IV
LES AFFAIRES
Revenons quelque peu en arrière, et jetons un coup d'œil d'ensemble sur cette période brillante de cour et de monde qui dura environ vingt ans dans la vie de Mme de la Fayette, depuis le mariage de Madame jusqu'à la mort de la Rochefoucauld. On se rappelle ses débuts modestes, sa situation un peu fausse, entre un beau-père indifférent et une mère assez sotte, ses gaucheries de jeunesse dont elle se tire cependant par sa droiture, enfin son mariage un peu difficile. Nous venons de la voir successivement en faveur déclarée auprès de la plus brillante des princesses, en amitié étroite avec la plus aimable des femmes, en intimité ouverte avec un des plus grands seigneurs de France, recherchée du monde, en crédit à la cour. Pareille transformation ne s'était pas opérée dans sa destinée sans qu'à beaucoup de bonheur, se joignît un peu de savoir-faire. Il ne faudrait pas, en effet, se représenter Mme de la Fayette comme à ce point absorbée par le sentiment, qu'elle ne connût ni autre occupation ni autre intérêt. Je laisse de côté, pour y revenir tout à l'heure, la part importante que la composition littéraire tenait dans sa vie. Je me borne à faire remarquer que la Princesse de Montpensier, Zayde et la Princesse de Clèves ont paru entre 1662 et 1678, c'est-à-dire précisément au cours de cette période brillante. Mais écrire ne fut jamais, dans la vie de Mme de la Fayette, qu'un délassement et un passe-temps; elle travaillait lentement, à ses heures, un peu comme on cause, et sa vie ne ressembla jamais en rien à celle d'une femme de lettres qui produit pour produire, et à peine un ouvrage terminé en commence un autre. Elle avait, en effet, d'autres affaires. La principale était de veiller à l'établissement de ses fils. Elle en avait deux. Contrairement à ce qui était l'usage dans les familles nobles, ce fut l'aîné qui entra dans les ordres. «C'était, dit Saint-Simon, un homme d'esprit, de lettres, de campagne, cynique et singulier, qui avait de l'honneur et des amis.» Il fallait pourvoir ce fils de bénéfices, obtenir d'abord pour lui une pension sur l'abbaye de Saint-Germain, puis l'abbaye de la Grenetière, puis celle de Valmon, puis celle de Dalon, puis encore de toutes ces faveurs aller remercier le roi qui les accompagnait de tant de paroles agréables qu'il y avait lieu d'en attendre encore de plus grandes grâces.
Il fallait aussi penser au second. Celui-là, qui devait prendre le titre de marquis de la Fayette, avait choisi la carrière des armes. Mais il n'en coûta pas pour cela moins de peine à sa mère. Fort jeune encore, il avait fait campagne et s'était distingué par sa valeur. En récompense, il obtint de bonne heure la faveur d'un régiment, le régiment de la Fère. C'était à la bienveillance de Louvois que cette faveur était due, mais la bienveillance de Louvois était due à la Rochefoucauld, dont le petit-fils épousa une fille de Louvois, et, par conséquent, à Mme de la Fayette. Aussi le Mercure semblait-il reconnaître la part qu'elle avait à cette nomination, lorsqu'après l'avoir annoncée, il parlait de la mère du jeune colonel, et qu'il ajoutait: «Tout le monde convient de la délicatesse de son esprit et qu'il n'y eut jamais rien de plus général que l'estime qu'on a pour elle». Elle aidait son fils à trouver des hommes pour son régiment; elle en parlait