LETTRE II

La princesse Séniha Hâkassi-zadeh

à madame Simone de La Cherté,

91, rue de Varenne, Paris.

Constantinople, le 9 mouharrem 1329[1].

Mes chers beaux yeux bleus,

Non, voyez-vous, il ne faut pas du tout me gronder pour ma paresse. C'est vrai que voilà quinze grands jours bien comptés, depuis ma dernière lettre. Mais j'ai eu trop de choses à faire, ces deux semaines passées. Trop, je vous jure! D'abord, mon cousin Mehmed bey s'est marié. Et vous savez qu'un mariage, chez nous, ce sont des réjouissances à n'en plus finir... A propos: une de vos anciennes relations d'ici, Mrs Hockley, de la légation américaine, y a assisté, à ce mariage de Mehmed bey. Et, comme elle n'a pas manqué de s'embrouiller à son ordinaire dans l'heure à la turque et à la franque[2], elle a fini par arriver en retard,—mais, là, en retard! vous ne vous figurez pas! Naturellement, par politesse, nous avions, nous, attendu, et le coltouk[3] s'est trouvé retardé d'autant, ce qui a mis la mariée dans un état d'énervement affreux. Mrs Hockley n'a pas eu l'air de s'en douter, et elle n'a pas dit un seul mot d'excuse. Vous auriez été autrement courtoise, vous, ma sœur aimée que j'aime si fort, si fort! Mais sans doute cette Américaine se croyait-elle chez des sauvages qu'elle honorait déjà beaucoup en daignant venir à leur fête. Peu importe: tout cela n'est que pour vous prouver que, vraiment, mon temps n'a pas été du tout à moi, ces jours derniers.

Je n'en ai pas moins sérieusement pensé à vos terribles questions. Et, à force d'y penser, je suis arrivée à croire que je saurai presque y répondre, ce qui représente une certaine présomption de la part d'une toute petite sœur cadette telle que moi, bonne seulement à vous aimer, à vous adorer de tout son cœur... Bon! qu'ai-je dit, vous allez encore vous moquer!... puisque vous m'avez répété une fois de plus, dans votre dernière lettre, que j'avais «à la rigueur» le droit de vous aimer, mais à la condition expresse «que ça ne se voie pas»!... Mash'Allah! que vous êtes peu sentimentales, vous autres Françaises! Nous, Turques, quand nous aimons, notre tendresse s'échappe hors de nous, et jaillit par toutes les paroles de notre bouche!...

Enfin! je sais bien que ce ne sont pas des lettres douces que vous attendez de moi: ce sont des lettres «documentaires»,—pouah! quel mot! Vous voulez savoir ce que sont devenus nos harems depuis la grande Révolution. Vous voulez savoir où en est «le mouvement féministe» en Turquie, où en est «la femme turque»... Bon! votre petite sœur va vous obéir, docilement...

Pour commencer, par exemple, il faut faire quelques distinctions.

«La femme turque»... Savez-vous que c'est un peu vague? Il y a beaucoup de femmes turques.—«Où en est la femme turque depuis la grande Révolution?»—Mais ... quelle femme turque?... Voulez-vous parler des princesses comme moi, des cadines, parentes ou alliées du Sultan? Voulez-vous parler des dames de notre aristocratie, des hanoums de ministres, ou de muchirs, ou de gouverneurs? Voulez-vous parler des femmes de la bourgeoisie, des femmes du peuple? Il faut s'entendre. En tout cas, j'espère que vous ne voulez pas parler exclusivement de ces rares, très rares Turques,—moins Turques qu'européennes,—de ces Désenchantées, comme les a très bien nommées Loti, qui aurait aussi pu les nommer les Déturquisées[4]. Car celles-ci sont terriblement loin de toutes les autres, par les idées comme par les désirs...

Parlons des autres. Et écoutez-moi bien, ma grande sœur si jolie! Écoutez-moi, car, maintenant, je suis sûre, sure, sûre d'avoir raison...

