bonsoir à vous deux,—dit-elle simplement.

Peyras alors répondit:

—Bonsoir, petite amie jolie....

Et, au son de sa voix, sa maîtresse sembla s'éveiller du rêve qu'elle rêvait:

—Bonsoir, chérie!...

Elle souriait. Ce sourire-là, si joyeux et tendre, Mandarine encore ne se souvint pas de l'avoir jamais vu....

Célia maintenant s'était redressée, et s'emparait du bras de sa grande amie:

—Comme ça tombe bien que vous soyez entrée à la Pintade justement aujourd'hui, et malgré cette pluie!... vous qui n'y venez pas quatre fois par mois!... Vite, mettez-vous là.... Il reste un peu de perdreau froid, et une grosse truffe....

—Merci,—dit Mandarine,—je n'ai pas faim: j'ai mangé déjà, là-bas....

—Là-bas?...

—Eh oui! là-bas!... chez vous!... villa Chichourle!... C'est jeudi, aujourd'hui, Célia, il y a des sandwichs et du thé, chez vous, le jeudi....

Sous la peau mate, dans toutes les veines et dans toutes les artères, ce fut comme si le feu mystérieux s'était tout d'un coup éteint. Et, à sa place, coula du sang obscur. Mandarine sentit à son cœur un bizarre pincement.

—C'est vrai,—murmurait Célia:—c'est jeudi, aujourd'hui....

Elle passa deux fois sa main sur son front. Et son amant, qui toujours tenait avec nonchalance l'autre main qu'elle lui abandonnait, pencha la tête de côté et regarda ses yeux noirs, moins lumineux soudain....

Puis Célia, la voix changée, questionna:

—Ainsi ... vous venez de là-bas?

—Oui,—dit Mandarine.

Et toutes deux se turent.

Alors Bertrand Peyras, sans affectation, se leva. Il sourit à Mandarine, avec politesse, et, se penchant sur Célia, la regarda encore droit aux yeux. Il n'avait pas lâché la main qu'on ne lui avait pas retirée. Il l'éleva jusqu'à sa bouche, et, longuement, en baisa la paume. Puis, d'une voix très détachée:

—Voulez-vous être assez gentilles pour m'excuser cinq minutes, mes jolies?... Je viens de voir entrer au lavabo quelqu'un ... quelqu'un à qui j'ai besoin de parler ...

Il s'éloigna sans hâte, discret.


Seules, elles se turent encore un moment. Puis Célia redit:

—Vous venez de là-bas?...

Et Mandarine répéta:

—Oui.

Célia hésita. Enfin, parlant plus bas, et d'une voix qui s'enrouait:

—Mandarine?... est-ce que ... est-ce que, là-bas ... on est très fâché?...

Mandarine, nettement, secoua la tête de droite à gauche:

—Non.

—Ah!—fit Célia.

Et, tout de suite, ses yeux interrogeant les yeux de l'amie:

—Mais vous ... vous êtes fâchée?...

—Oui,—dit Mandarine.


Maintenant, elles étaient accoudées toutes deux sur la nappe, et penchées l'une vers l'autre; Mandarine, les paupières obstinément baissées, écoutait....

—Que voulez-vous! il est revenu, et il m'a dit qu'il m'aimait comme autrefois, plus qu'autrefois; qu'il en était très sûr; qu'il avait eu le temps de réfléchir, pendant la croisière de l'escadre; et que, tout le long de cette croisière, c'était à moi qu'il avait pensé, à moi toujours, jamais à l'autre.... L'autre, vous savez, nous nous étions battues.... Il m'a dit que, dès ce jour-là, il avait très bien senti qu'il m'aimait, moi, et qu'il ne l'aimait pas, elle, parce que dans le moment que nous étions accrochées l'une à l'autre, et qu'on accourait pour nous séparer, il avait souhaité, de toutes ses forces, que j'eusse le dessus, moi, et elle le dessous ... et il m'a juré que son cœur avait sauté de joie dans sa poitrine, quand il l'avait vue tomber, et quand il l'avait entendue crier grâce.... Vous comprenez, il avait tout de même été forcé de rentrer avec elle: je l'avais à moitié tuée, cette femme; elle saignait de partout, et son corps n'était qu'une plaie.... Il ne pouvait pas ne pas la soigner, puisqu'en somme c'était pour lui qu'elle avait reçu tous mes coups.... J'avais tapé, je vous jure! Certainement, elle s'était défendue, et elle m'avait fait du mal aussi; mais, je me rappelle, c'étaient encore mes poings et mes genoux qui étaient le plus meurtris, mes poings et mes genoux, tout noirs d'avoir tant frappé.... Enfin, il m'a donné sa parole d'honneur que jamais, depuis ce jour-là, il n'avait dormi avec elle, et qu'elle avait pleuré à son tour, pleuré autant que moi.... Et c'est alors que je lui ai pardonné, à lui....

