XVI

25 septembre.

Singulières aventures: j'ai passé la nuit à Béicos: et ce matin, voici que je découvre, posé sur l'appui de mon shahnichir un bouquet de tubéreuses.

Qui l'a mis là? Le shanichir surplombe au-dessus du Bosphore.... Quelqu'un passant en caïque? Impossible: seule, une vitre latérale était ouverte. Il a fallu—oui, c'est l'unique explication,—il a fallu qu'on jette ces fleurs du shahnichir voisin. Mais c'est celui du vieil iman à barbe blanche! Baroque, en vérité.

... Narcisse Boucher, hier au soir, piqué d'une tarentule soudaine, a décidé de clore immédiatement la saison estivale, et de réintégrer le palais de Péra. On déménage tout à l'heure; et demain toute l'ambassade aura quitté le Haut Bosphore. J'ai donc probablement dormi ma dernière nuit de Béicos, sauf occurrences exceptionnelles.

Bah! ailleurs ou ici.... Je regrette ma maison turque.... Mais j'aurai Stamboul là-bas.—Stamboul.... Depuis que lady Falkland m'y a conduit, j'ai la nostalgie de toutes ces petites rues désertes et silencieuses, où tant de soleil brille sur les tombeaux et les maisons mêlés, où tant d'herbes poussent parmi le marbre jauni des mosquées hautaines....

Et puis, je ne la quitte pas, ma maison turque. Tout y va rester en ordre, et rien ne m'empêchera de revenir de temps en temps donner ici le coup d'œil du maître. L'été prochain, je n'aurai de la sorte rien oublié, je retrouverai chacune de mes habitudes, et le cher bruissement du Bosphore, et la barbe blanche de l'iman, mon voisin ... et peut-être encore une botte de tubéreuses sur l'appui de mon shahnichir....

Oui. Et j'aurai quarante-sept ans au lieu de quarante-six.


J'ai passé toute ma journée à flâner par la maison. Je ne veux retourner à Péra qu'au couchant du soleil, pour descendre le Bosphore à l'heure crépusculaire, qui est la plus douce. Il y a bien, là-bas, rue de Brousse, sur ma table à écrire, un rapport inachevé qui m'attend. Je crois même que le susdit rapport doit éclairer plusieurs ministres sur la réalité des préparatifs bulgares le long de la frontière ottomane. Allah patafiole les infidèles! mais, demain, je travaillerai double. Ce soir, je veux ne me soucier que de la paisible Turquie.

Ah! voici l'heure du repos pour les soldats de la caserne. Ils s'alignent sur deux rangs, face à la mer, et j'entends leurs clairons psalmodier de lentes sonneries qui ont l'air de pleurer. Une trompette reprend et finit en mineur. Je vois les mains droites, toutes ensemble, se lever pour le salut; et un grand cri s'élance:

Padischah'm tchok yacha! (Vive l'Empereur!)

... Ce cri, je l'ai entendu déjà, au Sélamlick, et ailleurs. Et j'ai tressailli du frisson contagieux qui secoue les hommes de l'Islam, acclamant leur Khalife.... Hélas! ces gens ont une foi. Et je les envie. S'il leur faut un jour tuer ou mourir, ils sauront pourquoi, ou du moins croiront le savoir.

Maintenant, le soleil baisse. Le caïque est sorti du caïk-hané, et Osman l'accoste au perron, agrippant les pilotis de sa petite gaffe à croc de cuivre.

Ho! un choc mou dans le shahnichir.... Par exemple! c'est un second bouquet pareil au premier.... Le voilà à mes pieds, et il fleure fort l'haleine sensuelle des tubéreuses....

Évidemment, c'est le shahnichir voisin qui bombarde. Sa vitre latérale est grande ouverte. Toutefois personne n'apparaît. Sans doute la prudence s'impose-t-elle.... Je ramasse le bouquet, en prenant soin de ne pas trop me montrer.

C'est bien ce que j'attendais. Un billet est épingle, parmi les fleurs. Un billet très drôle, griffonné sur ce papier à dentelle d'or que les bébés emploient pour leur lettre du jour de l'an:

«Quatre fois, j'ai levé mon voile en me penchant à la fenêtre, et vous ne m'avez pas regardée. Pourtant, je pleurerai quand votre caïque partira....»

Ah bah!

C'est écrit en français, sans la moindre faute. Mon voisin l'iman aurait donc une fille,—pourvue de ses brevets? Au fait, les petites Turques de toutes castes, sont généralement plus instruites que nos jeunes filles de France....

Voyons, que faire? La galanterie, en tout cas, veut que je réponde.

Une feuille de mon carnet? C'est bien inélégant. Tant pis. A la guerre comme à la guerre:

«Je reviendrai bientôt et souvent. Montrez-vous au shahnichir quand je monterai en caïque.»

Voilà. L'épingle maintenant. Le premier bouquet est encore là, véhicule propice.... Un, deux, trois! Le poulet fleuri, lancé à tour de bras, s'engouffre dans la fenêtre ouverte. A Dieu vat!

Bon. Le caïque est accosté. Il fait encore grand jour. Je descends. Je ferme bruyamment la porte. J'embarque.

Au shahnichir du vieil iman, une forme voilée se penche. Je regarde: le tcharchaf se lève.

Une frimousse espiègle apparaît, des yeux tendres sourient; une bouche enfantine mime un baiser. Et le courant, rapide, m'éloigne.

... Donc, les petites filles turques, elle aussi, flirtent parfois avec les Infidèles. O Mehmed pacha, vos yeux voient clair!


Quand même, flirt pour flirt, j'aime mieux la manière musulmane que celle des Calliope et des Christine, dans leurs salons à paravents.

La nuit tombe. Voici Canlidja. Voici la grille. Voici le petit pavillon au bord de l'eau. Le caïque passe tout près, invisible sur l'eau sombre.

Les fenêtres sont éclairées. Je vois une ombre mince derrière les vitres lumineuses....


[XVII]

Monsieur Carazoff, Persan, tient à Stamboul, au premier étage d'une maison peinte en rouge, une boutique fort achalandée, où l'on trouve cent mille choses hétéroclites,—notamment, des turquoises et des tapis. Aujourd'hui, j'ai rendu visite à M. Carazoff, désireux que j'étais d'embellir mes salons de la rue de Brousse par quelques curiosités agréables, choisies dans son assortiment.

M. Carazoff est un courtois personnage, tout vêtu de noir et coiffé d'astrakan, comme il sied aux gens de sa nation. La politesse de M. Carazoff est à la fois raffinée et noble. Les Juifs sont obséquieux; les Grecs sont familiers; ce qui ne les empêche, ni les uns ni les autres, d'être des marchands ingénieux et vite enrichis. Mais les Persans, plus ingénieux et plus riches, savent n'être familiers ou obséquieux que juste ce qu'il faut. Et leur tact en affaires dépasse considérablement tout ce que nous imaginons en Occident.

Dès mon entrée chez lui, M. Carazoff me le prouve à l'évidence. Le temps de me saluer, de m'offrir un fauteuil et de frapper dans ses mains pour que son commis nous apporte le thé, il m'a jaugé d'un seul coup d'œil, et sait avec certitude la sorte de client que je suis. Français,—Français de l'Ambassade,—et riche suffisamment.—Or donc, M. Carazoff se garde de m'offrir une babiole indigne de ma bourse, non plus qu'aucune horreur très cher réservée «pour goût américain». Mais tout de suite les tapis anciens, pliés et empilés dans toute l'arrière-boutique, roulent du haut de leurs tas carrés, et déploient à mes yeux leurs splendeurs soyeuses.

—Ceci, Siné: beau comme une tapisserie. Ceci Boukhara: beau comme du velours. Ceci, Tchaoutchaghan: miniature, monsieur, miniature véritable? Ceci, Mir: pièce de Musée. Ceci. Soumack: double face, et souple! un mouchoir, un mouchoir de poche.

M. Carazoff, la dextre levée, les doigts joints, parle bas comme dans un temple. Deux serviteurs, reculés à bonne distance, étalent les magnifiques tissus, les froissent, et font jouer la lumière dans les plis. Il semble que du soleil soit mêlé à la laine....

—Bonjour, monsieur Carazoff.

C'est une vieille dame à cheveux tout blancs. M. Carazoff, la main sur le cœur, salue jusqu'à terre.

—Je vois que vous êtes en affaires. Continuez, je vous en prie. J'attendrai dans ce fauteuil, et monsieur votre neveu va m'apporter de cet excellent thé persan que je bois sans sucre....

Elle parle français sans le moindre accent. Je me lève:

—Madame, permettez-vous à quelqu'un qui n'est jamais pressé de vous céder son tour? J'achète des tapis, je ne m'y connais pas du tout, et mon choix sera bien lent....

Petite révérence à la française:

—Je permets très volontiers. Qui remercierai-je, monsieur?

—Le colonel de Sévigné.

—Je m'en doutais un peu. Je suis madame Érizian, et quelqu'un m'a parlé de vous, pas en mal: lady Falkland....

Madame Érizian? J'ai entendu ce nom déjà. Une Arménienne, veuve, sans enfants, qui vit assez retirée, quoique allant parfois dans le monde diplomatique.