Notre vie d'autrefois,—d'avant la Révolution,—vous la connaissiez. Vous savez qu'elle était, en somme, exactement pareille à votre vie occidentale, sauf en ce qui concerne le tchartchaf—le voile obligatoire, pas beaucoup plus épais, d'ailleurs, que vos voilettes—et sauf en ce qui concerne cette interdiction qui nous est faite, absolue, de recevoir chez nous aucun homme étranger, et de jamais pouvoir, par conséquent, nouer aucune amitié masculine. Eh bien! cette vie-là, je vous l'affirme, je vous le jure ô mes deux chers yeux perçants comme deux flèches! cette vie-là, telle qu'elle était, telle qu'elle est encore, car la Révolution n'en a pas modifié un seul détail, cette vie-là, pour quatre-vingt-dix-neuf femmes turques sur cent, c'est le bonheur, le bonheur entier, complet, sans mélange et sans réserve!... oui, le bonheur.—Calculons plutôt:—D'abord, les femmes du peuple... Croyez-vous que ça leur manque beaucoup, la joie inconnue de montrer son nez aux passants et de flirter avec un chacun? Vos femmes du peuple, à vous, ont-elles donc un «jour»? Et la besogne quotidienne ne constitue-t-elle pas les quatre quarts de leurs soucis quotidiens? Or, cette besogne est cent fois moins dure à Constantinople qu'à Paris. Dame! la femme voilée ne va pas à l'atelier, ni à la manufacture. Elle s'occupe uniquement de son ménage. Et, dans ce ménage, le mari ne rentre jamais ivre, jamais au grand jamais, puisque le Turc (je ne dis pas l'Arménien, je ne dis pas le Grec!) ne boit ni vin, ni bière, ni alcool. Donc, point de batailles abominables entre femme et mari, point de «bleus» ni de meurtrissures, point de larmes non plus. Il y a toujours du pilaf[5] au logis, et souvent du kébab[6], sauf quand l'usurier chrétien s'en mêle. Croyez-vous qu'une ménagère turque changerait de bon cœur avec une ouvrière de votre douce France?

Les bourgeoises, maintenant... Ce sont de très petites bourgeoises, naturellement, parce qu'il n'y en a guère de grandes, chez nous. Donc, de petites bourgeoises, femmes d'employés, femmes de marchands, femmes d'officiers, même... Bon! vous figurez-vous que celles-ci diffèrent tellement de celles-là,—des femmes du peuple,—surtout dans notre Turquie si prodigieusement démocratique?... Souvenez-vous, sœur bien-aimée: vous avez ri, certain jour que nous nous promenions nous deux, de rencontrer un colonel en uniforme, lequel revenait du marché, un chou-fleur d'une main, une friture de l'autre. Allez! la femme de ce colonel n'est pas plus à plaindre qu'une femme de laboureur ou d'ouvrier.

Restent les femmes «du monde», les princesses, telles que moi;—moi, si vous voulez.

Mais que suis-je, moi? la fille de ma mère! Et qu'était ma mère? une petite Circassienne de rien du tout! la fille d'un chef montagnard de race très noble, mais très sauvage; la sœur d'une demi-douzaine de femmes très voilées qui, aujourd'hui encore, vivent sous une tente, au flanc d'un des monts du Caucase. Or, on ne lit pas les romans de M. Bourget, sous cette tente-là; et on n'y rêve pas des «droits imprescriptibles de la femme». Ma mère, amenée un jour à Constantinople, pour le harem d'un effendi du sang d'Osman, crut entrer dans le palais d'Aladdin quand elle entra dans notre vieux conak de Stamboul. Ne lui demandez donc pas de jamais vouloir en sortir! Moi-même, mes deux chers yeux, moi, fille de ma mère, élevée par elle, j'avoue très humblement que la seule pensée d'ôter mon tchartchaf ou de parler à un homme, fût-ce à votre propre mari ... oh!... cette pensée me fait, à moi, le même effet qu'à vous celle d'ôter votre robe et votre chemise en pleine rue de la Paix!...