à plusieurs personnes, pour les avoir à meilleur marché; et elle-même contait plaisamment un jour à Gourville «que s'étant adressée pour cela à un maître des comptes, il lui amena douze bons hommes dont il lui fit présent». Mais ce fut une bien autre affaire encore lorsqu'il s'agit de marier ce fils, seul rejeton de la branche qui pût faire souche à son tour. Mme de la Fayette s'en occupa de bonne heure. Lassay raconte à ce propos, dans une longue lettre à Mme de Maintenon, une histoire assez peu vraisemblable. S'il fallait l'en croire, il aurait, avant de partir pour la Hongrie à la suite du prince de Conti, laissé à Mme de la Fayette, dont il était l'ami, tous ses papiers, la conduite de ses affaires, une procuration générale, et le soin d'une fille qu'il avait, et qui était au couvent du Cherche-Midi. Mme de la Fayette, s'apercevant, par la connaissance qu'elle prit des affaires de Lassay, qu'il avait plus de bien qu'elle ne pensait, se serait mis en tête de marier son fils avec la jeune fille qui lui était confiée. Pour y déterminer Lassay, elle aurait en secret sollicité de Louvois une lettre de cachet interdisant à l'abbesse du Cherche-Midi de laisser sortir la fille de Lassay; elle aurait ensuite écrit à celui-ci, dès son retour de Hongrie, pour lui offrir ses bons offices afin de faire lever cette lettre; enfin, elle aurait invité Segrais à lui écrire également une lettre où il mettait en avant l'idée d'un mariage entre la fille de Lassay et le fils de Mme de la Fayette, en faisant valoir, à l'appui de cette proposition, le crédit dont jouissait Mme de la Fayette qui aiderait Lassay à sortir de ses embarras de toute nature. Lassay refusa l'offre de mariage, et écrivit à Mme de Maintenon pour lui demander de faire lever la lettre de cachet. Voilà des menées bien tortueuses. Mais que faut-il penser de cet étrange récit? Ce Lassay était un grand fou, un peu visionnaire, et fort capable de se forger des chimères. Sa fille, qui devait plus tard épouser le comte de Coligny, n'avait que onze ans. L'intrigue eût été conduite d'un peu loin. C'est donc une affaire à laisser, pour le moins, dans le doute, en se souvenant toutefois qu'il ne faut défier de rien une mère désireuse de bien marier son fils.
Mme de la Fayette devait, au reste, et sans tant de peines, arriver à ce résultat. Elle conclut en 1689 l'union du jeune marquis avec l'arrière-petite-fille de Marillac, le garde des sceaux qui fut, avec son frère le maréchal, une des victimes de Richelieu. La jeune Madeleine de Marillac était jolie, éveillée; elle avait deux cent mille livres de dot, «des nourritures à l'infini». Mme de la Fayette assurait tout son bien aux jeunes époux; autant en faisait l'abbé. Le mariage avait l'approbation générale, et Mme de la Fayette, enchantée d'avoir si bien réussi, se faisait brave pour la noce. Ce fut sa dernière joie d'avoir mis son fils dans une si grande et si honorable alliance. Hélas! ce fils ne devait survivre que d'une année à sa mère. Il mourut en 1694 au siège de Landau, ne laissant qu'une fille. «Sa pauvre mère, écrivait Coulanges, n'avait pensé qu'à remettre ce nom et cette maison à la cour, et la voilà sur la tête d'une petite fille.» Cette petite fille fit elle-même un grand mariage: elle épousa le duc de la Trémoïlle[4]; mais elle devait mourir à vingt-six ans!