Cependant M. Carazoff apporte, dans une coupe, une poignée de turquoises persanes,—petites, mais bien bleues.

—Non, monsieur Carazoff. Aujourd'hui, j'ai envie de perles. Avez-vous une jolie perle très ronde, blanche ou légèrement rosée?

Elle se tourne vers moi:

—Nous autres. Arméniennes, nous raffolons des bijoux, vous savez: c'est la faute à nos pères et à nos maris, qui aiment beaucoup, beaucoup l'argent ... trop peut-être.... Cet amour-là déteint sur nous. Mais nous, femmes, sommes plus raffinées, et au lieu de chérir grossièrement les écus, nous chérissons leur quintessence: les pierreries.

M. Carazoff, avec des gestes de dévotion, présente une autre coupe, plus petite, où se mêlent des perles et des opales. Madame Érizian se tait, s'arme d'une loupe, et regarde de tout près. Moue désappointée.

—Il n'y a rien ici, monsieur Carazoff. Allons, cherchez mieux. Ces perles sont méprisables. Mais je parie qu'au fond de vos tiroirs....

Troisième coupe. Quatre perles seulement y luisent, douillettement couchées dans du papier de soie.

—Ah! nous y sommes. Celle-ci ... non, elle a un défaut. Parfaitement, un défaut. Ne vous indignez pas: j'ai de bons yeux, monsieur Carazoff.... Et celle-là est jaune. Mais cette autre me plaît assez ... quoique!... enfin!... le prix, monsieur Carazoff?

—Madame, toute la maison est à vous. Cette perle ... ce n'est rien. Rien. Un cadeau.

—Monsieur Carazoff, vous êtes le plus courtois des Persans. Mais il est déjà cinq heures à la franque. Et nous n'avons pas le temps d'échanger toutes les politesses qui conviendraient. Donc, dites-moi sans tarder: combien?

—Rien! je vous supplie. La perle est unique, sans prix. Ronde comme la lune, et brillante! Cela ne se paie pas. Tout ce que j'ai ici, les tapis, les cuivres, les laques ... rien ne vaut cette perle. Je vous la donne.

—Que vous êtes aimable, monsieur Carazoff! Mais parlons sérieusement. Pensez-vous que six livres turques?...

—Six livres!!... Madame, vous plaisantez avec une bonne humeur qui réjouit mes vieux os. Nous sommes d'anciens amis; il m'est doux de voir que la gaieté ne vous quitte pas. Je le dirai à ma fille, qui s'informe souvent de votre santé.

—Je vous rends grâce, monsieur Carazoff. Mais je ne plaisante pas. Six livres me paraissent un juste prix....

—Juste prix!... Ne parlons plus de cela, madame. Il ne faut pas donner à monsieur le colonel, que voilà, de fausses idées sur la valeur des choses. Exactement, cette perle me coûte, à moi, vingt-deux livres. Je vais vous montrer mes papiers d'achats....

—N'en faites rien, monsieur Carazoff. Vos papiers sont écrits en persan, et je ne sais pas lire cette langue poétique. Mais je vois que nous ne ferons pas affaire ensemble aujourd'hui. Car je n'ai absolument que sept livres dans ma bourse....

—Il y a, marqué sur le papier d'achat, vingt livres. Je songeais, pour prix de ma peine, à gagner le dix pour cent. Mais il faut y renoncer. La vie est devenue bien dure pour les marchands. N'importe. Mon grand-père vendait à votre grand'mère, et je sens, en y réfléchissant bien, que ce bénéfice pris sur madame Érizian m'aurait porté malheur. Voici la perle. Elle est à vous. Un cadeau. Vous ne me paierez que les vingt livres turques.

—Oh non! c'est tout à fait impossible. J'ai dit huit livres. Et vous savez que les Arméniennes ne cèdent jamais d'une piastre....

—Madame, écoutez. Ne parlons plus de vingt livres. Faisons des prix exacts. Tout cela n'était que badinage. Mais il faut plaisanter pendant un temps, et parler gravement ensuite. Je vous donne maintenant ma parole d'honneur! A quinze livres turques, je ne gagne pas le prix d'un mouchoir de soie.

—Monsieur Carazoff, à dix livres turques, vous gagnez de quoi vêtir de satin tout le joli corps de votre jeune fille. Et je ne suis pas assez riche pour....

—Seigneur! dix livres! Kondjé-Gul, venez ici!

Une gentille fillette apparaît, soulevant une portière.

—Madame, sur la tête de cette enfant, qui est ma chair et mon sang,—M. Carazoff étend la main sur les cheveux lisses,—je vous jure qu'à dix livres je perds!

—Monsieur Carazoff, je vous crois sur votre serment. Approchez, mignonne, qu'on vous embrasse. Là!... Et dites à votre papa qu'il faut pourtant qu'il me cède la perle à neuf livres turques parce que je suis une cliente très vieille, têtue, et parce qu'une autre fois, il gagnera beaucoup plus sur moi.... Eh bien, monsieur Carazoff?

—Onze livres, madame, je vous supplie!...

—Allons, neuf et demie.

—Ah! madame.... Toute la maison est à vous.

—La perle, qu'est-ce? rien. Un cadeau. Neuf livres et demie, soit.


[XVIII]

Monsieur de Sévigné, écoutez une légende d'ici.—Au commencement, Allah créa tous les peuples. Puis, désirant qu'ils fussent tous justes et intègres, il mit cuire de l'honnêteté dans une belle marmite. Au bout de sept ans, l'honnêteté fut cuite à point. Allah l'avait brassée comme il fallait avec sa grande cuillère d'or. «Va, maintenant,—dit-il à l'Archange,—et amène-moi ceux que j'ai créés.»

L'Archange s'en fut les chercher par le monde.

Les Croyants vinrent les premiers, parce qu'ils habitent plus près de Dieu. «Voici pour vous, hommes fidèles!» dit Allah, qui leur versa, sans mesurer, une pleine cuillerée de la précieuse drogue. Et ils s'en allèrent, honnêtes à tout jamais.

Les Franks vinrent à leur tour. «Voici pour vous!» dit Allah. Et ce fut une deuxième ration, aussi large que la première.

Vinrent enfin les Idolâtres. «Voici, pour vous, pauvres gens!» Et la troisième cuillerée tomba.

Il ne restait plus grand'chose dans la marmite....

«Seigneur, Seigneur!—cria tout à coup l'Archange,—voici les Juifs et les Persans, que nous avions oubliés!» Allah, pris de court, retourna la marmite; mais, même en grattant le fond et en récurant les bords, il ne put emplir qu'une seule et dernière cuillerée. «Tant pis!—dit-il.—Les Juifs et les Persans se partageront cela.»

Et les Juifs et les Persans s'en allèrent, moitié plus fourbes et voleurs que ne sont les Idolâtres, les Franks et les Croyants. Il ne restait plus une goutte d'honnêteté dans la marmite. Et c'est alors, hélas! qu'arrivèrent, déplorablement en retard, les Arméniens.

Madame Érizian, non sans quelque fierté plaisante, proclame ainsi la douteuse réputation des gens de sa race. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre: tout à l'heure, l'intervention de ma nouvelle amie, et sa tactique, m'ont précieusement servi contre M. Carazoff, et je n'ai guère payé mes tapis que le double de ce qu'ils valent.

En remerciement, j'ai cru pouvoir offrir à madame Érizian la moitié de mon araba; et madame Érizian, sans façons, l'a acceptée.

Et nous roulons au-dessus de la Corne d'Or, sur l'immense pont de bois, qui monte et qui descend, comme une piste de montagnes russes.

Madame Érizian a de beaux yeux arméniens, longs et vifs, qu'elle vous braque en plein visage avec un aplomb tranquille de vieille femme.

—Savez-vous? je suis contente du hasard d'aujourd'hui. J'avais envie de vous connaître, après tout ce que m'a dit Maria.

—Lady Falkland?

—Oui ... je l'appelle Maria, parce que je l'ai connue haute comme ça ... ou presque: elle venait de se marier quand elle est arrivée à Constantinople. Il y aura huit ans en décembre.... Elle était plutôt jeunette, alors. Là-bas, aux Antilles, on les marie dès qu'elles sont sevrées. Pauvre petite, va!

J'ai tout à fait la sensation d'écouter une douairière d'entre Loire et Seine. A tel point, que je ne me tiens pas d'interrompre.

—Vous avez vécu longtemps en France?

—Moi? je n'y ai jamais mis les pieds.... C'est mon français qui vous étonne? Mais tout le monde parle français à Constantinople....

—Pas le même français que vous.

—Ah! vous avez fréquenté chez les Grecs. Oui, ils ont un tas d'idiotismes assez pittoresques. C'est que leurs femmes ouvrent rarement un bouquin. Nous autres, Arméniennes, nous lisons.

—Cela vous réussit.

—Mon Dieu, oui!... Je ne sais pas faire la modeste, je vous en préviens. Nos maris ne sont que les plus habiles tripoteurs d'argent du monde. Mais nous, je crois, sans nous vanter, que nous sommes les plus intelligentes de toutes les femmes.