Et il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup, de femmes pareilles à moi, dans notre société turque.

Alors, qui trouverons-nous, dans tout l'empire, quelles femmes, pour souffrir de notre vie soi-disant murée? Exclusivement, les petites-filles des sœurs de ma mère—les filles de mes sœurs à moi; ma fille, tenez! ma mignonne Leïlah, et ses pareilles, celles que nous, demi-civilisées, élevons tout à fait à l'occidentale. Quand Leïlah sera grande, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose et flirter avec votre amour de petit garçon... Elle, oui... je ne dis pas...

Mais combien y en a-t-il, des Leïlah, dans tout l'Empire? combien y en aura-t-il, plutôt? dans quinze ou vingt ans? Faisons bonne mesure... Cinq cents? cinq mille?... Non! je ne crois pas qu'il y en aura cinq mille... Enfin, admettons! cinq mille donc, sur les dix millions de musulmanes qui peuplent l'Anatolie et la Roumélie—l'Asie et l'Europe!... Cinq mille, pour exagérer.—Celles-là souffriront, soit! Mais, chose digne d'être dite, c'est surtout par la faute de la Révolution qu'elles souffriront.

Eh oui!—Parce que, hier, elles étaient résignées; et parce que, demain, elles ne le seront plus. Dès le premier jour de l'ère nouvelle, les Jeunes-Turcs, frais arrivés d'exil,—de Paris ou de Londres, et de Berlin davantage, où ils avaient vécu longtemps et oublié la vieille Turquie, la vraie Turquie, à supposer qu'ils l'eussent jamais connue, ce dont je ne suis pas très sûre,—les Jeunes-Turcs, donc, promirent tout de suite à «leurs sœurs captives» l'affranchissement.

Ils ont peut-être promis de très bonne foi.

Mais ils n'ont pas tenu.

Ils ne pouvaient pas tenir! Sur dix millions de «sœurs captives», neuf millions neuf cent quatre-vingt-quinze mille—au moins—refusaient énergiquement d'être affranchies!

Et voilà pourquoi, chère grande sœur chérie, voilà pourquoi la Révolution n'a encore rien changé à notre sort, et n'y changera rien, de très longtemps.

Mais j'aurai encore là-dessus beaucoup à vous dire...

Pour l'instant, au revoir. Voici ma Leïlah qui, de toutes ses petites forces, me tire par ma manche. Je lui dis que je vous écris, et qu'elle-même pourra, dès qu'elle voudra, vous écrire aussi. Bon! il n'y a plus d'enfants turcs! Savez-vous ce qu'elle me répond, cette mignonne rose? «Certainement, je lui écrirai: j'ai une main comme toi!»

Adieu, mes deux chers yeux. Je suis votre petite sœur aimante,

Séniha.

[1] 12 janvier 1911.

[2] L'heure à la turque varie tous les jours, car la douzième heure se règle sur le coucher du soleil.

[3] Le coltouk est la plus importante cérémonie du mariage turc. Il consiste en une sorte de promenade rituelle que le marié fait faire à la mariée, en la conduisant par le bras, d'une porte à l'autre, à travers la salle de réception, où attend l'assistance conviée.

[4] Certaines dames turques devenues françaises, et qu'il n'est pas besoin de nommer, ne m'en voudront pas de ce mot-là, «déturquisées». Car ce n'est qu'au pur point de vue des idées, des goûts, bref de la vie intellectuelle, qu'elles ont échappé plus ou moins à leur ancienne patrie. Et cette patrie, je sais fort bien qu'elles ont continué de l'aimer, de l'aimer davantage peut-être en aimant chèrement leur patrie nouvelle. Quiconque prend femme ne saurait renoncer à sa mère.

[5] Pilaf, plat national des Turcs, fait de riz cuit à l'étouffée.

[6] Kébab, viande de mouton.