III

LES AMIS

J'ai hâte cependant de faire sortir Mme de la Fayette de cette chambre dorée. L'y laisser trop longtemps serait donner à croire qu'elle fut une sorte de Mlle de Scudéry du grand monde, faisant concurrence aux romans de Sapho et à ses Samedis. Or il n'y avait rien dont Mme de la Fayette eût horreur autant que de passer pour une femme auteur. Comme elle cachait son latin, elle s'amusait aussi à cacher ses œuvres. Elle a moins vécu par l'esprit que par le cœur, et c'est par le cœur qu'elle est arrivée au génie. Deux sentiments se sont partagé ce cœur: son amitié pour Mme de Sévigné, son attachement pour la Rochefoucauld. Commençons par Mme de Sévigné. Aussi bien est-elle la première, en date du moins.

Lorsque, dans la lettre célèbre où elle annonce à Mme de Guitaut la mort de Mme de la Fayette, Mme de Sévigné faisait remonter à quarante années en arrière l'origine de leurs relations, ce n'était point paroles en l'air que lui arrachait la douleur. Mme de la Vergne s'était remariée en effet en 1650 avec l'oncle du marquis de Sévigné, qui vivait encore à cette époque. Marie de la Vergne, un peu isolée jusque-là par son éducation et sa vie errante, avait été heureuse de trouver dans la famille de son beau-père une amie de quelques années, il est vrai, plus âgée qu'elle, mais cependant toute jeune encore. La mort du mari indigne, que, suivant l'expression de Loret, Mme de Sévigné lamenta de si bon cœur, dut encore les rapprocher. Mme de Sévigné se trouvait veuve à vingt-six ans. Ses enfants étaient en bas âge; son cœur était libre; elle n'avait personne sur qui reporter ce fond sinon de passion, du moins de tendresse exubérante qui était en elle. Elle s'éprit, le mot n'est pas trop fort, de sa jeune amie, et, jusqu'à l'époque du mariage de Marie de la Vergne, elle vécut avec celle-ci sur le pied de la plus étroite intimité.

Il arrive parfois que ces liaisons de jeunesse, précisément en raison de ce qu'elles ont d'un peu ardent et excessif, se relâchent avec les années. Les cœurs qui aiment à aimer se prennent d'abord où ils peuvent, et leurs amitiés sont de véritables passions; puis l'amour vrai survient qui remet les choses en leur place, et le premier lien, sans se briser, perd un peu de sa force. Il n'en fut point ainsi entre Mme de Sévigné et Mme de la Fayette. Leur amitié fut sans nuages; c'est le mot dont Mme de Sévigné se sert elle-même; et en effet leur liaison, surprise en quelque sorte sur le vif par la publication de leurs lettres, ne paraît pas avoir connu un jour d'éclipse. S'il y eut parfois contestation entre les deux amies, ce fut sur cet unique point: laquelle des deux aimait mieux l'autre? «Résolvez-vous, ma belle, écrivait Mme de la Fayette à Mme de Sévigné, à me voir soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence, que je vous aime encore plus que vous ne m'aimez.» Mme de Sévigné semblait bien s'avouer vaincue, lorsqu'elle écrivait à Mme de Grignan: «Mme de la Fayette vous cède sans difficulté la première place auprès de moi. Cette justice la rend digne de la seconde. Elle l'a aussi.» À l'époque où survint cette contestation, Mme de Sévigné, avec un peu de malice, aurait pu répondre à Mme de la Fayette que, dans ses sentiments, elle aussi n'occupait que la seconde place. Mais, durant leur première jeunesse, elles avaient été véritablement tout l'une pour l'autre, vivant, à Paris comme à la campagne, dans une étroite intimité, d'une même vie de monde et de divertissements. C'était à cette vie commune que pensait Mme de Sévigné, lorsque, bien des années après, elle écrivait à Mme de Grignan: «Nous avons dit et fait bien des folies ensemble. Vous en souvenez-vous?» Quelles étaient donc ces folies que les deux amies avaient dites et faites ensemble, et dont Mme de Grignan pouvait se souvenir? Sans doute, Mme de Sévigné fait allusion à leurs fréquents séjours au château de Fresnes en Brie, chez Mme du Plessis-Guénégaud, la sœur du maréchal de Praslin. Mme du Plessis-Guénégaud était une de ces femmes qui s'étaient partagé l'héritage de Mme de Rambouillet, et qui s'efforçaient de continuer les traditions d'Arthénice. Les principaux personnages de sa société avaient gardé la coutume de se donner mutuellement des noms tirés de la mythologie et du roman: Mme du Plessis-Guénégaud était Amalthée, et M. du Plessis Alcandre; Pomponne, grand ami de la maison, était Clidamant. Mme de Sévigné et Mme de la Fayette y devaient être désignées sous leur nom de précieuses: Sophronie et Féliciane. Cette société raffinée s'était donné à elle-même un sobriquet assez vulgaire: les Quiquoix, et les Quiquoix se livraient à toutes sortes d'espiègleries. De ces espiègleries Mme de la Fayette était généralement la victime; elle se plaint dans une lettre à Pomponne d'être le souffre-douleurs à Fresnes, et qu'on se moquait d'elle incessamment. Mlle de Sévigné prenait part à ces gaietés. On mandait à Pomponne, alors ambassadeur en Suède, qu'on la salait, et il paraît que ce salement, auquel Pomponne regrettait de n'avoir pas assisté, fut fort drôle. On a quelque peine à se figurer Mme de la Fayette se mêlant à ces drôleries. Mais elle ne fut pas toujours la personne maladive et mélancolique que nous nous figurons, et elle eut, comme presque toutes les femmes, une période de gaieté juvénile. De cette période il reste un témoignage, un document, comme on dit aujourd'hui, c'est le portrait qu'en 1659, sous un nom supposé et un nom d'homme, Mme de la Fayette a tracé de Mme de Sévigné. C'est la première œuvre de sa plume. Je ne puis le citer en entier, mais j'en reproduirai ces quelques traits si fins et si justes: «Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs; vous paraissez née pour eux et il semble qu'ils sont faits pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Aussi la joie est l'état véritable de votre âme et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée, mais à la honte de notre sexe, cette tendresse vous a été inutile et vous l'avez renfermée dans le vôtre en la donnant à Mme de la Fayette.»

«La joie est l'état véritable de votre âme.» Comme c'est bien ainsi que Mme de Sévigné nous apparaît encore à travers deux siècles écoulés, joyeuse non pas de cette joie frivole qui ne connaît ni les troubles de la passion ni les tristesses de la condition humaine, mais de cette joie sereine qui marque la force de l'esprit et la santé de l'âme. De tous les portraits qui ont été tracés d'elle, celui de Mme de la Fayette demeure le plus exact à la fois et le plus brillant.