Je me sens l'âme de saint Jean Bouche d'Or.

—Est-ce par jalousie, alors, que les Turcs vous massacrent de temps en temps?

Elle répliqua, sans l'ombre d'un embarras?

—Non ... c'est par instinct de conservation. La loi de Darwin, tout bonnement. S'ils ne nous assommaient pas quelquefois, nous les ferions mourir de faim. Nous sommes trop modernes, et eux pas assez. Il n'y a pas de notre faute, ni de la leur. Et ce n'est pas gai, cette nécessité de s'entre-tuer....

Elle songe une minute. Notre araba escalade, d'un trot ralenti, la côte en zigzag qui contourne Yuksek-Kaldirim.

—Au fait, nous dévions. J'avais une question sur le bout de la langue: vous êtes un peu amoureux de Maria, n'est-ce pas?

Je tombe de mon haut,—sincèrement.

—Moi, madame? par grâce, daignez regarder la couleur de mon poil.... J'ai quarante ... j'ai plus de quarante ans.

—Oh! dites le chiffre! ça m'est égal, j'ai, moi, soixante-quatre ans! Peu importe d'ailleurs: vous paraissez encore très jeune. Et l'âge ne fait rien à l'affaire. Donc, vous êtes amoureux de Maria....

—Mais jamais de la vie! J'ai pour lady Falkland une sympathie très vive, mais tout amicale. Lady Falkland est charmante, simple et bonne de la tête aux pieds, et fort malheureuse, si je ne me trompe....

—Dieu non, vous ne vous trompez pas! Enfin, pour en finir, vous n'êtes pas amoureux d'elle. Ça va bien, c'est ce qu'il faut. N'allez pas le devenir, par exemple!

—N'ayez pas peur. Cependant,—simple curiosité,—pourquoi, chère madame, cette éventualité vous paraît-elle à ce point déplorable?

—Parce que, comme vous le dites si bien, Maria est fort malheureuse telle qu'elle est, et n'a que faire d'introduire dans sa pauvre vie des éléments de souffrance supplémentaire. Si vous l'aimiez, vous lui feriez mal.... Ne dites pas non: je suis trop vieille pour ne pas savoir ce qu'aimer veut dire. Oui, vous lui feriez mal. Eh bien, pour cette besogne-là, les ouvriers ne manquent pas: son chenapan de mari, sa vipère de cousine, son bébé, déjà ingrat, et le Cernuwicz, et tous les autres ... vrai, on peut se passer de vous!

Madame Érizian parle avec une énergie tout à fait bouillante. Cela me plaît: j'aime bien les gens qui aiment bien leurs amis.

—Soyez en repos, madame: je ne ferai point de mal à lady Falkland, ni de la façon que vous redoutiez, ni d'aucune autre. Mais à propos de lady Falkland, voulez-vous me donner le mot d'une énigme qui m'intrigue beaucoup? Voici: je comprends sans effort qu'il ne soit pas très gai d'être la femme de sir Archibald; mais je n'ai jamais compris comment il pouvait se faire que, l'étant, on ait à craindre de ne plus l'être.... Oui: d'après les on-dit, lady Falkland courrait le risque d'un divorce par lequel son fils lui serait arraché.—Je connais très mal la loi anglaise. Mais je ne suppose pas que cette loi puisse ôter un enfant à sa mère sans de valables raisons. Et en l'occurrence....

—En l'occurrence, sir Archibald, orgueilleux comme un paon, et baronnet jusqu'au bout des ongles, n'acceptera jamais d'être séparé du fils héritier de son nom. Il s'arrangera donc, n'importe comment, pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa femme. Et il y aura divorce, car sir Archibald est puissant, et plus retors qu'on ne le croirait, à voir sa carrure. Maria, certes, pourrait se défendre; mais à condition d'attaquer: il faudrait qu'elle espionnât un peu chez elle, vît ce qui s'y passe, le fît constater, et demandât le divorce elle-même. Ce ne serait pas la mer à boire, et je vous jure bien que moi!... Mais la pauvre petite n'a pas l'énergie de cela. Ou plutôt, les scrupules de sa race l'arrêtent: espionner! elle ne veut pas. C'est une Latine pur sang; elle s'encombre d'un tas de préjugés élégants et néfastes ... et, même contre des assassins, elle refuse de se battre au couteau.

—Que voulez-vous, chère madame? nous sommes ainsi. Moi, Latin, je refuserais comme elle.

—Parce que vous n'avez jamais connu les batailles d'Orient, où tous les coups sont maîtres. Tenez, l'autre jour, Maria, l'éternelle folle, vous a donné rendez-vous dans Stamboul, pour une promenade en tête-à-tête. Eh bien, qu'un des espions du mari vous ait surpris tous deux, dans le cimetière de la grande muraille, peut-être que le prétexte du divorce était trouvé.

—Allons donc!

—Ah! vous ne connaissez pas ce pays. Enfin, je vous mets en garde. Vous voyez que ce n'est pas difficile, de faire du mal à lady Falkland—Arabadji, dour!

Le cocher arrête. Nous sommes à Péra, à l'entrée d'un de ces passages couverts qui se faufilent, au plus épais du quartier, de la rue Cabristan à la Grand'Rue. C'est là qu'habite madame Érizian.

—Venez donc bavarder parfois au coin de mon feu, l'après-midi. J'y suis toujours, et j'ai de bon thé. Cela vous amusera, vous, un civilisé, de voir une sauvage d'Arménie se débrouiller parmi l'eau chaude, la crème et le sucre?

—Une sauvage bien raffinée. Depuis combien de siècles votre famille a-t-elle quitté la tente natale?

—Combien de siècles? Ma mère y vivait, sous cette tente, entre Erzeroum et Erzinghian. Moi, j'y suis née, et je suis la première de mon sang qu'on ait transplantée à Constantinople, et qui y ait appris le français. La transformation s'est faite d'un seul coup, cher monsieur. Quand je vous le disais, que les Arméniennes sont les plus intelligentes de toutes les femmes!


[XIX]

Octobre,

Je m'étais accoutumé de ma vie de septembre, moitié campagnarde et moitié citadine; je m'étais accoutumé aux longues traversées du Bosphore, aux heures nonchalantes de chirket-haïrié ou de caïque. Mais aujourd'hui que c'est fini de Thérapia et de Béicos, j'ai Stamboul pour les oublier. Et, ma foi, je les oublie.

Stamboul est la capitale délicieuse de l'oubli. Dans ces petites rues enchevêtrées et innombrables, qui, dès le premier jour m'ont conquis, on respire, parmi le soleil, le silence et la solitude, je ne sais quelle philosophie sereine qui se charge d'apaiser tous les troubles et de consoler tous les chagrins. Si le destin, au lieu de me confiner dans la monotonie des existences modernes, m'avait donné la tumultueuse carrière d'un héros de roman ou de tragédie, il me semble que, vieux, las, meurtri et rassasié de péripéties et de secousses, c'est dans Stamboul que je serais venu me reposer et m'endormir.

Mes matinées suffisent pour ma besogne quotidienne: un attaché militaire français n'a pas grand'chose à faire dans cette Turquie, trop inféodée à l'Allemagne. Je n'ai qu'un ami dans le monde officiel: Mehmed pacha. Et notre amitié doit même se contraindre à quelque réserve apparente. Nous sommes, bon gré mal gré, deux espions, et nous n'espionnons pas dans le même camp.

Mes soirées, plus encore ici qu'à Thérapia, sont accaparées par les corvées mondaines. Dîners ou cure-dents, tous obligatoires et inéluctables, je ne m'appartiens pas un soir sur sept....

Mais j'ai, bien à moi, tout le temps qui va du déjeuner au five o'clock. Et je déjeune, exprès, très tôt, et je n'entame les visites indispensables qu'à six heures passées, quand la nuit est venue. Et je puis à mon aise, longuement, lentement, par grandes flâneries fantasques, découvrir Stamboul entier, de la pointe du Sérail aux Murs, et de la Corne d'Or à la Marmara. Déjà, j'y ai mes coins préférés. D'abord, l'esplanade de la Suleïmanié-Djami, et la cour cloîtrée de la mosquée de Sélim, où m'avait conduit, le premier jour, lady Falkland. Et puis d'autres coins que je trouve un à un: une arche d'aqueduc tout habillée de lierre, qui enjambe une minuscule rue, à deux pas du fameux quartier d'Aboul Véfa: une vieille place dallée, où se dresse une mosquée décrépite, qu'on appelle la mosquée des Tulipes;—et le plus adorable des petits cafés turcs, celui de la Mahmoud pacha Djami, tout enseveli sous d'immenses platanes.


Deux fois en deux semaines j'ai repris le chemin de Canlidja, et lady Falkland m'a reçu dans son salon tapissé d'yorghès. Deux fois lady Edith, attentive à bien importuner sa cousine, ne nous a pas laissés seuls une minute. Mais nous avons pris de libres revanches: quatre promenades dans notre Stamboul, quatre longs tête-à-tête dans nos petites rues, dans nos grands cimetières ou sur les marches de nos mosquées. Tout d'abord je m'étais souvenu des paroles de madame Érizian, et j'avais loyalement objecté le danger de pareilles escapades....