En travaillant ainsi pour ses enfants, Mme de la Fayette n'obligea point des ingrats. Elle vécut toujours en termes affectueux aussi bien avec le colonel qu'avec l'abbé, et tous deux savaient ce qu'ils lui devaient. Entre autres obligations, ils lui avaient celle d'avoir, après la mort de leur père, défendu leur héritage, et tenu tête à des adversaires processifs. On trouve dans la correspondance de Mme de la Fayette avec Ménage le contre-coup des préoccupations que ces contestations judiciaires lui causaient. Elle s'étonne des aptitudes qu'elle s'était tout à coup découvertes: «C'est une chose admirable que ce que fait l'intérêt que l'on porte aux affaires. Si celles-ci n'étaient pas les miennes, je n'y comprendrais non plus que le haut allemand, et je les sais dans ma tête comme mon Pater. Je dispute tous les jours contre les gens d'affaires de choses dont je n'ai nulle connaissance, et où mon intérêt seul me donne de la lumière.» Ménage s'emploie pour elle à solliciter le juge, comme on disait autrefois, et il paraît avoir joué le rôle d'un véritable ami. Mme de la Fayette l'en récompense en témoignant non moins d'intérêt aux affaires de Ménage qu'aux siennes propres. En femme qui a appris à connaître le prix de l'argent, elle le tance vertement pour avoir prêté sans garantie quatre cents pistoles à un gentilhomme suédois. «Il n'y a que vous au monde, lui écrit-elle, qui aille chercher des gens du Nord pour leur prêter votre argent. Je pense que c'est pour être plus assuré qu'on ne vous le rendra point, car je ne crois pas que vous prétendiez le retirer de votre vie. Mais est-ce que vous ne comprenez point ce que c'est que quatre cents pistoles, pour les jeter ainsi à la tête d'un Ostrogoth que vous ne reverrez jamais. Je dis qu'il vous faudrait mettre en tutèle.»
Cette entente des affaires qu'avait acquise Mme de la Fayette ne servait pas à elle seule; elle en fit également profiter la Rochefoucauld. «Elle l'empêcha, nous dit Segrais, de perdre le plus beau de ses biens, en lui procurant le moyen de prouver qu'ils étaient substitués.» Mme de Sévigné qui avait fait usage du crédit de Mme de la Fayette, tantôt pour son fils, tantôt pour sa fille, ne pouvait trop admirer l'art avec lequel elle savait se procurer des amis. «Voyez, écrivait-elle à Mme de Grignan, comme Mme de la Fayette se trouve riche en amis de tous côtés et de toutes conditions: elle a cent bras, elle atteint partout; ses enfants savent bien qu'en dire, et la remercient tous les jours de s'être formé un esprit si liant.» Gourville de son côté nous la représente «passant ordinairement deux heures de sa matinée à entretenir commerce avec tous ceux qui pouvaient lui être bons à quelque chose, et à faire des reproches à ceux qui ne la voyaient pas aussi souvent qu'elle le désirait, pour les tenir sous sa main, pour voir à quel usage elle les pouvait mettre chaque jour». Assurément il y a de la malice et même de la malveillance dans ce portrait. Mais il est certain cependant que ce crédit de Mme de la Fayette étant un peu artificiel, et tenant plus à son savoir-faire qu'à sa situation, elle ne le pouvait maintenir qu'au prix d'une application constante. Il n'y a rien là qui dérange l'idée qu'on aime à se faire de l'auteur de la Princesse de Clèves. Mme de la Fayette n'a jamais visé à passer pour une sainte. Elle était du monde; elle en avait les préoccupations et, si l'on veut, les faiblesses; mais, comme nous la voyons toujours employer son activité au profit soit de ses enfants, soit de ses amis, je ne vois pas qu'il y ait à la défendre de ces faiblesses qui prenaient la forme assurément la plus excusable: celle de l'amour maternel et de l'amitié.
Je ne puis non plus m'empêcher de trouver qu'il a été fait un peu trop de bruit à propos de ses lettres au secrétaire de la duchesse de Savoie, et je suis tenté sur ce point de chercher querelle à l'écrivain d'élite qui a signé du nom d'Arvède Barine tant d'œuvres, tantôt légères, tantôt profondes, mais toujours attrayantes et exquises. J'oserai lui reprocher d'avoir en signalant, il y a quelques années déjà, la publication de ces lettres, trop cédé à l'amour du pittoresque, et de s'être complu à mettre en regard d'une Mme de la Fayette, légendaire et un peu idéalisée, une nouvelle Mme de la Fayette, habile, intéressée et presque intrigante. C'est un peu sa faute en effet (rien n'étant contagieux comme l'exemple du talent) si d'autres sont venus qui, avec moins d'esprit et de mesure, ont, à propos de ces malheureuses lettres, traité Mme de la Fayette de rouée, d'avide et d'hypocrite. De telle sorte qu'une légende nouvelle, mais en sens inverse, est en train de s'établir, et comme personne ou presque personne n'a lu les lettres elles-mêmes, la réputation de Mme de la Fayette en a souffert. Voyons donc un peu ce qu'il y a au fond de cette querelle et établissons d'abord l'origine et la nature des relations de Mme de la Fayette avec la duchesse de Savoie.