Le moment approchait cependant où sans cesser «de la renfermer dans son sexe», Mme de Sévigné ne devait plus donner à Mme de la Fayette une aussi large part de tendresse. Ce fut l'amour maternel qui relégua l'amie de jeunesse à cette seconde place dont elle déclarait se contenter. Il semble qu'ainsi rassurée, Mme de Grignan aurait dû savoir gré à cette amie fidèle de tenir sa place pendant ces longues séparations si dures au cœur de Mme de Sévigné, et de l'environner des soins qu'elle-même ne pouvait lui donner. Ce fut, elle aurait dû se le rappeler, chez Mme de la Fayette que, quelques heures après son départ, sa mère se rendit en sortant de ce couvent de la Visitation où elle s'était d'abord enfermée pour sangloter sans témoins, et pendant plusieurs jours elle ne voulut voir que cette seule amie «qui redoublait ses douleurs par la part qu'elle y prenait». Mais telle que nous la devinons, à travers la correspondance de Mme de Sévigné, Mme de Grignan n'était point femme à sentir ces choses. Loin de lui savoir quelque gré des soins dont elle environnait sa mère, elle nourrissait au contraire contre Mme de la Fayette des sentiments de malveillance que Mme de Sévigné ne parvenait pas à désarmer. «Vous êtes toujours bien méchante, écrit-elle à sa fille, quand vous parlez de Mme de la Fayette.» D'où provenaient cette malveillance et cette froideur? D'un peu de jalousie filiale? Ce sentiment serait encore à l'honneur de Mme de Grignan. Mais je crains qu'il ne faille chercher une autre interprétation.

Mme de Grignan, en personne avisée, avait sans doute deviné que son frère, l'aimable et séduisant marquis de Sévigné, avait trouvé en Mme de la Fayette un protecteur contre la partialité de sa mère, toujours disposée à sacrifier à cette fille préférée les intérêts de ce fils méconnu. «Votre fils sort d'ici, écrivait un jour Mme de la Fayette à Mme de Sévigné; il m'est venu dire adieu et me prier de vous dire ses raisons sur l'argent. Elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de vous les expliquer tout au long;… et de plus, la grande amitié que vous avez pour Mme de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère.» Le conseil était bon. Pour peu qu'il ait été suivi, et que Mme de Grignan en ait deviné l'auteur, la malveillance s'explique, sans même qu'il soit besoin de supposer, comme l'a fait M. Walckenaer dans son intéressant ouvrage sur Mme de Sévigné, qu'un peu ménagère de son crédit à la cour, Mme de la Fayette ne l'ait pas mis toujours avec assez d'empressement au service des Grignan. Le grief serait, en tout cas, sans fondements; nous voyons, au contraire, par les lettres de Mme de Sévigné que Mme de la Fayette ne cessait de porter intérêt aux affaires de ces Grignan, toujours besogneux et en quête de faveurs. La vérité est qu'il y avait entre les deux femmes incompatibilité d'humeur; la sécheresse positive de l'une ne pouvait faire bon ménage avec la sensibilité un peu maladive de l'autre, et ce n'est pas à Mme de la Fayette que la malveillance de Mme de Grignan fait du tort.

Mme de la Fayette n'hésitait pas, on vient de le voir, à donner à son amie des conseils excellents, lors même qu'ils ne lui étaient pas demandés. Parlant d'elle et de son autre amie, Mme de Lavardin, Mme de Sévigné les appelait en plaisantant: mes docteurs; et ce n'est point docteurs en médecine qu'elle entend, mais docteurs ès sciences morales. Parfois, en effet, Mme de la Fayette était un peu régente, mais parfois aussi et toute disposée qu'elle fût à s'incliner devant la raison de son amie, Mme de Sévigné lui tenait tête. Ce fut ainsi qu'elle sut résister à une lettre «écrite sur le ton d'un arrêt du conseil d'en haut», que Mme de la Fayette lui adressa un jour de Paris en apprenant qu'un peu gênée d'argent, elle comptait passer l'hiver aux Rochers: «Il est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille; les Rochers sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront; vous vous ennuierez; votre esprit deviendra triste et baissera; tout cela est sûr; il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite. Il faut venir dès qu'il fera beau.»

Mme de Sévigné répond en badinant, et en donnant sa parole de ne point être malade, de ne point vieillir, de ne point radoter. Mais elle n'en est pas moins un peu émue du ton de cette lettre, et elle trouve que son amie se presse bien de la traiter de vieille. À la réflexion, la vivacité même de cette lettre lui fait cependant plaisir; car elle y découvre la force de l'amitié que Mme de la Fayette a pour elle. Elle n'en tint pas moins bon dans sa résistance, et le conseil d'en haut en fut pour son arrêt.

Ce rôle de consolatrice ou de docteur n'est pas toujours celui qu'on voit jouer à Mme de la Fayette dans la vie de son amie. Bien que le temps de la jeunesse fût passé, et qu'il ne fût plus question des folies de Fresnes, elles avaient conservé des distractions et des occupations communes. Ensemble elles allaient à l'Opéra entendre Alceste, et la musique de Lulli les ravissait jusqu'aux larmes. «L'âme de Mme de la Fayette en est toute alarmée», écrivait le lendemain Mme de Sévigné. Ou bien, dans la petite maison de Gourville à Saint-Maur, elles entendaient, avec moins d'émotion sans doute, la lecture de la Poétique de Despréaux. Ou bien encore Mme de Sévigné entraînait Mme de la Fayette aux sermons de Bourdaloue. Il leur disait de divines vérités sur la mort, et Mme de la Fayette, qui l'entendait pour la première fois, en revenait transportée d'admiration. Le jour même où elles avaient été ainsi en Bourdaloue, elles allaient également en Lavardinage ou Bavardinage, chez Mme de Lavardin, cette autre amie fidèle dont la mort précéda de peu celle de Mme de la Fayette, et là s'engageaient des conversations où le prochain n'était pas toujours ménagé. Mais peu à peu Mme de la Fayette, empêchée par sa faible santé, restreignait le nombre de ses sorties, et Mme de Sévigné prenait de plus en plus l'habitude d'aller chez elle. Comme Mme de Sévigné venait de l'hôtel Carnavalet, c'est-à-dire du Marais, et que Mme de la Fayette demeurait rue de Vaugirard, Mme de Sévigné appelait cela: aller au faubourg, et il lui semblait que c'était un grand voyage. Aussi lui faisait-elle de longues visites; elle s'installait en quelque sorte chez son amie, et en l'y accompagnant nous aurons l'occasion de pénétrer un peu plus avant dans l'intimité de Mme de la Fayette.

