IX

Jeudi, mars 186...

Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà de ses prévisions et des miennes: il ne revint en France qu'au bout de trois années. Trois ans! Il n'en faut pas tant pour bouleverser de grands empires; il en avait fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole à la roche Tarpéïenne.

Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter à Bagdad, sans que je précise aucune date ou aucun détail de polémique, vous avez tous assez d'esprit pour comprendre qu'il y a des moments où la société a peur, et d'autres où elle se rassure. Les moments où la société a peur sont, en général, ceux où il se fait un grand tapage dans les rues, où les tapageurs forcent les citoyens paisibles à avoir l'air de se réjouir de ce qui, au fond, les consterne, et où les organes de la publicité énoncent, chaque matin, des propositions terrifiantes pour le bourgeois et le propriétaire. Les moments où elle n'a plus peur sont ceux où, tout désordre extérieur étant dompté à la surface, il faudrait une oreille bien fine pour entendre le bruit de la sape souterraine, un œil bien perçant pour apercevoir quelques petits points noirs dans un ciel serein. Quoi qu'il en soit, quand je commençai ma campagne contre les écrivains dangereux et les mauvais livres, cet honnête public était dans une de ses phases d'angoisse et d'épouvante. La littérature malfaisante avait si évidemment et si largement contribué à le jeter dans ces fondrières éclairées de lampions, qu'il était furieux contre ses idoles de l'avant-veille et encourageait de toutes ses forces les iconoclastes. Des hommes qui n'allaient que très-rarement à la messe proclamaient la nécessité d'une nouvelle Saint-Barthélemy, conçue sur une plus vaste échelle, et d'anciens souscripteurs du Voltaire-Touquet regrettaient très-sérieusement les lettres de cachet, la Bastille, la torture et l'inquisition. Le moment était donc favorable à un essai de contre-révolution littéraire, et je m'en donnai à cœur joie. Voltaire, Béranger, Eugène Sue, Balzac, George Sand, Victor Hugo, Michelet, Quinet, tous y passèrent; je n'épargnai pas même Lamartine, et je devins, contre notre illustre et cher poëte, le complice des plus tristes passions de cette société, aussi impitoyable dans sa rancune qu'aveugle dans sa sécurité. Quant aux seconds rôles, aux utilités de la troupe littéraire, je n'en fis qu'un coup de dent. Il m'arriva là, pendant ces heures ardentes, ce qui arrive au soldat dans la mêlée, à l'ivrogne au cabaret: je me grisai avec mon encre comme d'autres se grisent avec de la poudre, du sang ou du vin. Sans hypocrisie aucune, mais par une sorte d'emportement et de défi, je dépassai de beaucoup mon opinion véritable; j'infligeai des démentis furieux à mes propres admirations. En outre, dans le feu du combat, je ne m'aperçus pas d'un détail qui devait tôt ou tard me faire tomber la plume des mains. Ces écrivains que j'attaquais avaient des torts immenses; mais ils restaient, malgré tout, aussi immenses que leurs torts. Lorsque, après les avoir foudroyés, ne pouvant pas être toujours en colère, je revenais à des sentiments plus doux, lorsque, pour satisfaire mes affections personnelles, mes amitiés politiques, pour rendre justice à des œuvres estimables, à des talents honnêtes, à des noms inoffensifs, je leur donnais de l'éminent et de l'admirable, il en résultait des défauts de proportion, accablants, en définitive, pour l'autorité et la solidité de ma critique. Enfin, comme en dépit de ma bonne volonté tous ceux que je louais n'étaient pas des saints, comme l'un était protestant, l'autre à demi voltairien, un troisième censuré à Rome, celui-ci sceptique de bon ton, celui-là romancier désabusé et légèrement immoral, on avait le droit de me demander en vertu de quel privilége je pouvais allier tant de sévérité à tant d'indulgence.