Jeanne-Baptiste de Nemours, femme de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, était fille de ce duc de Nemours qui avait été tué, dans un duel tragique, par son beau-frère le duc de Beaufort. Sa jeunesse s'était passée à la cour d'Anne d'Autriche, où elle avait eu des débuts brillants. Elle était extrêmement belle, quoi qu'en dise dans ses Mémoires Mlle de Montpensier, qui, assez dénigrante de son naturel, avait de plus quelques griefs contre elle. «Il y a peu de personnes dont le mérite ait fait plus de bruit dans le monde que celui de Madame Royale, écrivait un envoyé secret que la France entretenait à Turin, et il semblerait qu'ayant à parler d'une personne qui n'est plus jeune, puisqu'elle passe quarante-cinq ans, on devrait taire les avantages du corps pour ne s'arrêter qu'à ceux de l'esprit. Cependant il est constant qu'à l'heure présente, l'âge n'a rien diminué des grâces de cette princesse, et qu'elle efface encore aujourd'hui les plus belles femmes de sa cour par la noblesse de son air, et par je ne sais quels agréments qui lui sont particuliers.» Plus jeune de dix années que Mme de la Fayette, comme l'était Madame, Jeanne-Baptiste de Nemours paraît lui avoir inspiré, et avoir conçu pour elle un attachement de la même nature. Il faut toute notre morgue démocratique pour ne pas comprendre la force de ces attachements, d'une nature si particulière, qui naissent du dévouement et que resserrent encore l'éloignement ou l'exil. Quand Jeanne-Baptiste épousa en 1665 le duc Charles-Emmanuel II de Savoie, et qu'elle quitta, non sans regret sans doute, Paris pour Turin, elle fit promettre à Mme de la Fayette de demeurer en correspondance avec elle, et Mme de la Fayette, «extrêmement entestée à lui plaire», dit une lettre du temps, s'engagea à lui adresser des relations très exactes de tout ce qu'elle saurait de la cour et d'ailleurs. Lorsque Mme de la Fayette prenait cet engagement, elle ne prévoyait guère la place que cette relation tiendrait dans sa vie, ni les ennuis que sa royale amie lui causerait. Convenons tout de suite que cette affection ne paraît pas avoir été très bien placée, et que, malgré de très réelles qualités d'intelligence et de courage, malgré des séductions de cœur et d'intelligence auxquelles la relation inédite dont j'ai cité tout à l'heure un fragment rend encore hommage, en parlant «d'une certaine élévation simple et modeste et d'une liberté d'esprit qu'elle conservait dans l'embarras des plus grandes affaires», la duchesse de Savoie ne s'est pas montrée toujours digne d'une amie aussi sage et aussi éclairée que l'était Mme de la Fayette. Mais il faut lui tenir compte des excuses qu'elle pouvait invoquer. Durant les années où elle partagea le trône avec son mari, sa vie fut une vie de dégoûts et d'humiliations. Tenue à l'écart de toutes les affaires, humiliée en sa double qualité de femme et de souveraine, son tort fut de prendre une double revanche, lorsque la mort de Charles-Emmanuel et la minorité de son fils l'eurent mise en possession de la régence. Madame Royale (c'était le titre que lui assignait l'étiquette de la cour de Savoie) n'eut plus qu'une pensée: exercer à son tour la réalité du pouvoir. Aussi tint-elle son fils dans un état de dépendance et d'humiliation que celui-ci devait lui faire payer chèrement un jour. Malheureusement, elle voulut connaître aussi d'autres dédommagements. Elle eut des favoris, et, qui pis est, des favoris indiscrets: entre autres un certain comte de Saint-Maurice, vantard, intéressé, avide, avec lequel elle finit par se brouiller, puis d'autres après lui. Mais quoi? s'il fallait renoncer à toutes les relations de jeunesse qui ont manqué à l'idéal ou à la vertu, le nombre de celles qu'on conserverait ne laisserait pas d'être assez