En 1640, alors que Mme de la Fayette n'avait encore que six ans, son père avait acheté des religieuses du Calvaire partie d'un grand jardin, «faisant, dit l'acte de vente, le coin occidental de la rue Férou». Cette petite rue, qui existe encore, donne dans la rue de Vaugirard en face du Petit-Luxembourg. Sur ce terrain, M. de la Vergne avait fait bâtir une maison, et c'est dans cette maison que sa fille demeurait, car son acte de décès porte qu'elle est morte «en son hôtel, rue de Vaugirard, proche la rue Férou». Le principal agrément de cet hôtel était un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert (ce que nous appellerions aujourd'hui une véranda), «le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris», disait Mme de Sévigné. Quant à la maison elle-même, il fallait qu'elle ne fût pas très spacieuse, car, à plusieurs reprises, Mme de la Fayette fit agrandir son appartement en gagnant sur le jardin. Dans cet appartement elle avait cependant une assez vaste chambre à coucher, et dans cette chambre un grand lit galonné d'or à propos duquel elle essuyait quelques railleries, s'il faut en croire une lettre assez malveillante de Mme de Maintenon. C'est dans ce jardin, et dans cette chambre à coucher, trop souvent dans ce lit, que s'est écoulée la dernière moitié de la vie de Mme de la Fayette. Mme de Sévigné venait passer de longues heures auprès de son amie. Par une belle soirée de juillet, elle s'oublie si tard dans le jardin à causer avec Mme de la Fayette et le fidèle d'Hacqueville, qu'elle rentre accablée de sommeil, et qu'elle trouve à peine le temps d'écrire un mot à sa fille avant de se coucher. Mais comme Mme de la Fayette passait beaucoup de temps au lit, c'était le plus souvent dans sa chambre à coucher que Mme de Sévigné lui faisait visite. Elle s'y installait pour la journée, prenait place au bureau, et de là écrivait à Mme de Grignan. Aussi, à travers plus d'une de ses lettres, on sent en quelque sorte la présence de Mme de la Fayette, qui tantôt charge Mme de Sévigné de quelque message, tantôt prend elle-même la plume, malgré son horreur pour la correspondance, et ajoute quelques mots à une lettre de Mme de Sévigné. Ou bien encore, elle écoute la lecture d'une lettre de Pauline de Grignan, et cette lettre lui semble si jolie qu'elle en oublie «une vapeur dont elle était suffoquée». Mais le meilleur de leur temps à toutes deux se passait en causeries, et quand on songe à ce que devaient être les propos, tantôt tristes et tantôt enjoués, qui s'échangeaient entre ces deux femmes si rares, à toutes ces richesses perdues, à tous ces parfums évanouis, on se prend à regretter la découverte tardive de ces instruments modernes dont la merveilleuse délicatesse capte et peut reproduire non seulement les paroles, mais jusqu'au son des voix. Ce regret s'accroît encore par la pensée qu'à ces conversations venait souvent en tiers se mêler la Rochefoucauld.

La Rochefoucauld! J'ai tardé jusqu'à présent à prononcer ce nom. Mais le moment est venu d'aborder le point délicat de la vie de Mme de la Fayette, et je dois, bien malgré moi, commencer par un peu de chronologie. En effet les biographes n'ont pu, jusqu'à présent, s'entendre sur la date à laquelle on doit faire remonter son entrée en relation avec la Rochefoucauld. Les uns, prenant à la lettre cette assertion de Segrais que leur amitié aurait duré vingt-cinq ans, la font commencer (la Rochefoucauld étant mort en 1680) en 1655, c'est-à-dire dès l'année même du mariage de Mme de la Fayette. Les autres fixent, au contraire, ce commencement à dix ans plus tard, c'est-à-dire précisément vers l'époque de la publication des Maximes; mais les uns et les autres sont d'accord pour tirer de la fixation de cette date les conséquences les plus graves. Si Mme de la Fayette n'a connu la Rochefoucauld qu'en 1665, le sentiment qu'elle a éprouvé pour lui était de l'amitié; mais si elle l'a connu dès 1655, alors c'était de l'amour. Quel que soit mon respect pour l'art de vérifier les dates, j'avoue qu'en cette matière il ne me paraît guère trouver son application. Dût-on parvenir à démontrer que Mme de la Fayette n'a connu la Rochefoucauld qu'en 1665, c'est-à-dire lorsqu'elle avait trente et un ans et qu'il en avait cinquante, la question ne me paraîtrait pas absolument tranchée pour cela. En effet, chronologie à part, une chose est certaine: c'est que la Rochefoucauld s'est emparé peu à peu de l'âme et de l'esprit de Mme de la Fayette, c'est que leurs deux existences, moralement et presque matériellement confondues, en sont arrivées, aux yeux de leurs contemporains, à n'en plus faire, en quelque sorte, qu'une seule; c'est que, depuis la mort de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette n'a plus vécu que d'une vie incomplète et mutilée. Si c'est là de l'amitié, je le veux bien, mais il faut convenir que cette amitié ressemblait furieusement à l'amour. Est-ce à dire, cependant, que leur relation fût de même nature que la célèbre liaison de la Rochefoucauld avec Mme de Longueville? Je ne le crois pas non plus, et j'en vais dire mes raisons, bien qu'il y ait, j'en tombe d'accord, quelque lourdeur à s'appesantir sur des distinctions de cette nature. Mais, dans leurs disputes, les biographes de Mme de la Fayette n'ont pas manqué de le faire, et on ne saurait le leur reprocher, car, en dépit de tous les sophismes, non seulement les consciences droites, mais encore les imaginations délicates accorderont toujours la préférence aux femmes qui n'ont jamais perdu le droit au respect sur celles qui n'ont de titres qu'à l'indulgence. Je suis donc condamné à être un peu lourd à mon tour.

Tranchons d'abord, ou, du moins, éclaircissons s'il se peut cette question de date. Sans prendre absolument au pied de la lettre les vingt-cinq années de Segrais, je ne crois pas cependant qu'il soit possible de retarder jusqu'aux environs de l'année 1665 l'époque où Mme de la Fayette a connu la Rochefoucauld. Il ne me paraît guère probable en effet que, durant ces années brillantes de monde et de cour qui suivirent son mariage, elle ne l'ait jamais rencontré, soit à Versailles, où l'ancien frondeur n'avait pas renoncé à recouvrer tout crédit, soit chez Madame, au Palais-Royal ou à Saint-Cloud, soit encore dans quelque salon qu'ils auraient fréquenté tous les deux. Je m'imagine, sans beaucoup de fondement, je l'avoue, que cette rencontre dut prendre place chez Amalthée, c'est-à-dire chez Mme du Plessis-Guénégaud, cette amie commune de Mme de la Fayette et de Mme de Sévigné dont nous avons parlé tout à l'heure. Racine y lisait pour la première fois, en 1665, sa tragédie d'Alexandre, et on sait qu'à cette lecture Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, familiers de la maison, assistaient tous les deux. La première fois que Mme de la Fayette vit la Rochefoucauld, il est impossible qu'elle ne l'ait pas remarqué. Il portait un des plus grands noms de France, il avait été mêlé à des aventures célèbres, et la plus belle femme de son temps l'avait aimé. Il est vrai qu'il marchait vers la cinquantaine, mais s'il faut en croire son portrait peint par lui-même, qui date précisément de cette époque (1659), il avait encore les yeux noirs, les sourcils épais, mais bien tournés, la taille libre et bien proportionnée, les dents blanches et passablement bien rangées, les cheveux noirs, naturellement frisés et «avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête». Il pouvait donc plaire encore, et la goutte, qui devait plus tard le travailler si fortement, n'avait point encore fait des siennes. Quant à son humeur, si nous en jugeons d'après son propre dire, bien qu'il eût quelque chose de fier et de chagrin dans la mine, ce qui faisait croire à la plupart des gens qu'il était méprisant, il assure qu'il ne l'était point du tout. En tout cas, il était d'une civilité fort exacte parmi les femmes et ne croyait pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur eût pu faire de la peine. Lorsqu'elles avaient l'esprit bien fait, il aimait mieux leur conversation que celle des hommes. Quant à l'état de son cœur, il faut l'en laisser parler en propres termes: «Pour galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement, je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes, et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles passions; elles marquent la grandeur de l'âme, et, quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur.»