Maintenant, s'il ne s'agissait que de vous dire: je fus applaudi tant que j'eus le mérite de répondre aux rancunes et aux frayeurs de mes lecteurs; je fus sifflé et oublié quand le public, cessant de trembler et de gémir, reprit ses anciennes habitudes, mon histoire serait bientôt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous pourriez me répliquer que je suis bien sot de m'en plaindre, bien niais de m'en étonner, et bien naïf d'avoir cru pouvoir vous intéresser à mes étonnements et à mes plaintes. Non; ce que je désire, c'est vous faire toucher au doigt certains détails de mœurs, certains traits de physionomies littéraires; c'est montrer aux jeunes gens qui m'écoutent comment ça se joue, et comment, en littérature, les maladroits sont traités par les habiles.

Justement, de grands événements qui venaient de s'accomplir, et qui rassurèrent le gros des honnêtes gens, préparèrent mes disgrâces. La presse, vous le savez, après avoir eu toute liberté et même toute licence, passa d'un extrême à l'autre. Ne pouvant plus attaquer ni rois, ni empereurs, ni généraux, ni princes, ni princesses, ni ministres, ni préfets, ni magistrats, ni gendarmes, elle était condamnée ou à périr d'inanition ou à se rattraper sur d'autres victimes. Mais quelles seraient ces victimes? Là était la question. Tous les grands cœurs et les grands esprits du journalisme révolutionnaire et bohème mirent à la résoudre une touchante unanimité. Privés de leur pâtée habituelle, voulant cependant dîner, et dîner le mieux possible, ils se ruèrent vaillamment sur les plus faibles, c'est-à-dire sur ceux qu'il était le plus commode et le moins dangereux de frapper, puisqu'ils étaient tout ensemble désagréables au gouvernement et voués à une cause impopulaire. On vit alors, et on voit peut-être encore, les vaincus pour tout de bon et les vaincus pour rire; ceux-ci, criblés à la fois d'avertissements et d'injures, de suspensions et de sarcasmes; ceux-là, héros en disponibilité, démagogues en retrait d'emploi, martyrs en expectative, mais ayant, sous le joug oppresseur, l'art de manger chaud, de boire frais, d'accommoder leur prose au goût de leurs milliers d'abonnés, et, moyennant quelques élégiaques regrets donnés, de temps en temps, à leurs vieilles idoles, maîtres de dégonfler leur bile contre ces misérables suppôts d'absolutisme, ces chouans ou ces sacristains de la politique et de la littérature, les royalistes et les catholiques. Que dis-je? On est Spartiate ou on ne l'est pas, et ces intrépides avaient assez de patriotisme pour se faire les courtisans des puissances du jour; ils divisaient en deux parts leur vie courageuse: le matin, dans leur journal, ils bafouaient l'ancien régime; le soir, ils mettaient un habit brodé; puis, parfumés au jasmin ou à la rose, ils allaient dire crûment leurs vérités aux princes, et jouaient au naturel, sous les lambris dorés, les rôles de Burrhus, de Lauzun ou de Mascarille.