restreint vers la fin de la vie. Les rapports affectueux de Madame Royale avec Mme de la Fayette étaient parfaitement connus des amies de cette dernière, et Mme de Sévigné en parle à plusieurs reprises. On savait également que lors des démêlés de Madame Royale avec son fils, où la cour de France avait pris parti pour Madame Royale, Mme de la Fayette avait à plusieurs reprises servi d'intermédiaire à Louvois auprès de la régente. Tout cela était parfaitement connu, et personne n'y avait vu de mal, lorsque M. Perrero a découvert dans les archives de Savoie et publié à Turin vingt-huit lettres de Mme de la Fayette à Lescheraine, le secrétaire particulier de la duchesse de Savoie. Ce sont ces lettres qui ont fait scandale.
Il en résulte incontestablement la preuve que Mme de la Fayette était habituellement mêlée à toutes les affaires qui concernaient Madame Royale, et qu'elle avait également à cœur sa réputation, ses intérêts et ses plaisirs. Où est le crime en soi et faut-il, comme on l'a fait, accuser sa sensibilité, parce qu'une de ses lettres à Lescheraine est du mois de mai 1680, tandis que la mort de la Rochefoucauld est du mois de mars de cette même année? «Le cœur est brisé, a-t-on dit, mais la tête reste vive et nette.» Sans doute. Fallait-il qu'elle devînt folle, ou bien lui reproche-t-on, parce qu'elle avait eu la douleur de perdre la Rochefoucauld, de n'avoir pas renoncé du même coup à une affection qui remontait pour elle à tant d'années. Mais puisque je suis amené à parler de cette lettre, j'en citerai un passage assez curieux parce qu'on y retrouve la mesure et le bon goût de Mme de la Fayette, à propos d'un panégyrique de Madame Royale, que Lescheraine avait fait insérer dans la Gazette de France. «Votre relation est trop belle, lui écrit-elle. Il ne faut point de fleurs ni d'air égayé dans ces natures de choses et il faut que tout soit noble et simple. Au moins c'est le goût présent de ce pays ici, mais je doute que ce soit celui du lieu où vous êtes; ainsi je ne vous condamne pas. Les périodes longues ne sont pas non plus du style que l'on aime. J'ai vu une lettre dans le Mercure galant qui doit être de vous. Je songeais bien en la lisant que je ne vous la laisserais pas porter en l'autre monde, à cause de la longueur des périodes. Voilà tout ce qu'une fluxion sur le visage me permet de vous dire.»
C'est bien la lettre de la femme qui disait qu'une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis, et un mot vingt sous. Elle ne s'exprime pas avec moins de finesse, dans une autre lettre, à propos des préoccupations que lui cause l'humeur amoureuse de Madame Royale. «Ce pauvre chien» de Saint-Maurice vient d'être renvoyé, mais elle craint qu'il ne soit tôt remplacé, et Lescheraine ne parvient pas à dissiper ses appréhensions. «Je vous ai trouvé si rassuré, d'un ordinaire à l'autre, sur un chapitre où il faut des années entières pour se rassurer, que je ne sais si vous m'avez parlé sincèrement. Encore, quand je dis des années entières, c'est des siècles qu'il faut dire, car à quel âge et dans quel temps est-on à couvert de l'amour, surtout quand on a senti le charme d'en être occupé? On oublie les maux qui le suivent; on ne se souvient que des plaisirs, et les résolutions s'évanouissent.» Et, dans une autre lettre: «Je vous assure que je ne ferai part à personne, sans exception, de vos prophéties; mais il me semble qu'elles ne vous sont point particulières et que le bruit général promet le même bonheur à ce petit homme. Il faut faire tout ce qui sera possible pour l'empêcher d'être heureux, parce que son bonheur sera le malheur de la personne que nous honorons. Le bonheur même du cavalier ne sera peut-être pas sans traverses; ces sortes de places ne sont ni tranquilles ni éternelles.»