À l'époque où la Rochefoucauld traçait ainsi son propre portrait, il avait quarante-six ans. Mme de la Fayette en avait vingt-cinq. Elle était femme d'un mari «qui l'adorait et qu'elle aimait fort», comme elle l'écrivait à Ménage, c'est-à-dire qu'elle n'aimait pas du tout, encore novice à l'amour, mais née pour le ressentir, sensible à tout ce qui était spirituel, élégant, chevaleresque. La Rochefoucauld était, ou du moins passait pour tel. Comment croire que du premier coup elle n'ait pas été touchée, mais touchée cependant d'une façon discrète qui, au début, ne fit pas sentir tous ses effets? Il y a dans Zayde une bien jolie conversation entre trois grands seigneurs espagnols sur les différentes manières dont peut naître l'amour. L'un d'eux finit par dire: «Je crois que les inclinations naturelles se font sentir dans les premiers moments, et les passions qui ne viennent que par le temps ne se peuvent appeler de véritables passions». Don Garcie n'aurait-il pas à la fois tort et raison? Oui, les inclinations naturelles se font sentir dès les premiers moments, mais bien souvent c'est le temps qui les transforme en passions véritables. Quelques années s'écoulèrent, en effet, entre Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, d'une relation indécise qu'elle-même qualifie d'une façon assez piquante dans une lettre à Ménage, qui est de 1663. Ménage lui ayant transmis quelques propos flatteurs de la Rochefoucauld, peut-être à l'occasion de la Princesse de Montpensier qui venait de paraître, elle lui répond: «Je suis fort obligé à M. de la Rochefoucauld de son sentiment. C'est un effet de la belle sympathie qui est entre nous.» Cette belle sympathie qu'elle avouait déjà devait bientôt la conduire plus loin qu'elle ne comptait. Mais l'emploi même de ce mot dont un usage trop fréquent a fait oublier le sens si touchant, puisqu'il signifie «souffrance ensemble», indique cependant qu'à cette date une intimité véritable ne régnait pas encore entre eux. Aussi ne fut-elle pas au nombre des personnes auxquelles, en cette même année 1663, la Rochefoucauld prêta le manuscrit des Maximes, encore inédites, pour recueillir leur sentiment. Si elle en eut connaissance, ce fut par une lecture publique que Mme du Plessis-Guénégaud en donna au château de Fresnes. À peine cette lecture terminée, elle écrit à Mme de Sablé, qui avait prêté le manuscrit à Mme du Plessis: «Ah! madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour être capable d'imaginer tout cela. J'en suis si épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea chez vous l'autre jour.» Le cri que cette lecture arrache à Mme de la Fayette n'est-il pas la preuve du trouble intérieur auquel elle est déjà en proie? Elle est épouvantée de la corruption qu'elle découvre chez l'homme pour lequel elle éprouve cette belle sympathie. Quoi! est-ce véritablement sur ces Maximes qu'il faut juger et de son esprit et de son cœur? Elle n'en veut rien croire. Ce sont plaisanteries et non point choses sérieuses; s'il en était autrement, cela gâterait plus les affaires de la Rochefoucauld que tous les potages qu'il mangea certain soir chez Mme de Sablé.

Cette phrase, un peu énigmatique, donne à penser que les assiduités de la Rochefoucauld auprès de Mme de la Fayette n'avaient point échappé à Mme de Sablé, et que celle-ci en plaisantait peut-être un peu. La découverte de cette corruption ne paraît cependant pas avoir fait tort à la Rochefoucauld dans l'esprit de Mme de la Fayette. Parfois il arrive, en effet, qu'un je ne sais quoi nous intéresse et nous attache aux êtres qui nous paraissent valoir mieux que leur conduite et leur vie. Notre imagination les voit non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils auraient pu être; nous passons leurs défauts au compte des circonstances, et nous leur faisons crédit des qualités qu'ils auraient pu avoir. Quoi qu'il en soit, ce nouveau sentiment de la Rochefoucauld commençait à n'être plus un mystère. On en était informé jusque dans ces couvents mondains où pénétraient les échos de la ville et de la cour. C'est ainsi que l'abbesse de Malnoue, Éléonore de Rohan, y faisait allusion dans une lettre qu'elle écrivait à la Rochefoucauld, toujours à propos de ces Maximes qui circulaient inédites. Elle se plaint qu'il y ait mal parlé des femmes, et elle ajoute: «Il me semble que Mme de la Fayette et moi méritions bien que vous ayez meilleure opinion du sexe en général». L'abbesse au surplus n'y voyait point de mal, sans quoi, personne d'esprit libre, mais de mœurs irréprochables, elle n'aurait point fait elle-même le rapprochement. Mais le bruit qui commençait à se faire autour de cette liaison ne laissait pas de préoccuper et d'agiter Mme de la Fayette. Nous en avons la preuve dans une bien curieuse lettre adressée par elle, en 1666, à Mme de Sablé, lettre que Sainte-Beuve a, pour la première fois, non pas, comme il le croyait, publiée, car elle l'avait été déjà par Delort dans ses Voyages aux environs de Paris, mais mise en lumière. Il la faut, comme lui, citer tout entière, en se rappelant, pour en bien comprendre tout l'intérêt, que le jeune comte de Saint-Paul, dont il va être si longuement question, était ce fils de Mme de Longueville dont, au su de tout le monde, la Rochefoucauld était le père:

«M. le comte de Saint-Paul sort de céans, et nous avons parlé de vous, une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit. Je ne sais si la comparaison vous offense; mais, quand elle vous offenserait dans la bouche d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu que M. le comte de Saint-Paul avait ouï parler de ces détails, et j'y suis un peu entrée avec lui. Mais j'ai peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrez, de lui parler de vous-même de ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos, car je lui ai parlé des Maximes, et il vous le dira sans doute. Mais je vous prie de lui en parler comme il faut pour lui mettre dans la tête que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie, et je ne suis pas assez assurée de ce que vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il faudrait commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins, il faut s'en fier à votre habileté. Elle est au-dessus des maximes ordinaires; mais enfin, persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries. Il semble qu'on leur paraît cent ans dès qu'on est plus vieille qu'eux, et ils sont tout propres à s'étonner qu'il soit encore question des gens, et, de plus, il croirait plus aisément ce qu'on lui dirait de M. de la Rochefoucauld que d'un autre. Enfin, je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis, et je vous prie de n'oublier non plus de lui ôter cela de la tête, si tant est qu'il l'ait, que j'ai oublié votre message. Cela n'est pas très généreux à moi de vous faire souvenir d'un service en vous en demandant un autre.»