Mon premier persécuteur fut ce petit Caméléo dont je vous ai déjà parlé lors de mes fâcheux débuts chez Marphise. Caméléo est devenu, depuis lors, le type le plus accompli du journaliste à tout faire: aussi fortement convaincu que le tourlourou le mieux discipliné, son opinion politique est plus qu'une foi; elle est une consigne, à laquelle il obéit avec une roideur pleine de souplesse. Son ministre est un caporal qui a le droit de penser pour lui, et, se contredirait-il dix fois en un jour, Caméléo imperturbable lui prouverait qu'il a dix fois raison. Mais, à cette époque reculée, vers 1855, Caméléo était le plus sincère distributeur de libres coups de plume qui se pût rencontrer de la rue Montmartre à la rue de Chaillot. Républicain, socialiste, humanitaire, pleine lune d'Eugène Pelletan, il éclairait de ses lueurs sereines le feuilleton de la Presse. Sa spécialité était de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais qu'on se souvenait de lui huit jours après l'avoir lu. D'ordinaire, il commençait ainsi: «Eh bien! qu'avais-je dit? suis-je assez bon prophète? Vous vous rappelez ce que je vous annonçais l'autre jour: ma prédiction s'est réalisée de point en point.»—Et Caméléo se croyait très-sérieusement prophète, tandis qu'il n'était pas même sorcier. Dressé sur ses jambes courtes comme sur des ergots, il regardait du haut de son lorgnon et de ses quatre pieds dix pouces quiconque avait l'air de croire en Dieu et de douter de Dunoisin. Pour le moment, il essayait en l'honneur de Marphise son talent de thuriféraire, et lui cassait, chaque matin, sous son nez d'aigle, un encensoir dont elle daignait ramasser les morceaux. Il s'était fait le page, le gnome, le nain de cette femme célèbre, qui n'avait plus, hélas! que quelques mois à vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu contre moi. Un jour, pour complaire à Marphise, il écrivit sur un coin de sa table vingt lignes fort méchantes qu'il eut soin de ne pas signer, et où il me disait exactement le contraire de ce qu'il m'avait écrit. Comme ces lignes étaient anonymes, je ne voulus pas le reconnaître: d'ailleurs, qui peut se fâcher contre Caméléo? Je le rencontrai peu de temps après, et sa poignée de main fut plus cordiale qu'elle ne l'avait jamais été; mais voici le trait de mœurs, car jusqu'à présent je ne vous ai rien dit que de très-ordinaire. Remarquez que Marphise était mourante, ce que j'ignorais, mais ce que Caméléo savait très-bien. Remarquez que, depuis des semaines, la Presse s'épanchait, sous sa plume, en effusions sentimentales sur la tendre amitié qui s'était formée entre Lélia et Marphise. Remarquez enfin que Caméléo devait me croire parfaitement renseigné sur le véritable auteur du venimeux entrefilet qui m'avait fait ma première blessure. Or, voici le dialogue qui s'établit entre nous sous une arcade de la rue Castiglione:

—Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Lélia doit être contente: votre article de ce matin sur l'Histoire de ma vie enlève, comme on dit, la paille: quel feu! quel enthousiasme! quel lyrisme!

—Ce sont les charges du métier... il le fallait!...

—Entre nous, votre admiration est un peu excessive; le récit se relève, depuis que Lélia est arrivée aux époques vraiment intéressantes de sa vie; mais, auparavant, que de longueurs! quel fatras! que de détails au moins inutiles sur sa famille, sa mère, etc.

—Mais, mon cher, reprit Caméléo d'un air narquois, vous ne savez donc pas?...

—Quoi donc?

—Ah! vous êtes bien encore de votre province!... Lélia, un peu insouciante comme tous les grands artistes, avait envoyé à notre seigneur et maître cet énorme paquet de vingt-quatre volumes en l'autorisant à en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise, toujours spirituelle, a pensé que, dégagée des longueurs du commencement, l'œuvre aurait un trop grand succès... et notre gracieuse souveraine a décidé, en femme de goût, que les vingt-quatre volumes paraîtraient en entier, sans être allégés d'une syllabe. C'est beau, c'est grand, c'est généreux, d'autant plus que la copie est payée fort cher, et que les abonnements ont diminué...

—Mais cette belle amitié?...

—Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore, mais quoi de plus vulgaire que d'aimer ses amis quand ils réussissent? C'est à pleurer leurs revers qu'excelle une âme délicate et sensible...

Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes et les panégyriques coulèrent à flots: Caméléo mena le deuil, et prouva que Marphise avait, à elle seule, plus de génie que Sapho, Corinne, George Sand, madame de Staël et madame de Sévigné...