Les prophéties de Lescheraine, qui changeait si facilement d'avis d'un ordinaire à l'autre, et les inquiétudes de Mme de Lafayette, ne devaient pas tarder à se réaliser. Ce fut le comte Masin, un petit Niçard, comme dit Mme de la Fayette, qui remplaça le comte de Saint-Maurice, et quoiqu'il tînt la place plus modestement, le bruit de son bonheur ne tarda pas à se répandre au delà des murs de Turin. Aussi voyons-nous Mme de la Fayette fort troublée de l'apparition d'un libelle «aussi fol que malin», imprimé en Hollande sous ce titre: Les Amours de la cour de Turin, prendre ses précautions en conséquence, et s'occuper de concert avec Lescheraine à en arrêter la distribution. Il ne me semble pas qu'il y ait à blâmer sa sollicitude ni à railler son dévouement dans une circonstance où l'honneur de Madame Royale était en jeu.
Les circonstances devaient se charger au reste de grandir le rôle de Mme de la Fayette, en faisant d'elle un agent véritable de la politique française. Il faut lire dans la belle Histoire de Louvois, de M. Camille Rousset, complétée par la publication de M. Perrero, les détails de la lutte, à la fois mesquine et dramatique, qui finit par s'engager entre la mère et le fils, lutte où tout prenait les proportions d'un événement, depuis un voyage que le duc de Savoie avait fait à la Vénerie sans emmener sa mère, jusqu'aux changements apportés dans l'uniforme du régiment qui portait le nom de Madame Royale. L'histoire n'aurait pas cependant conservé le souvenir de ces discussions si, à chaque instant, Madame Royale n'avait invoqué dans son intérêt l'intervention de la cour de France, tandis que de son côté le duc de Savoie s'efforçait de se rendre cette cour favorable, tout en préparant la défection qu'il devait consommer en prenant part à la coalition de 1690. Louvois était alors le ministre tout-puissant dont il fallait capter la faveur. Le duc de Savoie avait comme intermédiaire auprès de lui son ambassadeur. Mais Madame Royale avait Mme de la Fayette, et des deux celle-ci n'était pas l'agent le moins actif ni le moins puissant. Aussi l'ambassadeur de Savoie, désespéré de rencontrer souvent chez Louvois un esprit déjà prévenu contre son maître, écrivait-il au duc de Savoie: «Mme de la Fayette est un furet qui va guettant, et parlant à toute la France pour soutenir Madame Royale en tout ce qu'elle fait». Ce qui venait en aide à Mme de la Fayette, c'est que Madame Royale, emportée par son ressentiment, n'hésitait pas à trahir en quelque sorte le gouvernement de son fils en faisant parvenir à Louvois les renseignements qu'elle jugeait pouvoir lui être utiles sur les manèges qui se pratiquaient à Turin contre la France. Les lettres de Mme de la Fayette ne donnent cependant point à penser qu'elle ait eu connaissance de la gravité des intérêts qui se dissimulaient sous cette querelle de famille; ce qui la préoccupe surtout, c'est de défendre la mère contre les représailles assez légitimes de son fils. La tâche qu'elle avait entreprise ne lui était guère rendue facile. Si elle réussissait à se faire écouter de Louvois, elle n'avait pas toujours autant de succès auprès de Madame Royale elle-même. Aussi, dans un accès de dépit, évidemment inspiré par le peu de cas qu'on faisait de ses avis, écrivait-elle un jour à Lescheraine: «L'on donne des conseils, mon cher monsieur, mais l'on n'imprime point de conduite. C'est une maxime que j'ai prié M. de la Rochefoucauld de mettre dans les siennes[5]. J'écris néanmoins, vous le verrez.» Elle ne se décourageait pas en effet, et, bien que la dernière des lettres publiées par M. Perrero date de 1681, il n'y a pas lieu de douter qu'elle ne soit demeurée jusqu'au bout amie dévouée et de bon conseil. Je ne vois pas quel crime on peut lui faire d'être restée fidèle dans l'adversité à un attachement qui datait de sa jeunesse et d'avoir servi en même temps, quoique d'une façon peut-être inconsciente, les intérêts de la France.