—Oui, je sais,—m'a-t-on répondu.—Personne ne voit plus clair que moi dans le péril qui sans cesse me guette. Mais, mon pauvre ami, j'aime à jouer avec ce péril. Et je ne reprends un peu conscience de ma dignité de femme soi-disant libre, qu'à force de courage inutile et de volontaire témérité. Donc ne me demandez jamais d'être prudente.

Je n'ai point demandé. Le courage inutile me plaît. Les femmes n'ont pas, comme nous, le devoir d'honneur d'être braves, et quand elles le sont, surtout sans nécessité, leur bravoure deux fois luxueuse les pare fort élégamment.


[XX]

16 octobre.

Soirée diplomatique, hier à Péra, chez Sa Haute Excellence Piali bey, ministre des affaires étrangères.

Piali bey n'est pas musulman. Il est raya,—sujet chrétien, vassal.—Mais dans la pauvre Turquie d'aujourd'hui, l'Europe et le Christianisme commandent en maîtres. Et le Padischah lui-même, Khalife et Vicaire du Prophète, s'en remet à des giaours du soin d'administrer ses peuples.

C'est triste, et comique à la fois. Dans le plus somptueux des salons de Piali bey, ministre ottoman, est encadré, à la place d'honneur, un parchemin papal: Piali bey Sokili et madame Sokili, son épouse, humblement prosternés aux pieds de Sa Sainteté, implorent avec humilité, foi et ferveur, le secours spirituel de sa bénédiction apostolique.... Où sont les vizirs d'autrefois!

Piali bey reçoit, en frac, et le plastron barré du grand cordon vert. N'était le fez obligatoire, on prendrait Piali bey pour n'importe quelle Excellence d'Occident. Et madame Sokili, visage, bras et gorge nus, fait les honneurs de sa maison, et se mêle aux hommes, comme une Infidèle qu'elle est. Cela sent la fin de l'Islam.

Tout de même, hier soir, le héros de la fête fut un Croyant. J'étais arrivé depuis une demi-heure, et je faisais ma cour à une ambassadrice d'âge canonique, quand un remous soudain se produisit. Piali bey, le premier, fendant la foule de ses hôtes, se précipitait au-devant d'un nouveau venu. Et madame Sokili, plantant là tout un lot de dames importantes, traversait le bal presque en courant. Ahuri, je regardai la porte, m'attendant à voir un souverain.

Ce fut Mehmed Djaleddin pacha qui entra. Piali bey le conduisait, lui prodiguant révérence sur révérence. De toutes parts, les gens s'empressaient. Deux ambassadeurs accoururent et saluèrent bas. Le vieux duc de Villaviciosa, dont les soixante-quinze ans ne se dérangent guère que pour des princes, vint du fond du salon tendre la main au maréchal.

Mehmed pacha souriait, avec quelques haussements d'épaules. Je vis alors qu'il portait une décoration très rare, et que le Sultan ne donne habituellement qu'aux Altesses: l'Imtiaz en brillants. Narcisse Boucher, à cet instant, s'approchait. Je me joignis à mon chef, et je m'inclinai après lui devant Mehmed, et je bredouillai à tout hasard:

—Je félicite Votre Excellence....

Mais, me voyant, il protesta:

—Ah non, monsieur le colonel! pas entre soldats. Vous en auriez fait autant, et cela ne vaut pas la peine.

Intrigué, je questionnai Narcisse Boucher....

—Comment, vous ne savez pas? Mais c'est l'histoire du Sélamlick d'hier, la bagarre des zouaves de la garde.

—Une bagarre?

—Eh oui! Le Sultan, trois fois de suite, s'est fait escorter au Sélamlick par les sergents du régiment albanais. Le régiment arabe, furieux, a voulu donner l'assaut à la caserne favorisée. Les Albanais ont riposté à coups de fusil tirés par les fenêtres, et, leurs adversaires reculant pour attendre du renfort, ils sont à leur tour descendus dans la rue. Aussitôt bataille rangée, blessés et morts. Le colonel arabe, plus excité que personne, poussait ses soldats au lieu de les retenir. Les casernes, vous le savez, sont à cinq cents mètres d'Yildiz. Le Sultan, entendant le vacarme, s'inquiète. En grande hâte, il donne l'ordre au ministre de la guerre d'aller imposer la paix aux batailleurs. Mais le ministre est mal reçu. On tire même sur lui, et il doit tourner bride. Mehmed Djaleddin était au Palais. «Voulez-vous que j'y aille?» dit-il au Sultan. Le Sultan s'empresse d'accepter. Mehmed part tout seul à cheval, dans l'uniforme où vous le voyez, et commence par traverser le champ de bataille, au pas, sous une grêle de balles, histoire d'être bien vu et reconnu. Après quoi par le flanc gauche! Il marche droit au colonel arabe, et lui brûle la cervelle au milieu de son régiment. Une douche d'eau froide n'aurait pas si bien calmé tous ces bougres. La seconde d'après, on aurait entendu voler une mouche. Ils connaissent Mehmed, ils l'ont vu sur les champs de bataille de Thessalie. Les casernes ont été réintégrées dare-dare. Et le Sultan a trouvé que ça valait l'Imtiaz.

Moi aussi, je le trouve. Et je retournai vers le maréchal:

—Votre Excellence excusera ma sottise de tout à l'heure: je suis devenu tellement bon Turc que je vis à Stamboul bien plus qu'à Péra; et j'ignorais encore, il y a cinq minutes, comment cette plaque-là était venue sur votre poitrine. Mais maintenant que je n'ignore plus, vous me permettrez de vous renouveler, à bon escient, mon hommage. M'est avis que c'est surtout un soldat qui a le droit de vous féliciter....

—Pour avoir essuyé un peu de fusillade, comme c'est le devoir strict de notre métier?

—Pour avoir essuyé la fusillade de vos propres soldats, un jour de vulgaire émeute, et risqué d'être abattu par mégarde, sans gloire ni grandeur.

Il rit, et ses yeux étincelèrent:

—Allons donc, monsieur le colonel! Les vrais soldats, dont je suis et dont vous êtes, savent mourir ou tuer n'importe où et n'importe comment. Il n'est pas besoin de drapeaux ni de musique!

Piali bey revenait, accaparant son hôte. Je traversai les salons. Il n'y avait là aucune femme qui valût selon moi qu'on causât avec elle. Lady Falkland n'était pas venue; et je n'aperçus en fait de Française que la petite Terrail, qui dansait avec son mari, comme de juste.

Les toilettes étaient élégantes, voire bien portées. Le monde diplomatique, minutieusement copié par le «Tout-Péra», maintient ici le goût féminin à un niveau acceptable. En outre, Piali bey ne reçoit pas la simple bourgeoisie. Mais son bal, s'il y gagnait en brillant, y perdait en pittoresque. Je n'eus pas le plaisir d'apercevoir mesdemoiselles Kolouri, ni d'entendre le français spécial qui se parle dans le milieu grec. A peine si je pus saisir au vol cette phrase d'une fort belle dame, originaire de ce milieu, mais acclimatée dans les sphères officielles, depuis que son mari, banquier, a gagné force millions dans je ne sais quelle spéculation audacieuse: «Mademoiselle Une Telle? Dieu sait ce qu'elle aura de dot: n'oubliez pas que sa mère a déjà trois autres enfants, et un cinquième dans la rue». Je sais que cela veut dire «en route». Mais cette rue métaphorique me comble toujours de joie.

N'importe. Les salons n'offraient aucune attraction bien notable. Le fumoir, par contre, était intéressant. Dès que j'y entrai, Narcisse Boucher, assis au milieu d'un groupe, me fit signe d'approcher et d'écouter.

Un gros homme à mine de juif allemand, constellé de croix et de bagues, prenait toute la terre à témoin d'une injustice déplorable, dont il se prétendait la victime.

—Ah! larmoyait-il, je puis bien attester le bon Dieu et ses saints que j'ai fait le possible et l'impossible! Quatre heures d'horloge, j'ai tenu le premier secrétaire de Sa Majesté comme je vous tiens, par le bouton de l'habit! Mais autant discuter avec une borne. Des sourires et des compliments, tant qu'on en veut. D'argent, point. Et à tous les raisonnements, la même réponse: «Je suis bien de votre avis; mais Sa Majesté ne peut pas donner une livre de plus.» Quand il s'agit de restituer aux trois quarts de l'Arabie toute sa prospérité antique!

Il s'épongeait le front. Narcisse Boucher, bonhomme, compatit:

—C'est vrai que la garantie kilométrique n'est pas exorbitante. Mais enfin, n'est-ce pas? vous avez la concession. C'est le principal.

—C'est le principal ... pour l'Arabie, oui! Le chemin de fer sera fait. Mais nos pauvres actionnaires ne s'engraisseront pas de leurs dividendes.

—Bah! ils sont déjà gras....