Ce fut à la même époque que je fis connaissance avec Argyre. Quand je le rencontrai, il venait de débuter, et ses amis annonçaient en lui un héritier direct de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu dès l'abord que l'humanité se partageait en marteaux et en enclumes, et il voulait être marteau. Pour commencer, il s'était moqué d'une poétique contrée dont il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité de trois ans par une satire de trois cents pages. A cet édifiant début qui mit les rieurs de son côté, succéda une œuvre d'un autre genre qui faillit produire sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour ramener le roman au naturel et au vrai, n'avait rien trouvé de mieux, disait-on, que de copier une correspondance véritable, et d'indiscrets chercheurs de pistes menaçaient de livrer cette correspondance à la publicité. Là-dessus, tolle général, et haro sur l'homme d'esprit chargé de reliques italiennes. Le moment était critique. Argyre me fut présenté par une de ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est si difficile de résister. Je vis un homme d'environ vingt-huit ans, mince, d'une figure irrégulière, mais fine, regardant les gens comme un myope excessif qui abuse de ses désavantages. Ses yeux petits, veufs de lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet de sourcils et de paupières, qui semblaient toujours prêts à les absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un singulier livre américain, Elsie Venner[ [4], quelques traits applicables à ce bizarre regard. La bouche d'Argyre, moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace du rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque faisait songer au tournoiement d'une meule à épigrammes. On surprenait, dans son attitude, sa physionomie et son langage, cette obséquieuse malice, cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que Voltaire employait si bien vis-à-vis des grands, et que son disciple se préparait à pratiquer auprès des puissances de notre siècle, les parvenus et les riches. Je fus frappé de ce visage de Machiavel lycéen, où le désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfant terrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de louanges, à quoi bon? Il avait ou croyait avoir besoin de moi. Je me fis bénévolement, dans une Revue, le défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait, par bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin. Argyre me remercia verbalement avec des effusions de reconnaissance extraordinaires; mais il se garda bien de m'écrire ses remercîments: une lettre aurait pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait simultanément à la fine littérature et à la manière de s'en servir.

Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba à plat. On y entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire de claqueur, une grêle de sifflets. Les charitables critiques du lundi,—des raffinés qui n'aiment pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré eux,—se jetèrent sur la pièce, comme des chiens à la curée: on crut que cette fois notre homme était à la mer. Il ne se tint pas pour battu; il avait des intelligences dans des maisons puissantes: il trouva vite un paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant, on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans le plus brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs de scandale s'attendirent à une grosse aubaine, et leur attente ne fut pas trompée. Dès la seconde lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put deviner qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature légère, cette position belliqueuse que pour fusiller ceux dont sa vanité avait à se plaindre. Pendant un trimestre, la fusillade fut si bien nourrie que chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on n'a vu un pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en mouraient pas; mais tous étaient frappés, Julio et Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et Molossard, Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une tuerie épouvantable; cet imprudent Argyre n'en sera pas quitte à moins de dix affaires... Point. Il y eut des pourparlers, des ambassades, des échanges d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose et de réparations qui ne réparaient rien. Des officieux intervinrent, prouvant aux intéressés qu'en les appelant paltoquets, charlatans, acrobates, Argyre n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire. Bref, un beau jour, la farce jouée, la toile tombée, les critiques bien et dûment passés par les verges, tout ce petit monde spirituel et chevaleresque s'en alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et insultés, déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune homme demanda à ses victimes, entre les huîtres et le sauterne, leur avis sur des Titien qu'il venait de découvrir et qui n'étaient pas même des Mignard. On s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés les uns des autres. Ces faux Titien avaient été pour leur acquéreur la queue du chien d'Alcibiade: il en consomma une tous les six mois. Les questions littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques, artistiques ou agricoles, grecques ou romaines, ne furent jamais pour lui des sujets, mais des réclames.

Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune homme tint à me prouver comment il pratiquait la reconnaissance; il me cribla d'épigrammes, et je payai les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su qu'Argyre avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est riche, il est décoré; il excelle dans la brochure: les plus hardies vérités n'ont rien qui l'effraye; il a parlé du Pape en homme qui ne craint pas les puissances spirituelles, et il a démontré que l'original du plus beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille de l'Alma et organisé l'Algérie.