Elle s'interrompit un instant, avant de poursuivre, plus grave:

—Voyez-vous, je sais tout ce que vous pourriez me dire ... qu'il me trompera encore ... que j'aurai encore du chagrin.... Mais tant pis! je suis payée d'avance!... Rien que la joie que j'ai eue hier, quand il m'a reprise dans ses bras ... ça paie tout!... Il y a peut-être des femmes qui peuvent vivre sans être aimées. Mais moi, non.... J'en sais qui rêvent toilettes, auto, maison chic.... Mais moi, depuis toujours, j'ai seulement rêvé d'être à quelqu'un qui m'aimerait ... à quelqu'un qui me dirait des choses très douces, en me tenant pressée dans ses bras.... Et si vous saviez les choses qu'il m'a dites cette nuit!... Quand je l'ai rencontré, il y a quatre mois, j'ai tout de suite été amoureuse de lui, parce que ... parce qu'il ressemblait à un autre homme ... à un homme que j'ai connu jadis ... et qui m'a fait de la peine.... Cet homme aussi savait dire les choses qu'il faut, les choses qui ouvrent nos cœurs, les choses qui entrent en nous, et qui nous font chaud, et qui nous font froid.... Alors, il y a quatre mois, j'avais cru reconnaître la voix ancienne. Et ce sont bien les mêmes choses que j'ai entendues cette nuit-là ... une nuit tout entière passée au bord de la mer, sur le sable de la petite plage qui est au pied de la villa.... Et ce sont encore les mêmes choses que j'ai entendues hier....

Elle s'interrompit une seconde fois; et chercha les yeux de Mandarine. Mais Mandarine gardait les paupières baissées.

—Non! ne soyez pas fâchée!... Vous le voyez bien, ce n'est pas de ma faute.... Je n'ai pas fait exprès ... je me suis laissée aller, parce que c'était plus fort que moi.... Et puis rappelez-vous, Mandarine! vous-même me l'aviez dit, autrefois, dans votre fumerie, le jour même de ma première visite chez vous: que je devais vivre bien sage et me civiliser petit à petit, en attendant qu'il me revînt, lui.... Eh bien! tout ce que vous m'aviez dit, je l'ai fait.... J'ai vécu bien sage ... j'ai tâché d'être moins sauvagesse ... et j'ai attendu qu'il revînt! Il est revenu comme vous aviez dit.... Alors pourquoi seriez-vous fâchée? Vous ne devez pas!... Mandarine, je vous en prie! ne soyez pas fâchée!.... Regardez-moi! montrez-moi vos yeux!... Puisque ce n'est pas de ma faute! Vous le voyez bien, que je ne pouvais pas, que je ne peux pas faire autrement!...

A deux mains, elle avait saisi les joues de son amie, et elle relevait vers soi le beau visage aux lignes pures, les yeux clairs si graves sous leurs paupières violettes, et la bouche de corail ciselé,—muette....

Et elle répéta deux fois:

—Vous le voyez bien, que je ne peux pas ... que je ne peux pas....

Alors Mandarine répondit, lentement:

—Si. Vous pouvez. Il faut.

Et elle ajouta, sans plus de préambule:

—Je suis venue vous chercher, pour vous ramener là-bas....


Maintenant, c'était Mandarine qui parlait, et c'était Célia qui écoutait, le front très bas....