En post-scriptum. «Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ai trouvé terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul.»

Je ne sais jusqu'à quel point, après lecture de cette lettre, l'ambassadeur demeura persuadé; mais il faut convenir que jamais pièce diplomatique ne fut moins convaincante. Comme cette lettre montre bien, au contraire, l'état d'agitation où se trouvait alors l'âme de Mme de la Fayette! Elle ne veut point qu'on se trompe sur la nature de ses sentiments pour la Rochefoucauld. Elle a horreur de l'idée qu'on pourrait croire à une galanterie, et, en même temps, elle ne peut s'empêcher de regretter qu'aux yeux d'un jeune homme comme le comte de Saint-Paul, une femme de son âge paraisse déjà cent ans. À trente-deux ans, on n'est pas cependant si vieille qu'on ne puisse encore inspirer l'amour. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit avec M. de la Rochefoucauld. Elle ne veut pas que M. le comte de Saint-Paul ni Mme de Sablé en pensent rien, sinon qu'il est de ses amis. Pour cela, elle ne le nie pas; aussi bien, on ne l'en croirait plus.

Quelques années s'écoulent encore, et de cette relation les amis d'abord, les indifférents ensuite, continuent à causer, à jaser même, d'abord à demi-voix, puis ensuite tout haut. Le bruit en arrive jusqu'à Bussy, au fond de sa province, dans son château où il se morfond. Toujours à l'affût du scandale, il s'empresse d'en écrire à Mme de Scudéry, et voici comme elle lui répond: «M. de la Rochefoucauld vit fort honnêtement avec Mme de la Fayette. Il n'y paraît que de l'amitié. Enfin, la crainte de Dieu de part et d'autre, et peut-être la politique, ont coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première amie.» Nous sommes en 1671. Que s'est-il donc passé en ces cinq années pour que Mme de Scudéry soit en droit de dire que Mme de la Fayette vit, fort honnêtement, il est vrai, mais enfin qu'elle vit avec M. de la Rochefoucauld? Ce qui s'est passé? Probablement un de ces drames obscurs dont au XVIIe siècle, non moins souvent que de nos jours, les cœurs de femmes étaient le théâtre, sans que des romanciers se tinssent à l'affût pour en décrire les péripéties. Loin que ces années marquent dans la vie de Mme de la Fayette une période de bonheur et d'enivrement, j'imagine, au contraire, qu'elles furent un temps de lutte et de souffrance. Elle avait sensiblement dépassé la trentaine, et si les femmes doivent à Balzac de pouvoir consacrer à l'amour dix années de plus qu'il ne leur était permis autrefois, c'est dans le roman et non dans la réalité, car de tout temps ces années où la jeunesse commence à s'enfuir, où la beauté reçoit parfois ses premières atteintes, ont été les plus redoutables pour les femmes qui n'ont point encore aimé. Mme de la Fayette était de celles-là: cette invasion de l'amour dans sa vie dut y introduire un trouble d'autant plus grand qu'elle était inattendue. Avant de faire à ce sentiment nouveau la place qu'il exigeait, et de lui marquer en même temps sa limite, elle dut engager, peut-être avec elle-même, un de ces combats où la victoire n'est pas moins douloureuse que la défaite. La crainte de Dieu et la politique—entendez par là le soin de sa réputation—ont pu venir à son aide; mais ces considérations n'étaient pas, la première surtout, pour agir beaucoup sur la Rochefoucauld. Le fier amant de Mme de Longueville n'a pas dû se résigner facilement à ce que Mme de la Fayette demeurât seulement sa favorite et sa première amie. Il avait bien pu écrire, quelques années auparavant, que les belles passions s'accommodent avec la plus austère vertu; mais, «lorsque la connaissance des grands sentiments de l'amour eut passé, chez lui, de l'esprit au cœur,» et lorsqu'il s'agit de se plier lui-même à cet accommodement, l'épreuve dut lui sembler nouvelle autant que difficile. Il n'a pas dû accepter sans révolte que Mme de la Fayette coupât les ailes (si ce sont des ailes) à l'amour. Pareil retranchement ne s'opère pas, en tout cas, sans souffrance, et celle qui l'impose en peut saigner autant que celui qui le subit. Nous en croirons cependant Mme de Scudéry sur parole, et non pas une vilaine chanson sur le Berger Foucault et la Nymphe Sagiette, qui circula sous main à cette époque, et dont, je l'espère, Mme de la Fayette n'a jamais eu connaissance, car sa délicatesse en aurait étrangement souffert. Une seule chose pourrait étonner, c'est qu'après s'être défendue, comme nous l'avons vue faire dans sa lettre à Mme de Sablé, Mme de la Fayette eût, en quelques années, à ce point changé d'attitude que sa liaison avec la Rochefoucauld fût devenue publique. J'y trouve cependant une explication à laquelle les différents biographes de Mme de la Fayette n'ont pas prêté, suivant moi, une attention suffisante. Ce fut seulement en 1668 (ou 1669) que mourut Catherine de Vivonne, cette épouse fidèle, mais délaissée, qu'entre temps la Rochefoucauld avait cependant rendue mère de huit enfants, et qui, au moment de la blessure reçue par son mari au service de Mme de Longueville, écrivait à Lenet, avec une résignation si touchante: «Sa santé est si mauvaise, qu'il a cru que je lui pourrai aider en quelque petite chose à supporter son chagrin». Il y avait déjà près de dix ans que Mme de la Fayette était en fait abandonnée de son mari. Elle pouvait donc, avec moins de scrupule, occuper dans la vie intime de la Rochefoucauld cette place qu'une femme d'honneur ne disputera jamais à l'épouse. Et si cette sorte de mariage moral, dont la Rochefoucauld dut se contenter, paraissait à quelques rigoristes un accommodement encore blâmable, je leur répondrai par ce propos, que Mme de la Fayette tenait un jour gaiement sur elle-même: «A-t-on gagé d'être parfaite?»