Narcisse Boucher se levait, et je le suivis dans l'embrasure d'une fenêtre:

—Vous l'avez entendu? me chuchota-t-il, goguenard. C'est Frederlow le Prussien, l'homme des wagons et des rails. Vous êtes au courant de son affaire? Il veut relier la Mecque et Mascate, à travers cinq cents lieues de sables et de cailloux. Naturellement, ça ne rapportera jamais un centime: il n'y a pas un habitant sur tout le parcours, et d'ailleurs, le transit par mer coûtera trois fois moins. Mais le Sultan paiera la garantie kilométrique, et le bénéfice sera tout de même coquet.

—Mais Frederlow se plaint du chiffre?

—Vous êtes jeune, vous! Écoutez un peu, vous allez rire!

Et Narcisse Boucher se retourna vers l'Allemand:

—A propos, vos études sont finies, je suppose? quelle sera la longueur totale de la ligne?

Le gros homme leva les deux bras au ciel:

—Seigneur! c'est bien là le pire: nous comptions sur deux mille neuf cents kilomètres; mais ce désert de Dalma est criblé de précipices; et la faible contribution du gouvernement ne nous permet pas d'entamer de trop grands ouvrages d'art....

—Bref, combien?

—Trois mille six cents, sept cents....

Narcisse Boucher ricana en sourdine:

—Hein, colonel? vous admirez le truc: on accepte le chiffre du sultan, pour la garantie kilométrique; mais on ajoute des kilomètres en proportion. En fin de compte, on y gagne. Sans parler de l'économie qu'on réalise sur les viaducs, réduits à leur plus simple expression. Il ne coûtera pas cher d'établissement, le chemin de fer de Mascate. Ces braves Turcs, hein? Ils en ont, une laine de mouton!

Candidement, je m'indignai:

—Mais comment le Sultan accepte-t-il?...

—Le Sultan? mon pauvre colonel! derrière Frederlow, il y a l'ambassadeur allemand; et derrière l'ambassadeur allemand, l'Allemagne. Il faut bien avaler la sauce, allez!

Dans la porte s'encadra la haute stature de Mehmed Djaleddin. Frederlow, l'ayant vu, s'était tu soudain.

Mehmed vint à moi:

—Monsieur le colonel, je voudrais vous transmettre une invitation....

—Je suis à vos ordres, monsieur le maréchal.

Il me prit à part:

—Je n'use pas de diplomatie, vous le savez. Voici: je ne veux pas que vous jugiez notre pays sur des réceptions comme celle de ce soir.... Oh! à Dieu ne plaise que je juge mes hôtes! mais ils sont chrétiens,—et les chrétiens de Turquie ne sont pas de vrais Osmanlis. Alors, acceptez-vous de venir déjeuner, mardi prochain, chez un de mes amis, musulman? Je ne puis vous avoir chez moi, vous savez pourquoi....

—Je sais....

—Mais mon vieux compagnon le général Atik Ali pacha, qui n'a pas, lui, l'honneur redoutable d'entrer chaque matin au palais d'Yildiz, sera joyeux d'accueillir à sa table mon convive. Voulez-vous?

—Certes!

—Bon. Chez Atik Ali pacha, je vous promets au moins—bref regard vers l'homme au chemin de fer—que vous ne rencontrerez pas d'Allemand. A vous, Français, cela doit plaire.


[XXI]

Atik Ali pacha habite au cœur de Stamboul, à deux pas du Séraskiérat, un conak austère en bordure sur une route tout à fait silencieuse.

Le conak lui-même n'est pas moins silencieux. Atik Ali pacha est un vieil homme, grave et doux, comme le sont la plupart des Osmanlis. Les parents qui vivent sous son toit,—l'hospitalité turque n'a point de bornes,—sont vieux comme leur hôte, et vieux aussi les domestiques, tous anciens soldats ou paysans. Seul, le fils d'Atik Ali, Hamdi bey, amène parfois dans la maison calme le rire sonore de ses camarades de régiment: Hamdi bey est capitaine aux hussards; et Atik Ali pacha, fier de ce bel officier qui est son fils, accueille avec amitié les jeunes hommes qui portent le même dolman vert et le même tarbouch d'astrakan. D'ailleurs, souvent empli de sabres et de hausse-cols, le conak n'en est guère plus brillant: car la jeunesse turque a gardé intact le respect qu'on rendait jadis aux barbes blanches. Et l'on contient sa voix devant Atik Ali pacha.

Nous déjeunons dans une salle vaste et fraîche, plafonnée à la turque de peintures aux vives couleurs. Et je goûte le contraste de ces deux hommes: Atik Ali, Mehmed Djaleddin. Atik Ali pacha, plus vieux que Mehmed de vingt ans, n'est que général—fékir;—et l'on devine vite, à voir ses yeux pensifs et ses cheveux de neige, que les intrigues de palais n'ont jamais été le fait de ce vieillard. Mehmed Djaleddin pacha, maréchal et tout-puissant favori de Sa Majesté, a jadis fait ses premières armes sous le commandement d'Atik Ali, déjà chef d'escadron. Mais Mehmed, né de race princière, et page au harem impérial pour ses débuts, était, avant même d'avoir porté l'épée, désigné pour une carrière rapide et éclatante.

Partout ailleurs qu'en Turquie, je crois bien qu'entre deux officiers si différents par leur destin, un abîme existerait, qu'aucune amitié ne pourrait combler. Mais la Turquie est la seule terre au monde d'où l'envie soit exclue, parce que les Turcs sont les seuls vrais démocrates que je sache. (J'ai vu hier, à la porte du Séraskiérat, le ministre de la guerre faire attendre son carrosse pour qu'un décrotteur de la rue lui cirât les souliers; le décrotteur et le ministre se traitaient l'un et l'autre d'effendi, et se saluaient avec une affabilité égale.) Aussi Atik Ali n'en veut pas du tout à Mehmed d'être maréchal et de n'avoir pas cinquante ans. Et c'est Mehmed qui s'incline bas devant son ancien chef et qui le nomme «son père», car la vieillesse seule est vénérée sur la terre d'Allah.

Nous mangeons à la turque, naturellement. Rien de trop exotique, d'ailleurs. La cuisine turque est proche parente de la cuisine française. Du mouton rissolé à la broche—chich kébab;—du mouton en sauce—orman kébab;—des légumes d'Europe; du riz; un irréprochable pilaf; des feuilles de vigne farcies; des laitages; le yohourt acidulé, et le célèbre kaïmak, pour lequel on enferme les bufflesses dans des étables obscures. Enfin des fruits: l'admirable raisin d'Anatolie, plus gros que les panses provençales, et plus savoureux que le chasselas de Fontainebleau.

Bien entendu, point de femmes à table. Atik Ali pacha est marié, et Hamdi bey de même, et Mehmed Djaleddin aussi. Mais les dames musulmanes ne paraissent pas dans le logis des hommes, dans le sélamlick. Le haremlick, muré et grillé, voilà leur part. Elles en sortent d'ailleurs comme bon leur semble, pour se promener, faire leurs emplettes, rendre visite à leurs amies, et bavarder comme il leur plaît dans les cours de mosquées. Même, à tout bien peser, les mœurs turques donnent peut-être aux femmes plus de vraie liberté que nos mœurs d'Occident[1]: un mari français n'accepterait probablement pas certaines prérogatives que s'arrogent les harems, et auxquelles nul mari de l'Islam ne voit rien à reprendre. Mais en revanche, la maison conjugale est ici partagée en deux, et l'époux seul a le droit de franchir la cloison-frontière.

Nous sommes dix convives, tous soldats. C'est en l'honneur de Mehmed Djaleddin pacha, décoré de l'Imtiaz, qu'est donné le repas. Mais nul compliment indiscret ou balourd n'est infligé au maréchal. Être brave, cela est tout simple pour des Turcs. Et seulement, à l'entrée, chacun des officiers présents a salué Mehmed un peu plus bas qu'il n'est de règle.

On cause familièrement, sans étiquette. Un capitaine d'état-major, frais arrivé d'Allemagne, où il achevait, dans un régiment d'artillerie, son stage réglementaire, donne en quatre mots son impression sur l'armée prussienne:

—Excellents officiers. Exécrables soldats.

Mehmed pacha me regarde:

—Monsieur le colonel, voilà peut-être qui vous étonne. Vos écrivains militaires français vous rebattent les oreilles des vertus miraculeuses du soldat allemand. Nous, Osmanlis, qui faisons en Allemagne nos études théoriques et nos stages d'application, sommes d'un avis différent.

Le vieil Atik Ali hoche la tête: de son temps, c'était à Paris, non à Berlin, que les Turcs apprenaient l'art de la guerre.

—Izzet bey, vous entendez le pacha: expliquez à monsieur le colonel pourquoi vous jugez avec tant de sévérité les hommes de là-bas?

Izzet bey s'exécute de très bonne grâce. Bien entendu, tout l'état-major turc parle français comme s'il sortait de Saint-Cyr.

—Mon colonel, les Allemands sont des mécaniques. Ça obéit magnifiquement, surtout aux ordres appuyés de coups de bottes. Mais ça n'est propre qu'à obéir. Point d'initiative, point d'intelligence; et presque pas de bravoure. Nos paysans d'Anatolie, que Nasreddin hodja disait pareils à leurs buffles, sont, en comparaison, subtils et délurés.