—Fâchée? non.... Je ne suis plus fâchée, parce que j'ai compris.... Mais, tout de même, il faut que vous fassiez comme je vous dis de faire: il faut que vous reveniez avec moi, là-bas.... Oh! je sais que je vous demande une grosse chose.... Tout à l'heure, quand je suis partie de chez vous, je ne savais pas ... je ne me rendais pas compte.... A présent, je sais. Vous allez avoir très mal, mon pauvre petit. Mais il faut, il faut!... Être amoureuse, ce n'est pas une raison, allez! Tout ce que je voulais vous dire, tout ce que j'avais arrangé en chemin pour vous persuader, je pourrais vous le servir aussi bien: que ce n'est pas chic à vous de lâcher Rabœuf sitôt vos dettes payées ... pas chic et pas propre ... pas d'une femme comme vous;—que Rabœuf s'est bien conduit avec vous;—que vous n'avez pas ça à lui reprocher ... qu'il doit quitter la France dans six semaines ... et que ces six semaines-là, honnêtement, vous les lui devez!... Mais à quoi bon? je n'ai besoin de rien vous expliquer: vous savez tout. J'ai compris. C'est très vrai que ce n'a pas été de votre faute, que vous n'avez pas fait exprès....

A son tour elle tendait ses deux mains vers l'amoureuse et relevait vers soi le pauvre visage crispé de chagrin, les pauvres yeux déjà mouillés....

—Non, je ne vous dirai rien de tout cela.... Ce n'est pas la peine; vous êtes restée la même Célia, la Célia qui était mon amie.... Et alors je vous dirai autre chose.... Écoutez....

Elle tressaillit, et, prompte, détourna la tête pour regarder vers le mur de porcelaine peinte: l'horloge sonnait l'heure,—minuit.—Et Mandarine parla plus vite:

—Écoutez!... L'amour ... oui ... il n'y a guère mieux.... Et les robes, et les villas, et les voitures, ça n'est en comparaison que bien petite bière.... Et pourtant ... quand on prend sa tête dans ses mains, et qu'on réfléchit seulement cinq minutes ... on voit plus clair, et on mesure.... L'amour, allez! même le vrai, même le beau, même le grand, ça ne tient pas bien grosse place dans la vie!... Amoureuse! moi aussi, je l'ai été; je l'ai été comme vous, de tout mon cœur, de toutes mes forces, de toute ma peau.... Et qu'est-ce qu'il m'en reste? un goût amer au fond de la mémoire!... les pipes brûlées laissent un goût pareil au fond de la bouche. Amoureuse! mais, vous aussi, vous l'avez déjà été ... et qu'est-ce qu'il vous en reste? ceci!...

Des ongles elle indiquait les marques encore perceptibles qu'avaient laissées, sur les joues de Célia, les griffes de la Joliette....

—Ceci, oui.—Sans compter le reste, les cicatrices du dedans.... Dites, pour voir?... l'autre homme? le premier? celui que vous avez connu jadis, et qui vous a fait de la peine?... Dame! c'est vous qui venez de me raconter cette histoire.... Eh bien! cet homme-là? ça vous est agréable de vous souvenir de lui?

Sur les joues griffées, deux larmes roulèrent. Et Célia ne répliqua pas.

Mandarine achevait, mélancolique:

—Ah! l'amour!... de jolies phrases, n'est-ce pas? des baisers bien faits ... et le fameux frisson au creux du dos.... Mais votre Peyras, par exemple?... pour qu'il sache si parfaitement embrasser, caresser, et dire les mots qu'il faut, sur combien de femmes pensez-vous qu'il se soit exercé d'abord?... Aïe! Voilà que je vous fais mal, hein?... Pleurez, mon pauvre petit, pleurez.... Et puis essuyez vos yeux,—et venez!

Elle n'ordonnait plus, elle priait Mais Célia, brusque, refusa encore d'un violent coup de tête. Et Mandarine alors jeta son dernier argument:

—Si!... vous viendrez!... Ne dites pas non. Je sais que vous viendrez,—parce que j'ai encore une chose à vous dire: vous viendrez,—parce que Rabœuf vous aime.... Oui, il vous aime, et plus que vous ne croyez, et mieux.... Vous viendrez parce que vous lui avez déjà fait assez de peine comme cela, et que vous n'aurez pas le cœur de lui en faire encore....