Quoi qu'il en soit de cette question de date et de ces nuances de sentiments, une chose est certaine. C'est aux environs de l'année 1670 que la Rochefoucauld commence à faire ouvertement partie de l'existence de Mme de la Fayette. Elle-même va nous dire à quel degré en si peu de temps, leur relation était devenue étroite. Il n'est guère de recueil épistolaire où l'on ne trouve cette jolie lettre qui commence par ces mots: «Eh bien! eh bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle…», lettre où Mme de la Fayette s'excuse auprès de Mme de Sévigné de ne pas lui écrire aussi souvent que celle-ci lui écrit et qui contient cette phrase souvent citée: «si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui». Mais si la lettre quotidienne paraissait à Mme de la Fayette une sujétion insupportable, il n'en était pas de même de la visite quotidienne; car, au nombre des excuses qu'elle fait valoir auprès de Mme de Sévigné se trouve celle-ci: «Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. de la Rochefoucauld que je n'ai point vu de tout le jour. Écrirai-je?» Il fallait donc, et elle s'y prêtait dès 1672, dix ans après la lettre à Mme de Sablé, que la Rochefoucauld la vît tous les jours. À quel degré cette visite quotidienne était nécessaire à la Rochefoucauld, c'est maintenant Mme de Sévigné qui va nous l'apprendre. Parfois Mme de la Fayette, dont la santé était déjà très délicate, éprouvait un besoin de repos, de retraite absolu. Elle se confinait alors dans une petite maison qu'elle possédait à Fleury. Elle y demeurait quinze jours «suspendue, disait Mme de Sévigné, entre le ciel et la terre, ne voulant ni penser, ni parler, ni répondre, fatiguée de dire bonjour et bonsoir». «M. de la Rochefoucauld, ajoutait-elle, est dans cette chaise que vous connaissez, il est dans une tristesse incroyable et l'on devine bien aisément ce qu'il a.» Ce qu'il avait, sans en vouloir convenir, c'était d'être privé de sa visite quotidienne à Mme de la Fayette. Il n'y avait pas plus de treize ans que, traçant son propre portrait, il écrivait: «J'aime mes amis,… seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence». Mais, en 1659, il n'avait pas écrit non plus cette maxime: «L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu». L'absence l'avait brouillé avec Mme de Longueville et lui faisait sentir plus fortement le besoin qu'il avait de Mme de la Fayette.

Ces inquiétudes qu'il ne connaissait pas autrefois, Mme de la Fayette ne les lui faisait pas souvent éprouver, car elle ne quittait guère Paris. Si parfois elle s'éloignait, la Rochefoucauld allait bientôt la rejoindre, et Gourville va nous raconter à ce propos une histoire assez plaisante. Cet ancien valet de chambre de la Rochefoucauld, devenu son homme de confiance, puis celui du prince de Condé, avait obtenu de ce dernier la capitainerie de Saint-Maur. Mme de la Fayette, chez laquelle Gourville vivait sur un pied de grande familiarité, lui demanda la permission d'y passer quelques jours pour y prendre l'air. «Elle se logea, dit Gourville, dans le seul appartement qu'il y avait alors, et s'y trouva si à son aise qu'elle se proposait déjà d'y faire sa maison de campagne. De l'autre côté de la maison, il y avait deux ou trois chambres que je fis abattre dans la suite; elle trouva que j'en avais assez d'une quand j'y voudrais aller et destina, comme de raison, la plus propre à M. de la Rochefoucauld qu'elle souhaitait qui y allât souvent. Finalement, pour pouvoir jouir de Saint-Maur je fus obligé de faire un traité écrit avec M. le Prince par lequel il m'en donnait la jouissance, ma vie durant, avec douze mille livres de rente, à condition que j'y employerais jusqu'à deux cent quarante mille livres… Mme de la Fayette vit bien qu'il n'y avait pas moyen de conserver plus longtemps sa conquête; elle l'abandonna, mais elle ne me l'a jamais pardonné.»

Il y aurait, je crois, à rabattre de ce récit de Gourville dont les droits sur Saint-Maur, au moment où Mme de la Fayette vint à s'y établir, n'étaient peut-être pas aussi certains qu'il lui a plu de le dire. Je n'ai rapporté l'anecdote que pour ce trait d'une chambre, et la plus belle, réservée pour la Rochefoucauld. Gourville, qui lui devait tout et qui, du reste, lui prêtait de l'argent, avait tort de le trouver mauvais.

Ce n'était pas souvent que Mme de la Fayette se transportait ainsi à Fleury ou à Saint-Maur. On peut dire que sa vie tout entière s'écoulait à Paris. Mme de la Fayette demeurait, comme je l'ai dit, en face du Petit-Luxembourg; l'hôtel de la Rochefoucauld ou plutôt l'hôtel de Liancourt (car l'hôtel venait de sa mère, Gabrielle du Plessis-Liancourt) était situé sur les terrains qu'occupe aujourd'hui la rue des Beaux-Arts. Mais l'entrée en était rue de Seine. De la rue de Seine à la rue de Vaugirard le chemin n'était pas long, et, quand la goutte ne le retenait pas dans sa chaise, la Rochefoucauld faisait ce chemin tous les jours. Je suppose qu'il y avait des heures réservées où il était seul reçu. Mais la porte n'était pas souvent fermée pour Mme de Sévigné. Par les lettres qu'elle écrit à sa fille, et aussi par celles, en petit nombre malheureusement, que Mme de la Fayette lui adressait aux Rochers ou en Provence, nous savons quels étaient le sujet et le ton de ces conversations auxquelles la Rochefoucauld prenait part. On y étudiait ensemble la carte du pays de Tendre, et dans la région des Terres inconnues on croyait faire certaines découvertes dont on se promettait de faire part à Mme de Grignan. Ou bien on y dissertait sur les personnes, et on les comparait entre elles. On décidait que Mme de Sévigné avait le goût au-dessous de son esprit, et M. de la Rochefoucauld aussi. Mme de la Fayette l'avait également, mais pas tant que tous les deux, et à force de se jeter dans ces subtilités, on finissait par n'y entendre plus rien. Mais les propos qu'on échangeait n'étaient pas toujours aussi gais, et, certains soirs d'été, où l'on restait dans le jardin fleuri et parfumé, on tenait des conversations d'une telle tristesse, «qu'il semble, écrit Mme de Sévigné à Mme de Grignan, qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer».

La Rochefoucauld était chez Mme de la Fayette quand on y vint apporter la nouvelle du passage du Rhin. En même temps il apprenait que son fils aîné, le prince de Marsillac, était blessé, que son dernier fils, le chevalier de Marsillac, était tué. «Cette grêle, dit Mme de Sévigné, est tombée sur lui en ma présence. Il a été très vivement affligé; des larmes ont coulé du fond du cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater.» Mais, pour lui, le coup le plus rude était celui de la mort de ce jeune comte de Saint-Paul, au sujet duquel Mme de la Fayette écrivait quelques années auparavant cette longue lettre à Mme de Sablé, et que la mort de son père légal avait fait depuis peu duc de Longueville. C'était sur celui-là surtout que les larmes coulaient au fond du cœur, tandis que la fermeté les empêchait d'éclater. Tout le monde savait que la Rochefoucauld était inconsolable de la mort de ce fils, tandis que celle du pauvre chevalier le touchait infiniment moins. Mais la bienséance, qui commandait de lui parler de l'un, ne permettait pas de l'entretenir de l'autre. Aussi Mme de Sévigné recommandait-elle bien à Mme de Grignan de ne pas se fourvoyer en lui écrivant. «J'ai dans la tête, ajoute-t-elle après avoir dépeint, dans l'éloquente lettre que l'on sait, la douleur de Mme de Longueville, que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût eu que le chat avec eux, je crois que tous les autres sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes qu'on aurait redoublés de bon cœur. C'est une vision.» La rencontre n'eut point lieu. La Rochefoucauld ne pouvait franchir la porte des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Mais il y avait une autre femme devant laquelle il pouvait s'épancher et laisser éclater ses larmes sans être obligé de les retenir comme devant Mme de Sévigné. La Rochefoucauld pleurant avec Mme de la Fayette le fils qu'il avait eu de Mme de Longueville, cela aussi c'est une vision.

