X

Parmi les nombreux détails de ma grandeur et ma décadence, il n'en est aucun qui caractérise mieux nos mœurs littéraires que l'histoire de mes relations avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et aspirant aux prix de l'Académie française.

Colbach faisait primitivement partie d'un trio qui prétendait ne pas être confondu avec la tourbe des écrivains démocrates; et, dans le fait, Massimo et Lorenzo, ses deux chefs de file, n'avaient rien de ces vulgarités d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un journal célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une élévation remarquable, Massimo avec une énergie bizarre, préoccupés d'un idéal que la démocratie a le droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore trouvé, hommes du monde capables de discuter en gants jaunes les plus rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient aucune de ces servitudes de parti qui humilient si souvent les plus fières intelligences devant des idoles de plâtre ou d'argile. Ajoutons que l'on citait de tous les deux de beaux traits de générosité. Il y avait dans cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la fois et de révolutionnaire qui les avait fait surnommer les Polonais de la littérature.

Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par mes irrévérences contre Béranger, ces messieurs se séparèrent de leurs amis politiques et me complimentèrent. L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits: «Ce bêta de Béranger.» Il y eut entre nous une sorte d'alliance. Colbach la célébra en publiant dans sa revue un article en mon honneur, où, après les réserves d'usage et les déclarations de guerre aux doctrines, il traitait ma prose de charmeresse, et se plaignait d'être fasciné au point de se croire, par moments, converti à la cause du trône et de l'autel. Cette épithète de charmeresse me charma à mon tour, et il me sembla que ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une année s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est le sort des tendresses factices. L'hiver suivant, à mon second volume, Colbach se mit encore à l'œuvre; mais cette fois je ne fus plus qu'ingénieux. C'était beaucoup plus encore que je ne méritais, et je m'en serais volontiers tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les austères conseils de Théodecte; et justement, à cette époque, Colbach, qui pouvait mériter de vifs éloges comme conteur, eut l'idée fâcheuse d'éditer un gros livre de critique transcendante, où il abîmait tout ce que j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras fut grand, je l'avoue; ces jolis mots de charmeresse et d'ingénieux me trottaient encore dans la tête. Pour me mettre à mon aise, Colbach, dont je n'avais pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de miel était finie; nous entrions en plein dans la lune rousse: charmeur en 1855, ingénieux en 1856, je n'étais plus, en 1857, toujours d'après le même juge et sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux. Ce brusque retour des choses et des épithètes d'ici-bas me rendit toute ma liberté d'allures; je marchai dans ma force et dans mon indépendance, et je disséquai le gros volume de Colbach avec une sévérité que tempéraient encore des formes courtoises et les dimensions mêmes de mon étude. Une autre année s'envola; mon quatrième bouquin parut; remarquez que ce n'étaient pas là des ouvrages différents, mais des séries d'une même œuvre exprimant les mêmes opinions dans le même style. Remarquez aussi que la Revue de Colbach et le journal où je m'étais réfugié après mes premiers naufrages avaient été supprimés le même jour, ce qui établissait entre nous une fraternité de martyre. N'importe! Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal auquel il était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha une seule ruade, mais de la force de vingt chevaux chargés de grelots charivariques. Il me qualifia de quidam, demanda ce que voulait ce monsieur avec ses rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce n'est pas qu'il eût écrit cet article; c'est qu'il le signa. Quatre ans et une égratignure d'amour-propre avaient suffi pour opérer ce prodige, cette transformation de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb vil, cet avatar du Vichnou de la prose charmeresse en chou et en carotte de rabâcheur et de quidam. Et qu'on médise encore de la loi des signatures!

A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais écrit de son vivant ce chapitre de mes Mémoires; je l'aurais supprimé, si je sentais la moindre goutte de fiel se mêler au souvenir des petites ingratitudes de ce charmant écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes que de vous montrer un coin de la vie littéraire au dix-neuvième siècle. Il s'agit surtout, je le répète, de guérir d'avance les jeunes gens qui m'écoutent de l'envie d'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a tant de miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre au cou, et allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos principes vous interdisent le suicide, si vous ne pouvez résister à la vocation, méditez du moins mon histoire!

En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les mœurs de la bohème étaient peintes sous des couleurs peu propres à séduire les imaginations honnêtes. Au dire de l'auteur, le stage de nos futurs grands hommes de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu de cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard avait appris à peindre cette vie en la pratiquant. Mais enfin il y avait là quelques bonnes bouffées de fantaisie et de jeunesse. Le public, d'ailleurs, était dégoûté des grandes aventures, des romans en cinquante volumes, qui cadraient mal avec les préoccupations publiques. On avait donc fait à cette Vie de Bohème un très-joli succès; mais Schaunard n'en était, pour cela, ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et je n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit. Je craignis un moment que sa tête chauve ne tombât sur ses genoux. Cette calvitie précoce donnait à sa figure fine et mélancolique une physionomie singulière; on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune homme vieux.

Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était d'entrer dans cette célèbre et puissante Revue, dont nous disons tous tant de mal quand nous avons à nous en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un signe pour que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort bons termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard de parler pour lui, et une occasion favorable se présenta quelques jours après.

—Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit M. B... les vieux s'en vont, et les jeunes n'arrivent pas.

—C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez, Schaunard, par exemple! il vient de faire un livre qui est amusant et qui a du succès.

—Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme de lettres, l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on prétend, une cravate blanche et des gants jaunes dès huit heures du matin (il est vrai que je ne vous en ai jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le bohème par excellence!

—Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps où les cravates blanches doivent de grands égards aux cravates rouges. D'ailleurs tout arrive: qui sait? Schaunard écrira peut-être dans le Moniteur avant moi.

—Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: vous en aurez du désagrément.

Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait, Schaunard et moi, de l'angle du boulevard et de la rue du Helder chez le directeur de la Revue.

Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encore resté quelques illusions touchant les rêves poétiques et les pensées virginales des jeunes gens tourmentés par une vocation littéraire, ces quelques minutes eussent suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé que de questions d'argent. Comment payerait-il son terme, ou plutôt ses deux ou trois termes arriérés? Il avait encore crédit chez tel restaurateur; mais chez tel autre un œil (arriéré) si effrayant, qu'il n'osait plus y remettre les pieds. Et son tailleur? Et son bottier? La liste était longue, et le passif lamentable. Pour couper court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité de la littérature et la mission des hommes de talent. «Il faut, lui dis-je, que l'art échappe au matérialisme qui le domine et finirait par l'absorber. Nous autres, romantiques de 1828, nous nous sommes trompés. Nous avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous sommes pas aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait, en aucun cas, tourner au profit des grandes traditions spiritualistes et chrétiennes, du culte de l'idéal, de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt ou tard escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans tradition, sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie, se mettrait au service de toutes les passions basses, de toutes les laideurs physiques et morales. Eh bien, s'il en est temps encore, réparez nos fautes! Relevez, régénérez les lettres; ramenez-les dans ces sphères supérieures où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais à m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroit de ma plus belle phrase, lorsque Schaunard m'interrompit par ces mots:

—Croyez-vous que M. B... me payera ma première feuille?

Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur le même effet qu'un baquet d'eau froide sur un caniche exalté.

—Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez ces détails-là avec M. B... je ne me suis chargé que de vous présenter.

Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des deux interlocuteurs, je pris un livre et j'allai me promener dans le jardin. Au bout de vingt minutes, on me rappela; j'appris sommairement que Schaunard s'était engagé à écrire un roman pour la Revue. Puis nous sortîmes ensemble; mais à peine avions-nous dépassé la porte du numéro 20, Schaunard me dit rapidement: «Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!» et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque chose était une avance d'argent qu'il alla demander au caissier pour ce roman dont il n'avait pas encore écrit la première syllabe.

Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse, au talent forcé de lutter contre les difficultés de la vie, ni même—car à tout péché miséricorde!—aux embarras de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse. Mais ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait caractéristique, la marque de fabrique de cette bohème littéraire qui s'était emparée de Schaunard tout entier, contre laquelle il s'est débattu vainement et qui a fini par le briser dans ses fiévreuses étreintes. La bohème a été pour Schaunard ce que la roulette est pour le joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que les souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur; il la maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il y a vécu, il en a vécu, il en est mort. Dans ma première conversation avec Schaunard, et, plus tard, dans chacune de nos rencontres, la question d'argent revenait sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes; et quand, plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie, il me fit des confidences plus intimes, je vis qu'il lui fallait pour vivre trois fois la somme annuelle qui suffit à toute une famille d'employés de province et même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des recors, des complications inouïes, des transes continuelles, l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles plaintes contre les éditeurs, les libraires, les directeurs de théâtres, des démarches inquiètes, une perte de temps immense, une incroyable fatigue de cerveau, assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les pensées fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration et de la poésie. Encore Schaunard a-t-il été un de ceux qui, depuis quinze ans, ont le mieux réussi, puisqu'il a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne qu'à ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés, des dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui vont loger en garni, à dix centimes la nuit, ou chercher leur maigre dîner hors barrière, dans une gargote hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces deux pâles déesses des littératures athées!

—Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes réinstallés dans notre coupé de remise, êtes-vous content?

—Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet d'apporter mes chefs-d'œuvre, et je n'oublierai jamais l'immense service que vous me rendez... Entre nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à la mort!... Mais... le caissier est diablement dur à la détente: croiriez-vous que je lui ai demandé deux cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu entendre?

Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions de sa reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte.

Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se fit un peu attendre; enfin il parut: un autre le suivit à dix-huit mois d'intervalle; puis un troisième. Le talent était incontestable: le succès fut médiocre. On avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour la Revue n'était pas une petite affaire, qu'il avait à se dégager de toutes ses charges d'atelier, de tout son bagage de petit journal! Il avait pris le conseil trop au sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses entournures. Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient et n'étaient plus drôles. Et puis, Musette après Mimi, Fanchette après Musette, Javotte après Camille, Olympe après Fifine, Coralie après Marinette, Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier, c'était toujours la même chose, toujours la même chanson, un peu plus vieillotte à chaque nouveau couplet et à chaque nouveau refrain! Marivaux descendait encore d'un étage; M. de Musset avait noyé sa poudre et ses mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard les trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une chope de bière.

Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes les fois que nous nous rencontrions, continuait de s'exhaler en hymnes enthousiastes. Puis, je le perdis de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il habitait la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers. Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire, je lus un matin dans un petit journal une charge à fond dont j'étais le héros grotesque, une facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes lettres comme membre d'une société de tempérance d'idées, d'esprit et de style, avec le menu drolatique d'un dîner où l'on avait mangé du Balzac au premier service, du Béranger au rôti, du Michelet aux entremets et du George Sand au dessert. Le lendemain et jours suivants, la facétie se prolongea et se répéta en des variations innombrables; elle prit les proportions d'une scie d'atelier, d'une scie dont chaque dent s'aiguisait aux dépens de mes côtes. Le tout était signé Marcel, le nom d'un des héros de la Vie de Bohème; mais j'étais à mille lieues de croire que mon obligé, ainsi que Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir les rangs de mes persécuteurs. D'ailleurs c'était bien gamin, bien bohème pour un rédacteur de la Revue!

Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter que ces articles étaient de Schaunard. J'en ressentis un vif chagrin: on traite de Philistins et de Prudhommes ceux qui mettent sans cesse en avant, comme une des misères de cette société et de cette littérature, l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver un nom pour ces choses-là; il le faut dans l'intérêt même des coupables; car, dans cette petite gaminerie comme dans ses opérations stratégiques autour de la pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas conscience de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur; c'était le laisser-aller moral poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites. Il était mon obligé, ainsi qu'il le proclamait lui-même; je l'avais introduit, recommandé, présenté à un homme et à une Revue qui ont le droit d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des répugnances, affronté des reproches. A chacun de ses romans je m'étais, au grand scandale de mes lecteurs habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis en frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de trop près. Jamais le plus léger nuage ne s'était élevé entre nous; et, au moment où j'étais attaqué et lapidé de toutes parts, le voilà qui s'affublait d'un pseudonyme et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenter son fétichisme pour Balzac et de gagner quelques écus.

Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en temps sur le boulevard et aux premières représentations: croyez-vous qu'il m'évita? nullement; il n'avait pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le moindre embarras: il me donnait de fortes poignées de main, ou bien il m'adressait un de ces saluts profonds qui mettaient son crâne dénudé au niveau des poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans le Moniteur; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une longue lacune. Pas une ligne de Schaunard ne paraissait plus nulle part: je n'entendais pas dire qu'aucune pièce de sa façon eût été reçue ou même refusée par aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai de ses nouvelles, et je finis par la question obligée entre hommes de lettres: «Que faites-vous en ce moment? Et pourquoi y a-t-il si longtemps que vous ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?»

—Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il avec un sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de la littérature, c'est de l'arithmétique. Je dois quatre mille francs à madame Porcher, la providence des auteurs dramatiques; deux mille francs au Moniteur et quinze cents à la Revue... Suivez bien mon raisonnement: si je donnais une pièce, cette excellente madame Porcher rentrerait dans son argent, et je ne toucherais rien: si je portais un roman au Moniteur, il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair. Enfin, si je livrais de la copie à la Revue, quand elle aurait imprimé et publié mes six feuilles, elle me dirait: «Nous sommes quittes.» Vous voyez que ce serait de ma part une prodigalité impardonnable, et j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le parti de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et je suis paresseux... par économie!

Son récit désarma mes derniers restes de rancune; je lui pris la main et lui dis: «Tenez, Schaunard, je dois vous l'avouer... je vous en voulais un peu; mais votre arithmétique est plus littéraire que vous ne le pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature contemporaine, et je vous dis comme vous dirait la Revue: «Nous sommes quittes!»

Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant tout bas:

—Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus honnêtes!

Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette gaieté triste, de cette résignation narquoise, il y avait déjà un commencement de dissolution intellectuelle et physique. Vous vous souvenez peut-être du bruit qui se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard fut escorté jusqu'au cimetière par la musique du régiment qui l'a tué! Mais ceci nous mènerait trop loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le récit de mes infortunes.