—Taisez-vous!—fit Célia soudain.

Précipitamment, elle séchait ses paupières, et frottait de poudre tout son visage rougi: Bertrand Peyras sortait du couloir des lavabos....

Il s'arrêta, le temps d'allumer une cigarette,—le temps aussi pour les deux femmes d'en finir avec leur messe basse, à supposer que le dernier évangile ne fût pas dit.—Puis s'approchant, il se rassit, et consulta sa montre:

—Eh!—fit-il alors.—Savez-vous qu'il est bientôt minuit et demie?

Célia, silencieuse, inclina la tête. Mandarine se leva:

—Adieu,—dit-elle.

Elle ne s'en allait cependant pas. L'aspirant d'ailleurs, s'était levé à son tour:

—Mais ne partez donc pas seule!—dit-il, poli.—Vous rentrez chez vous, rue Courbet? nous allons vous mettre à votre porte.... Nous logeons à l'hôtel Saint-Roch ... c'est à côté....

Il la retenait par la manche.

—Non!—dit-elle.—Je ne rentre pas rue Courbet. Je retourne au Mourillon, par le dernier tram.

—Ah?—fit-il, étonné.

Il la regardait bien en face. Elle lui rendit son regard et, sans baisser les yeux:

—Peyras!—dit-elle tout à coup.—Je crois que vous êtes, au fond, quelqu'un de très chic....

Il éclata de rire, et, à son habitude, plaisanta.

—Au fond?... diable! la surface, alors, vous semble d'une qualité sensiblement moins élégante?

Elle fit comme si elle n'avait pas entendu.

—Très chic, oui. Le plus simple est donc de vous expliquer toute l'affaire....

Célia se leva à son tour,—d'un bond:

—Mandarine!

—Chut! C'est moi qui parle, pas vous. Peyras! faites-la taire, si vous voulez que je puisse finir.... Voici: vous savez qu'elle était avec Rabœuf, la semaine dernière, votre gosse?... avec Rabœuf le médecin.... Mais vous ne savez peut-être pas que Rabœuf l'avait prise pour six semaines.... Il doit partir pour une campagne quelconque, en mai, Rabœuf.... Non: vous ne savez sûrement pas qu'il avait prise Célia pour ce temps-là ... et qu'il a payé, d'avance, toutes les dettes qu'elle avait ... trois mille francs de dettes ... plus, des notes, des factures, un crédit chez les fournisseurs ... enfin, tout ce qu'on peut payer....

L'aspirant, les sourcils froncés soudain, ne riait plus.

—Ah?—dit-il simplement, quand elle s'arrêta.—En effet: je ne savais pas.... Et merci d'avoir été sûre que je ne savais pas, chère amie....

Il réfléchissait. Mandarine reprit:

—Tout à l'heure, j'étais là-bas, moi ... là-bas, villa Chichourle ... chez eux. Il l'attendait, sans se plaindre. Je suis partie malgré lui: il ne voulait pas que je vienne ici....

—Ah?—dit encore Bertrand Peyras.

Célia rassise, le visage dans ses deux bras croisés, pleurait.

Au mur de porcelaine peinte, l'horloge sonna un coup. Les aiguilles marquaient minuit et demie. Il y avait juste une heure que Mandarine avait franchi le seuil de la Pintade.

Mandarine alors, fit un pas vers la porte:

—Adieu,—répéta-t-elle.—Il est temps, pour le dernier tramway....

Mais Bertrand Peyras, la retint encore par la manche.

—Oh! non!—dit-il, d'une voix qui tremblait un peu ... très peu.—Oh! non! il n'est plus temps: le dernier tramway part en ce moment même.... Mais je vais vous mettre dans un des landaus de la place du Théâtre....

Il regarda Célia pleurant; et Mandarine sentit que lui-même n'était pas très loin des larmes. Il répéta:

—Dans un landau ... avec cette gosse.... Et vous tâcherez de la consoler durant le trajet ... pour qu'elle ne rentre pas là-bas les yeux trop gonflés ... puisqu'il faut, honnêtement, qu'elle y rentre ... et que je m'en aille autre part, moi ... autre part, tout seul ... honnêtement....


[CHAPITRE XVIII]