J'interroge:

—«Nasreddin hodja»?

Tous rient. Atik Ali pacha m'explique:

—Nasreddin hodja est, après Karagheuz, le philosophe national des Osmanlis.

—Moitié Ésope, moitié Socrate, ajoute Mehmed pacha.—Un peu Sancho quelquefois. Ses mille et une aventures sont un trésor. Hamdi bey, vous qui êtes un conteur, réjouissez le colonel.

—Un matin,—commence Hamdi bey, Nasreddin hodja éveille sa femme dès la dernière étoile éteinte: «Femme, j'irai aujourd'hui dans la forêt, couper notre bois d'hiver.—Tu iras, dit la femme, inshallah (s'il plaît à Dieu)!—«Inshallah?» riposte Nasreddin, frondeur, pourquoi, «inshallah?» J'irai, s'il me plaît, et non s'il plaît à un autre.—Soit, dit la femme dévote. Tu iras, s'il te plaît, mais aussi s'il plaît à Dieu: inshallah!—Il n'y a point d'inshallah là-dedans», dit Nasreddin hodja. Et pour persuader sa femme, il la bat très fort. Après quoi il sort et s'en va dans la forêt. Mais, en chemin, il rencontre le vali qui va à la chasse. «Holà, Nasreddin, manant, viens rabattre notre gibier.—Excellence, je....—Tu répliques? Qu'on le batte, inshallah!, et qu'il vienne.» Tout le jour, et jusqu'à la première étoile allumée, Nasreddin hodja court les sentiers, rabat le gibier vivant et porte le gibier mort. On le congédie ensuite, sans backchich. A la nuit close, il frappe à sa propre porte, les mains vides, l'estomac creux et l'échine rompue. «Allah nous garde des djins! crie sa femme effrayée. Qui donc frappe si tard?» Et Nasreddin hodja, penaud, de dire: «C'est moi-même.... Ouvre.... inshallah!!»

Nous buvons maintenant un café admirable, dans des tasses à zarfs d'argent ancien. Et l'on apporte, non pas des narghilés vulgaires, mais des tchibouks d'autrefois, en bois de jasmin, longs comme les deux bras.

Le fumoir d'Atik Ali pacha est un atelier. Le vieux chef occupe ses loisirs en peignant, avec une minutie de petite fille, des aquarelles,—natures mortes ou paysages. Sur des étagères, une collection assez belle de verres turcs ou vénitiens met aux quatre murs une ribambelle d'arcs-en-ciel qui rehaussent agréablement le coloris un peu terne des œuvres d'Atik Ali pacha.

Cependant, les tchibouks sont fumés. On n'a parlé, sous le toit de mon hôte, ni politique, ni femmes. Et l'on n'a point médit du prochain.

Près de suivre Mehmed pacha, qui salue déjà son ancien général, je regarde une aquarelle: trois chênes gigantesques, dont la silhouette éveille en moi je ne sais quels souvenirs....

—Vous les reconnaissez?—dit Atik Ali, souriant.—Ce sont des arbres de France. Je les ai peints il y a très longtemps, dans la forêt de Fontainebleau. Autrefois, nous faisions nos stages d'application dans votre armée....

Il va prendre, dans une vitrine, un tout petit verre de cristal turc, rayé de bandes dépolies.

—Monsieur le colonel, acceptez ceci en souvenir d'un vieil homme auquel vous avez fait aujourd'hui beaucoup d'honneur. C'est un verre à vin d'Ismidt.... Vous savez? Le vin d'Ismidt que le Prophète nous a permis.—Et quand vous retournerez dans votre France, saluez de ma part les beaux chênes de la forêt de Fontainebleau.


[1] Quand la page ci-dessus fut écrite,—le 28 juin 1906—l'admirable roman de Pierre Loti: Les Désenchantées, n'avait pas encore paru. Et l'auteur ne croyait pas nécessaire d'appuyer davantage sur cette vraie liberté que les mœurs turques consentent à la femme. Aujourd'hui, beaucoup de lecteurs l'accuseront peut-être d'avoir écrit très légèrement....

Il n'en est rien, pourtant. Qu'on veuille bien relire avec attention Les Désenchantées: on constatera que les dames turques, héroïnes de ce livre, sont de très grandes dames appartenant, non seulement à l'aristocratie, mais à la Cour, et jouissant toutes d'au moins cent mille livres de rentes. Pour ces dames-là, oui, la loi de l'Islam est dure. Dans nul pays plus qu'en Turquie, fortune n'est synonyme d'esclavage. Fortune, cela veut dire: eunuques, suivantes, conak fermé, carrosse,—autant de geôliers, autant de geôles.—Mais l'immense majorité des femmes de Turquie n'ont point de nègres et vont à pied. Et celles-ci que le contact de l'Europe n'a pas encore détraquées trop profondément, vivent en vérité plus libres, plus maîtresses sous leur toit, que ne sont nos femmes à nous. Quel est, par exemple, le mari occidental qui accepterait d'abandonner complètement à sa femme l'éducation de ses filles, et même de ses fils, jusqu'à ce que celles-là soient femmes et ceux-ci adolescents?


[XXII]

Donc, monsieur de Sévigné, vous voilà tout féru des Turcs et de la Turquie, pour avoir mangé le pilaf et kébab d'un vieux férik à barbe blanche qui peint des aquarelles en collectionnant de la verrerie fêlée.

Madame Érizian m'offre, non pas de son thé anglais que je n'aime guère, mais d'un vin de Chypre agréablement âgé.

Elle fait d'ailleurs une maîtresse de maison parfaite. Je ne sais point de Française qui me tendrait mon verre avec plus de grâce; surtout de Française alourdie, comme est madame Érizian, par soixante-quatre printemps.

—Mais voyons, monsieur de Sévigné! ce sont des sauvages, ces Turcs. Comment vous, Européen, civilisé, pouvez-vous vous entendre avec eux?

Madame Érizian, Arménienne, s'irrite quelquefois de ma prédilection pour l'Islam, et m'en veut un peu des sentiments moins doux que je professe pour sa race à elle, trop amoureuse d'écus ou de pierreries, selon le sexe. J'ignore, hélas, le bel art de dissimuler mes moindres antipathies.

—Madame, vous avez raison quant aux Turcs: ce sont des sauvages. J'irai plus loin que vous; je ne crois pas qu'ils puissent jamais être civilisés. Mais vous vous trompez étrangement sur mon propre compte: je suis, moi, un sauvage comme eux. Songez donc que je m'appelle de Sévigné, que les Sévigné sont une souche bretonne vieille de neuf siècles, et que mes grands-pères, par entêtement de noblesse, ne se sont pas mésalliés trois fois en neuf cents ans. J'ai donc, bon gré mal gré, la cervelle d'un Celte de l'an mille. Et c'est bien autre chose que la cervelle d'un Osmanli des temps présents!

—Ta ta ta ta! Vos Osmanlis des temps présents, vous ne les connaissez guère. Je voudrais que vous fussiez Arménien, un jour de massacre.... Vous admettez le massacre, vous?

—J'admets très bien que ruiné, dépouillé, raclé jusqu'à l'os, et légalement désarmé contre les prêteurs et les rapaces, on se fasse justice soi-même.

—Par l'assassinat?

—Voilà un gros mot. Disons par le meurtre....

La porte s'ouvre. Un pas vif que je connais bien.... Lady Falkland entre et embrasse sa vieille amie.

Je ne manifeste pas tout l'étonnement diplomatique qui serait de circonstance. Pour ne pas mentir, la rencontre est préméditée. Lady Falkland et moi nous sommes promenés avant-hier, une heure, dans Stamboul, et rendez-vous a été pris pour aujourd'hui.... Il est vrai que madame Érizian n'est pas des gens dont il faut se défier.

Et d'ailleurs, en matière de diplomatie, lady Falkland en remontrerait à l'Alceste de Molière. Elle vient droit à moi, souriante, et me tend sa main à baiser,—pas le bout des doigts, le poignet.

—Bonjour! Savez-vous que c'est notre troisième rencontre de cette semaine?

Madame Érizian nous regarde l'un et l'autre:

—Encore ces maudites promenades en tête-à-tête, qui me font trembler pour vous, ma petite!

Lady Falkland se moque:

—Trembler!... vous tremblez toujours. Ah! les Turcs ont raison: Allah a fait le lièvre et l'Arménien....

—Hum! vous connaissez mal le proverbe, ou vous le citez trop poliment.... Les Turcs disent: «Allah a fait le lièvre, le serpent et l'Arménien....» Le serpent!... je suis peut-être peureuse ... et encore! les Arméniennes ont toujours été plus courageuses que leurs maris. Mais, avant tout, je suis prudente. Et vous, vous êtes folle!... Monsieur de Sévigné, ayez de la raison pour elle. A quoi cela vous avance-t-il tous les deux, je vous le demande, de courir Stamboul, bras-dessus, bras-dessous, comme deux amoureux que vous n'êtes pas, au risque de toute une ribambelle de catastrophes?