Reste à discuter un dernier chef d'accusation, car c'est un véritable réquisitoire qui a été dressé contre Mme de la Fayette à la suite de la publication de M. Perrero. La duchesse de Savoie recevait assez fréquemment de sa sœur, la reine de Portugal, des caisses de présents. Ces présents consistaient en objets venant des Indes, pays avec lequel le Portugal était alors un des rares peuples de l'Europe entretenant un commerce actif. Le crime de Mme de la Fayette est d'avoir témoigné à Lescheraine le plaisir qu'elle aurait à ne pas être oubliée dans la distribution que Madame Royale faisait de ces présents, parmi les personnes de sa cour. «J'ai bien sur le cœur contre vous, lui écrit-elle, de ne m'avoir rien su dérober quand les présents vinrent du Portugal. Si vous faites la même chose au retour de M. de Dronero (le marquis de Dronero, qui allait en ambassade à Lisbonne demander la main de l'infante pour Victor-Amédée), je rabattrai les deux tiers de la bonne opinion que j'ai de vous. J'ai déjà mandé à Madame Royale que nous aimions ici tout ce qui vient des Indes, jusques au papier qui fait les enveloppes.» Cette innocente phrase a suffi pour faire traiter Mme de la Fayette de personne rapace et cupide. Or en quoi consistaient ces présents du Portugal qui lui faisaient si fort envie? Elle-même va nous le dire, dans une lettre suivante: en petites boîtes de bois verni et de laque ciselée. Mais, par contre, quand elle a chargé Lescheraine de faire fabriquer pour son compte trente aunes de damas à la fabrique de Turin, elle le gronde à plusieurs reprises d'avoir parlé de cette commission à Madame Royale, car celle-ci s'était empressée de déclarer qu'elle voulait faire don de ces trente aunes à Mme de la Fayette. «Pourquoi avez-vous eu la langue si longue? lui écrit-elle… Je suis honteuse que vous ayez parlé à Madame Royale. Elle me comble de biens.» Ajoutons que si elle exprime à plusieurs reprises sa satisfaction d'avoir reçu en présent de Madame Royale de belles copies des tableaux qui se trouvaient au musée de Turin, rien ne montre qu'elle les ait sollicitées. C'était pour Madame Royale le moyen de reconnaître le soin que prenait Mme de la Fayette de lui envoyer de Paris des objets d'ajustement et autres bagatelles. On a honte vraiment de défendre une femme comme Mme de la Fayette d'accusations aussi basses. Il le fallait cependant, et il était nécessaire de montrer que ces lettres publiées par M. Perrero ont révélé une Mme de la Fayette nouvelle à ceux-là seulement qui ne connaissaient pas la véritable. Encore une fois elle était du monde, sinon pour elle-même, du moins pour les siens; elle n'en avait répudié ni les préoccupations ni les intérêts, et elle ne vivait ni à Port-Royal ni au Carmel. Mais je ne vois pas que, pour nous apparaître amie aussi fidèle et, si l'on veut, négociatrice aussi habile qu'elle se montrait mère attentive et industrieuse, il y ait lieu à rien rabattre de l'estime où on la tenait, et je ne puis m'empêcher de trouver que ceux qui se sont gendarmés si fort contre elle ont fait preuve d'un peu de rigorisme.