C'est une question qui souvent a piqué la curiosité de savoir si cette étroite liaison de la Rochefoucauld avec Mme de la Fayette n'aurait pas exercé sur lui quelque influence adoucissante. Souvent, en particulier, on s'est demandé si l'opinion défavorable que l'auteur des Maximes entretenait des femmes n'aurait pas été modifiée par l'amie toute-puissante dont la modestie aimait à répéter: «M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur». D'ingénieux commentateurs se sont exercés sur ce sujet, et, dans les cinq éditions des Maximes qui se sont succédé du vivant même de la Rochefoucauld, ils ont cru reconnaître certaines variantes que Mme de la Fayette aurait bien pu inspirer. D'autres se sont au contraire étonnés, avec plus de raison, je le crois, que cette influence ne se soit pas fait davantage sentir, et que les Maximes n'en portent aucune trace bien apparente. Mais ce qui serait plus intéressant encore à connaître, ce serait le véritable jugement de Mme de la Fayette sur les Maximes, j'entends non pas un jugement général comme celui qu'elle a pu porter, à la suite d'une première lecture, dans ce billet à Mme de Sablé que j'ai cité, mais un jugement explicite sur chacune des maximes en particulier. Or j'ai eu la bonne fortune de tenir entre mes mains un exemplaire de l'édition des Maximes publiée en 1693 chez Barbin sur la garde duquel est écrit: «Peu de temps avant sa mort, Mme de la Fayette, en relisant les Maximes de la Rochefoucauld avec lequel elle avait été liée de l'amitié la plus étroite, écrivit en marge ses observations. Cet exemplaire a été trouvé, à la mort de M. l'abbé de la Fayette, son fils, parmi les livres de la bibliothèque.» J'ai longuement parlé ailleurs de cet exemplaire inconnu, et j'ai donné les raisons qu'il y a, suivant moi, d'attribuer en effet à Mme de la Fayette, sinon la totalité, du moins le plus grand nombre de ces observations[2]. Mes lecteurs vont au reste pouvoir juger si dans quelques-unes des réflexions que lui inspiraient les Maximes, elle ne se peint pas elle-même en traits qui ne sont pas méconnaissables.

Il faut reconnaître que Mme de la Fayette ne paraît pas choquée de l'esprit général des Maximes. Vrai! excellent! sublime! sont des annotations qui reviennent souvent sous sa plume. Comment d'ailleurs aurait-elle refusé le témoignage de son admiration à ces pensées d'un tour si élégant, d'une vue si profonde, parfois d'une si désespérante clairvoyance? Elle-même était personne d'un esprit sagace, peut-être même un peu chagrin, en tout cas médiocrement porté vers l'illusion. Il n'est donc pas étonnant qu'elle n'ait pas pris à tout propos le contre-pied de la Rochefoucauld, mais souvent aussi elle ne ménage pas ses critiques qui se traduisent également d'un seul mot, et d'un mot un peu sévère. Ainsi, quand la Rochefoucauld dit: «Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour, c'est de faire l'amour», Mme de la Fayette répond: Galimatias. Quand il dit encore: «On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner»: Colifichet, répond Mme de la Fayette, et ces deux mots: galimatias, colifichet, reviennent assez fréquemment. Ou bien, en marge d'un certain nombre de maximes, elle mettra ces mots: trivial, rebattu, commun; et, il faut en convenir, toujours assez à propos. Mais souvent aussi ses observations portent sur le fond de la pensée. Parfois ce sont de simples restrictions que suggère à son esprit tempéré le caractère trop absolu de certaines maximes. «Cela est vrai, mais non pas toujours», est une annotation qui se trouvé souvent répétée. En réponse à cette maxime: «Ce que les hommes ont nommé amitié… n'est qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner», elle dira: «Bon pour l'amitié commune, mais non pas pour la vraie». L'amitié, contre laquelle s'acharne la Rochefoucauld, lui suggère encore une réflexion plus digne d'elle par le tour et la pensée. La maxime CCCCLXXIII dit: «Quelque rare que soit l'amour, il l'est encore moins que la véritable amitié», et Mme de la Fayette ajoute: «Je les crois tous les deux égaux pour la rareté, parce que le véritable de l'amitié tient un peu de l'amour, et le véritable de l'amour tient aussi de l'amitié». Cette distinction ou plutôt ce rapprochement entre le véritable de l'amitié qui tient un peu de l'amour, et le véritable de l'amour qui tient un peu de l'amitié ne semblent-ils pas comme un dernier écho de la conversation des précieuses? D'ailleurs, l'amour-amitié, n'est-ce pas ce que Mme de la Fayette a pratiqué pendant vingt ans de sa vie?

Parfois au contraire la contradiction prend une forme directe, et les maximes contre lesquelles les observations s'inscrivent en faux sont précisément celles qui devaient choquer davantage une âme comme celle de Mme de la Fayette. J'en citerai quelques exemples: «Notre défiance justifie la tromperie d'autrui», dit la maxime LXXXVI. «Faux, réplique Mme de la Fayette, rien ne saurait justifier une méchante chose.» «La constance en amour, dit la maxime CLXXV, est une inconstance perpétuelle qui fait que notre cœur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons.» «Faux, rétorque Mme de la Fayette, c'est vouloir chicaner que de ne pas vouloir reconnaître une constance en forme.» «Plus on aime une maîtresse, dit la maxime CXI, et plus on est près de la haïr.» Et Mme de la Fayette de répondre avec fierté (ne croirait-on pas l'entendre?): «Faux en général, à moins qu'on n'entende une maîtresse trop facile». Il est vrai qu'à la même pensée, mais différemment exprimée: «Il est plus difficile d'être fidèle à sa maîtresse quand on est heureux que quand on en est maltraité», elle donne ailleurs son assentiment, et elle ajoute, en femme qui a connu l'art de manier les hommes: «Vrai, parce qu'il n'y a plus de barrière d'espérance qui puisse arrêter». Peut-être était-ce une barrière d'espérance qui, pendant plusieurs années, lui avait servi à arrêter la Rochefoucauld?