—Ça nous avance à faire l'école buissonnière! Ma vieille amie, ne grondez pas. Nous nous amusons comme nous pouvons, et nos escapades sont bien innocentes. Voyez-vous, M. de Sévigné et moi, nous nous ressemblons beaucoup: nous sommes deux bêtes en cage; ma cage à moi, la cage conjugale, est la plus étroite; mais sa cage à lui, la cage diplomatique et mondaine, n'est pas bien large non plus. Alors, vous comprenez notre rage de grand air! Dans le beau Stamboul désert, si grand qu'il n'en finit plus, nous galopons comme des poulains échappés; et, une pauvre petite heure durant, nous nous donnons l'illusion d'être libres, d'avoir cassé nos laisses et rompu nos colliers. Allez, cette illusion-là vaut bien qu'on risque quelque chose.... Et puis, quelle chose? vous avez des yeux arméniens, des yeux immenses! vous voyez trop large. «Des catastrophes!» quelles catastrophes?

—Avec ça que le jour où un espion de votre mari vous pincera toute seule au bras de ce colonel-là, vous ne serez pas à la merci d'un bon scandale, et forcée de mettre les pouces pour éviter le pire! Vous savez dans quel pays nous vivons, et vous savez que le tribunal consulaire anglais, requis par sir Archibald, se contenterait de modestes preuves....

Lady Falkland hoche la tête. Elle sait tout cela,—et moi comme elle. Oui, certes, ma responsabilité serait lourde, si jamais....

Mais soudain, lady Falkland, d'un geste de la main, donne la volée à son souci. Et je revois l'habituel sourire qui me plaît tant,—le sourire enfantin qui n'efface pas tout à fait le pli triste de la bouche:

—Figurez-vous, monsieur de Sévigné, que mon fils, ne vous ayant pas vu de toute la semaine, m'affirmait hier que votre grand ami le maréchal Mehmed Djaleddin avait dû vous coudre dans un sac et vous jeter au fond du Bosphore....


[XXIII]

26 octobre.

C'est le jour des manifestations féminines; deux femmes m'ont fait ce matin l'insigne honneur de s'apercevoir que j'existe.... Je n'ai, bien entendu, pas la moindre envie de consigner dans ces notes tous mes faits et gestes; et je préfère omettre spécialement certaines aventures très vulgaires auxquelles bien peu d'hommes ont le courage de se dérober, mais que seuls les jeunes gens peuvent avouer avec élégance. Un amoureux de quarante-six ans risque d'être souvent ridicule, et un amant de même âge risque parfois d'être répugnant.

Néanmoins, je m'en voudrais de passer sous silence les anecdotes d'aujourd'hui; car l'une est ma foi, jolie, et l'autre joyeuse à souhait.

J'étais donc, tout à l'heure, attelé à l'étude des récentes cartes de Macédoine qu'a dressées, je ne sais par quel sortilège, le grand état-major autrichien, quand mon cavas Achmet vint, avec quelque mystère, m'informer qu'une vieille femme insistait pour me parler à moi-même.

Intrigué, je fis entrer; et je vis une Arménienne propre et pauvre, toute vêtue de noir, l'air digne et décent. Elle me salua d'une révérence quasi monacale, puis entr'ouvrant son grand châle, en sortit une gerbe de tubéreuses qu'elle me présenta. Après quoi elle s'en fut, sur une deuxième révérence. Le tout, sans avoir ouvert la bouche.

Je demeurais, les fleurs en main, un peu ahuri, quand j'avisai une lettre, très cachetée, qu'on avait insinuée parmi les tiges. Je l'ouvris et, du premier coup d'œil, je reconnus le papier à dentelle d'or de ma petite voisine de Béicos. Seigneur! voilà plus d'un mois.... J'avais tout à fait oublié cette histoire.

La lettre est charmante, et la jeune personne bien ingénue,—ou tout le contraire:

«Vous n'êtes pas revenu, malgré votre promesse. Et bientôt nous quitterons Béicos à notre tour. Déjà nous préparons le départ. Ma mère passe toutes ses journées en ville, et elle y reste parfois la nuit. Ces nuits-là, je m'accoude au shahnichir, sous les étoiles, et j'attends que votre caïque vous ramène près de moi.»


J'ai mis les tubéreuses dans un vieux vase de cuivre niellé, que M. Carazoff m'a vendu l'autre jour: «Travail de Damas, monsieur le marquis! Beau comme une lampe de mosquée!...» Et j'ai fait, avec le papier à dentelle, une infinité de petits papillons que je noierai, ce soir, du haut du grand pont, dans la Corne d'Or.

Cependant, je m'étais remis à mes cartes autrichiennes. Et le cavas Achmet, tout à coup, frappa encore, m'informant cette fois, qu'une jeune dame insistait, etc. Voir plus haut.

La première surprise m'avait aguerri. Et je faillis trouver toute naturelle l'apparition, sous ma petite ogive d'ébène, de Calliope Kolouri en personne;—de Calliope; elle se nomma en entrant;—de Calliope toute seule; sans le plus léger chaperon.

Elle-même, en dépit de l'aplomb considérable qu'elle possède en propre, et dont sa visite me donnait une preuve superflue, mais forte, fut décontenancée du sourire placide qui l'accueillait et du geste aisé qui lui désigna un fauteuil. Assise, ses yeux un peu incertains braqués sur les miens, elle hésita presque une minute avant de me débiter les diverses excuses qu'elle avait évidemment préparées tout le long du chemin qu'il y a de chez elle ici:

—Figurez-vous ... je passais sous vos fenêtres, par hasard. Alors, j'ai songé que vous viviez dans cette grande maison.... J'étais si curieuse de voir votre chez vous. Je n'ai pas résisté....

Je la laissai s'en dépêtrer comme elle put. Elle finit par des mines confuses, puis contempla mes quatre murs l'un après l'autre, religieusement:

—Comme c'est bien! Comme on sent le goût français!

Elle feignait une admiration excessive et invraisemblable: mes deux salons, simples jusqu'à la nudité, et seulement parés de grands tapis persans, couleur de pourpre sombre, n'ont pas de quoi plaire aux yeux d'une petite Grecque de Péra, affolée de bibelots. Mais parmi ses oh! et ses ah! je cherchais vainement la vraie raison de sa visite. Et je ne trouvais pas....

Je n'ai d'ailleurs pas trouvé encore. Une idée m'est bien venue, mais tellement absurde!...

Voici le fait: les salons inspectés en détail, mademoiselle Kolouri réclama, non sans rougir très fort, une petite promenade dans le reste de l'appartement. La salle à manger ne la retint qu'une minute. Et, comme à la porte suivante, je l'avertissais loyalement que nous arrivions à ma chambre, elle entra comme un trait, non sans bredouiller, très vite:

—Vraiment, je ne sais pas si je puis....

Apparemment, elle pouvait. Elle pouvait même à ce point, qu'après être demeurée un instant debout entre la chaise et le fauteuil, elle se décida soudain à s'asseoir sur le sommier.

Je la regardai faire, un peu gêné.... Mais sans doute qu'un lit n'est pas pour lui faire peur.

—Oh! dit-elle, avec un sourire de coin, vous avez un très bon sommier....

Je ne bronchai pas. Elle continua, enhardie et bavarde:

—Vous devez me juger bien sévèrement.... Entrer ainsi dans la chambre d'un monsieur.... Mais je sais que les Français respectent les jeunes filles....

Elle fixait le bout de ses bottines avec la plus soigneuse attention.

—Jamais je n'oserais entrer de la sorte chez un jeune homme d'ici.... («Jeune homme!» peste! je suis flatté.) C'est que vous connaissez une définition de l'amour? (Aïe! où est l'excellente madame Kerloff?) «L'échange de deux fantaisies, et le contact....» Comme jeune fille, je ne peux naturellement que m'en tenir à l'échange ... et les jeunes gens d'ici exigent le contact.... C'est très difficile, pour une jeune fille, de flirter à Péra....

Je riposte, malgré moi:

—Mais alors, puisque c'est si difficile ... les jeunes filles qui flirtent doivent être extrêmement habiles?

Elle rit d'un petit rire nerveux, très aigu:

—Oh!... pas tant que vous croyez ... mais tout de même ... elles savent des choses....

Ses yeux se baissent, hésitent, puis me regardent derechef, avec une sorte de résolution, de—défi.

Ah bah? est-ce que? Mais c'est vrai, que les Français respectent instinctivement les jeunes filles. Je recule jusqu'au fauteuil, et je m'assieds.


Mademoiselle Calliope Kolouri est sortie de chez moi, dix minutes plus tard, tout à fait intacte. Et, bien entendu, je n'admets pas un seul instant que cette jeune fille ait eu, sous mon toit, la moindre arrière-pensée.


[XXIV]

27 octobre.

Très singulière soirée, hier; quatre heures douteuses et troubles, qui me laissent un dégoût et presque une salissure....

J'ai dîné au cabaret Tokatlian, à Péra. La visite matinale de Calliope m'avait tourné l'esprit vers des idées d'un ordre folâtre, et je m'étais décidé à ne pas achever la journée chez moi, tout seul. Chez Tokatlian, la salle basse était cependant trop claire et trop bruyante pour mon goût. Je montai donc au restaurant du premier étage, plus discret, plus aimable aussi, car souvent dînent en ce lieu des dames solitaires, chapeautées très somptueusement. L'une d'elles, qu'on nomme Carline, a déjà consenti, à diverses reprises, à s'asseoir en face de moi. Or, Carline n'était point là. Et par contre, deux convives s'y trouvaient, dont la vue me contraria: sir Archibald Falkland, et son inséparable Cernuwicz....

Le Polonais m'aperçut tout de suite, et m'interpella. Je ne crois pas être beaucoup plus sympathique à sir Archibald que lui-même à moi. Sa femme est entre nous, et il a trop de sagacité, sous ses dehors de brute, pour ne pas sentir fortement que nous ne pouvons être, lui et moi, qu'ennemis. Mais Cernuwicz, que je n'aime guère plus, et pour qui mon antipathie se double d'une répugnance quasi peureuse, me prodigue au contraire en toutes rencontres une cordialité sans bornes, dont je suis encombré et gêné.

Hier, notamment, il n'eut point de cesse que je n'eusse accepté de dîner à leur table. Je n'avais d'ailleurs aucun motif poli à refuser. Falkland, correct toujours, m'avait accueilli très courtoisement.

Je dînai donc avec eux: Cernuwicz fit tous les frais et bavarda si bien que je pus garder à peu près le silence. Cependant je songeai à me libérer promptement de cette compagnie fort différente de celle que j'avais cherchée et le dessert expédié, je me levai.

—Marquis! fit Cernuwicz, vous ne nous quitterez pas si tôt? Je parie que vous allez, de ce pas, voir des filles. Hein, ne dites pas non! Nous aussi, nous irons. Demeurez donc avec nous.

J'essayai une excuse.

—Ah bah! vous, un Français, vous reculez devant une petite fête? Allons, il faut s'encanailler de temps en temps. Encore non? Mais nous allons croire que c'est par fidélité d'amour.... Ah! ah! marquis, vous voulez nous faire honte, et spécialement à Falkland, qui est marié. Vous vous gardez à la dame de vos pensées.... Et qui est-elle? Nous allons deviner, attendez un peu!

Ce verbiage me portait terriblement sur les nerfs. Mais je m'avisai que le plus simple était, tout bien pesé, de rester avec eux. Un instinct me le conseillait comme un acte de prudence.... Les plaisanteries polonaises de Cernuwicz me causaient un malaise confus, et il m'eût été très désagréable de donner un corps à son soupçon, et de le laisser en tête-à-tête avec le mari de lady Falkland, cherchant l'un et l'autre, parmi les femmes de notre monde, laquelle pouvait bien servir de raison à ma fuite.... Je restai.

Oui, soirée singulière.... Falkland et moi, également taciturnes; Cernuwicz, exagérant son exubérance....

Nous avons bu, comme de rigueur; d'abord, l'extra-brut classique, avant de nous lever de table; puis, au buffet du Cirque (c'était mercredi, gala diplomatique: le Cirque était obligatoire), un autre extra-brut, qui ressemblait à s'y méprendre au plus médiocre des whisky and soda; et enfin, çà et là, des mixtures diverses.

Péra n'est qu'une sous-préfecture: l'incognito y est impossible. Les jeunes Pérotes, très gourmés dans leurs immenses faux-cols, et scintillants de breloques et de bagues, nous regardaient avec un respect curieux: nous étions «des ambassades!» Mais il n'importait guère d'être ou non reconnus: une fête correcte,—smoking ou habit, cravate noire,—cela n'est pas mal porté dans la carrière.

... Le Cirque, d'abord. Ensuite, Concordia, le boui-boui le moins malpropre de la Grand'Rue....

Nous buvions, tous trois seuls à une table ronde. Des femmes nous frôlaient en rôdant. Mais le décorum ne permettait pas de les inviter dans un lieu aussi public.

En France, on sait faire la fête. La fête française est élégante, spirituelle, lumineuse: elle se souvient des soupers du XVIIIe siècle, des marquis pailletés et des petites maisons; elle sait n'être jamais vulgaire ni crapuleuse; elle déguise l'obscénité en libertinage; elle pimente la galanterie d'épigrammes et de madrigaux. J'ai vu des nuits de Paris et de Nice où il se prodiguait plus de grâce et plus de verve, entre quatre viveurs et quatre courtisanes, que tout le reste de l'Europe n'en dépense dans une année. Mais ailleurs, à Berlin, à Vienne même, les fêtards, toujours, irrémédiablement, ont l'air d'ivrognes en rut, et leurs maîtresses de putains.

Et, hier, c'était brutal et morose....

Assez tard, nous avons quitté les lieux où l'on a le droit d'être vu, pour d'autres qui exigent le mystère. Rue Linardi, Cernuwicz nous a conduits dans une maison assez ignoble, où des créatures soi-disant artistes ont dansé nues devant nous. J'ai l'horreur de ces trémoussements qui n'ont pas de beauté et ne sont que lubriques. Mais je voyais à côté de moi la face de sir Archibald rougir, et les veines de ses tempes enfler.

Après cette maison, une autre; et puis une autre encore. Entre temps, nous avons marché dans la Grand'Rue, moins laide quand il fait nuit, et quasi romantique, à cause de ses maisons irrégulières et hautes. Finalement, et selon le protocole de toute orgie pérote, nous avons frappé à la porte de madame Artémise. Madame Artémise est une vieille Grecque assez digne, qui accepte que, sous son toit hospitalier, des hommes du monde et de jolies filles qui n'en sont pas fassent connaissance. Des Grecques, des Arméniennes, voire des Slaves ou des Roumaines, fréquentent là très assidûment. On ne leur demande rien que d'être bien faites, et d'avoir au moins douze ans....

Or, ici se place un incident assez curieux.

Nous étions, en galante compagnie, dans le salon de madame Artémise, et j'essayais, à grand renfort de compliments lourds comme des massues,—les trottins d'ici n'en comprendraient point d'autres,—de dérider ces pauvres fillettes, qui avaient trop visiblement la mine d'être là par obligation professionnelle. Ce n'est pas gai à voir une prostitution qui se résigne.

Sir Archibald, au fond d'un fauteuil, m'écoutait parler, et regardait Cernuwicz, en train de flirter, plus brutalement, avec une gamine à jupe courte, en rupture d'école maternelle. La porte se rouvrait par intervalles, pour l'entrée d'une nouvelle venue, introduite en cérémonie. Tout à coup, sir Archibald se leva.

Madame Artémise amenait par la main une retardataire,—une fille assez belle, grande, mince, blonde et blanche, coiffée en bandeaux:—un type inattendu, parmi le petit bétail levantin à la peau mate, aux crins noirs.... Un souvenir de portrait italien me passa dans l'esprit: cette toile de Selvatico, vue à Milan.... Et je songeai soudain que la femme qui était là ressemblait, beaucoup, par tout l'essentiel de son corps et son visage, à lady Edith, cousine et maîtresse de sir Archibald Falkland....



Lui, à n'en pas douter, y songeait aussi. Debout, pâle, il regardait fixement l'image vivante. Et je voyais ses poings puissants trembler.

Brusquement, il fit trois pas, saisit le bras de la jeune femme, et, sans un mot, l'entraîna. Ils disparurent.

Il y eut un ricanement. Cernuwicz, très ivre, s'esclaffait, le bras tendu vers la porte. Il déclama tout de suite, racinien:

—J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné;
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné ...

Puis, se reprenant, et de cet air soudain féroce qui caractérise ses accès d'alcoolisme:

—Mais vous savez, monsieur le colonel français, je ne plaisante pas à propos de ces choses! Mon honorable ami, sir Archibald Falkland, est un homme libre....

Comme je ne bronchais pas, il s'attendrit:

—Et aussi, un homme sentimental. Et c'est pourquoi, lui, le géant, est épris des plus pures et des plus frêles, et couche avec elles, délicatement....

Au fait, tous ces boxeurs, couleur de bœuf cru, s'éprenaient des modèles de Romney et de Hoppner. Et ce doit être pour cela....


[XXV]

Épilogue de la soirée d'hier: le cavas des Falkland m'apporte, à l'instant, le billet que voici:

«Cher monsieur,

«Ceci est une ambassade.

«Mon mari, charmé, dit-il, des heures délicieuses que vous lui avez fait passer au cercle,—c'est si délicieux que cela le cercle?—me prie de vous inviter à déjeuner pour dimanche, sans aucune cérémonie. Je m'acquitte de cette ambassade avec l'empressement que vous devinez, et je vous prie de croire à tous mes sentiments les plus distingués.

«Mais venez, n'est-ce pas? Pour une fois, grâce à vous, cette table familiale, mon cauchemar de chaque jour, sera moins sinistre. A dimanche, je compte sur vous et je suis votre amie.

«GRANDMORNE FALKLAND».

Assurément, j'irai;—quand ce ne serait que pour raviver mon souvenir, et comparer la jeune personne d'hier à lady Edith, et, peut-être, revoir, devant celle-ci comme devant celle-là, sir Archibald, silencieux et pâle, les poings tremblants....