Ce ne sont pas seulement des éloges ou des contradictions que suggère à Mme de la Fayette cette revision des Maximes. Elle propose aussi des variantes ou elle ajoute des commentaires. Si ces variantes n'ont pas la force des Maximes, elles ne leur cèdent en rien pour la finesse et parfois la profondeur. Les unes sont de simple style. En place de la maxime célèbre: «La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit», elle propose, non sans raison: «La bonne grâce est au corps ce que la délicatesse est à l'esprit». D'autres ont parfois plus de portée et sont d'un tour aussi heureux, suivant moi du moins, que les maximes auxquelles elles répondent. Ainsi, les deux suivantes:

Maxime CXXXV: «On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres». Remarque: «Vrai; on court souvent des hasards avec soi-même comme avec les autres».

Maxime CLXXXVIII: «La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps». Remarque: «Vrai; l'âme a ses crises comme le corps».

D'autres enfin sont intéressantes par le sentiment qui les a dictées, et parce qu'elles sont d'accord avec la nature morale de Mme de la Fayette. C'est ainsi qu'elle prendra la défense de la raison contre la maxime CCCCLXIX: «On ne souhaite jamais si ardemment ce qu'on ne souhaite que par raison».—«Faux en quelque façon, dira-t-elle, parce qu'il arrive quelquefois que l'on s'abandonne entièrement à la raison.» Elle prendra aussi, du même coup, la défense de la dévotion et celle de l'amitié. À la maxime CCCCXXVII: «La plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la plupart des dévots dégoûtent de dévotion», elle fera cette double réponse: «Parce que la plupart prennent l'une et l'autre à gauche; c'est peut-être aussi à cause que personne n'entend ni la dévotion, ni l'amitié». Mais les annotations les plus piquantes sont celles où elle dialogue, en quelque sorte, avec la Rochefoucauld à propos des femmes et de l'amour. Point de pruderie. Dans ce monde de Mme de Sévigné, on ne s'en piquait guère. Elle complétera la maxime CCCCXL: «Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour», en ajoutant bravement: «C'est qu'il y a de tout dans l'amour: de l'esprit, du cœur et du corps». Ailleurs, elle donne à la même pensée une forme plus plaisante, et en marge de la maxime CCCCLXXI: «Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant, et dans les autres elles aiment l'amour», elle ajoutera ces mots: «Et autre chose itout.». Elle ne paraît cependant pas entendre l'amour tout à fait de la même façon que la Rochefoucauld. Elle applaudira quand il dit: «L'amour prête son nom à une infinité de commerces qu'on lui attribue, et où il n'a non plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise», et elle complète par cette remarque, qui vaut bien la maxime elle-même: «L'amour ne prête pas son nom, mais on le lui prend». Mais quand il lancera cette maxime hardie, dont, à l'entendre de certaine façon, on trouverait le développement chez Schopenhauer et chez d'autres encore: «Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié», elle n'est plus d'accord: «Je ne comprends pas cela», dira-t-elle d'abord; puis elle ajoutera, comme après réflexion: «Bon pour l'amour violent et jaloux, qui, selon beaucoup de gens, est le véritable amour». Le véritable amour! Cette âme pure et délicate ne montre-t-elle pas comment elle l'entendait, et comment elle aurait aimé à le goûter lorsqu'à la maxime CXIII: «Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux», elle fait cette réponse: «Je ne sais s'il n'y en a point de délicieux; mais je crois qu'il peut y en avoir».

Mêmes nuances lorsqu'il s'agit des femmes. On sait combien les Maximes sont dures pour elles. L'abbesse de Malnoue n'avait pas tort de s'en plaindre. Cependant, Mme de la Fayette ne s'en va pas sottement prendre sur tous les points leur défense. Elle sait qu'il y en a quelques-unes de dévergondées, et beaucoup de coquettes. La coquetterie lui inspire même cette réflexion que ne désavoueraient pas nos psychologues: «qu'elle est plus opposée à l'amour que l'insensibilité». Mais il y a certaine façon par trop dédaigneuse de parler des femmes qu'elle ne laisse jamais passer sans protestation. «Il y a peu de femmes, dit la maxime CCCCLXXIV, dont le mérite dure plus que la beauté.» «C'est selon l'usage que vous voulez faire de leur mérite», répond-elle spirituellement. La même maxime, il est vrai, porte cette autre annotation, écrite sans doute dans une heure de tristesse et qui semble contredire un peu la précédente: Experto crede Roberto. Mais ne la retrouve-t-on pas également dans cet enjouement et dans cette mélancolie? N'est-ce pas bien elle encore qui, à l'impertinente maxime CCCLXVII: «Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier», répond fièrement: «Il n'y a pas de métier plus lassant, lorsqu'on le fait par métier». Enfin, ne se peint-elle pas tout entière lorsque, à la maxime CCCCLXVI: «De toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux femmes, c'est l'amour», elle ajoute ce commentaire: «Vrai, parce qu'il paraît le moins, et qu'il est aisé de le cacher: le caractère d'une femme est de n'avoir rien qui puisse marquer»?

«N'avoir rien qui puisse marquer.» N'est-ce pas, en effet, le caractère qu'en dépit de la Princesse de Clèves et de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette avait voulu conserver à sa vie? Ses amis l'appelaient: le brouillard. Ce dernier trait achève à mes yeux de confirmer l'attribution si formelle que porte le volume lui-même. C'est surtout, je le reconnais, affaire d'impression morale, mais plus j'ai feuilleté ce petit livre jauni par le temps, et plus j'ai eu le sentiment qu'il était tout imprégné de Mme de la Fayette, et qu'il exhalait son parfum. J'aime à me la représenter dans les premiers mois de cette année 1693, déjà détachée de tout «par cette vue si longue et si prochaine de la mort qui faisait paraître à Mme de Clèves les choses de cette vie de cet œil si différent dont on les voit dans la santé»; mais cependant, attendant avec impatience ces épreuves[3] que chaque semaine lui envoyait Barbin, les recevant peut-être dans ce petit cabinet couvert, au fond du jardin, où elle avait autrefois, en compagnie de la Rochefoucauld et de Mme de Sévigné, passé de si douces heures, les revoyant sans embarras avec son fils, lui dictant tantôt ses objections, tantôt ses éloges, et engageant ainsi avec celui qui avait tenu une si grande place dans sa vie comme une conversation suprême. Quatorze années auparavant, Mme de Longueville avait précédé de quelques mois dans la tombe, mais sans l'avoir revu à sa dernière heure, celui dont la pensée ne pouvait faire naître en elle que confusion et remords. Mme de la Fayette pouvait, au contraire et sans scrupules, l'admettre en quelque sorte en tiers entre elle et Dieu. Parfois le sacrifice recueille ainsi sa récompense tardive, et Mme de la Fayette devait en avoir le sentiment lorsqu'à cette amère maxime de la Rochefoucauld: «Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs», elle opposait cette douce réponse: «Il y a quelquefois des regains dans l'un et dans l'autre qui font revivre pour les plaisirs». Ce regain qui la faisait revivre et ce dernier plaisir qu'elle goûtait, c'est de tous le plus précieux, mais aussi le plus rare: c'est la douceur des purs souvenirs.