XI

Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et brocards pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir complet sans un peu de cruauté: les empereurs romains le savaient, et les journalistes français ne l'ignorent pas. Je me trouvai là tout à point pour aiguiser l'appétit de ces rictus faméliques qui ne pouvaient plus dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà et là dans le groupe quelques obligés, quelques enthousiastes de ma première manière, lesquels eussent été fort attrapés si j'eusse exhibé leurs lettres admiratives; d'autres à qui j'avais rendu des services plus palpables; d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et l'échine souple, me demander l'autorisation de faire des pièces avec mes romans. Mais qu'était-ce que ces considérations mesquines quand il s'agissait des grands intérêts des lettres, du goût et des gloires nationales? J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie. Voltaire blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé, criaient châtiment et vengeance. L'ombre de Balzac surtout demandait que justice fût faite; les lumières du réalisme ne seraient rendues au monde que quand le sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsi que les choses se passaient du temps des dieux et des déesses de l'Olympe. Il est vrai que, de son vivant, Balzac n'avait pas été mis à ce régime d'adorations extatiques: il faisait profession de détester les journalistes, qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait fait passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde. Ses amis, ses éditeurs, tout ceux qui avaient eu affaire à lui, racontaient à son sujet d'assez vilaines histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac était dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient eu le chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé, mis sur le gril, coupé en morceaux, réduit en miettes par tous les sergents, tous les caporaux de la grande armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait dans la Presse, Croquemitaine me fusillait dans le Siècle, Porus Duclinquant m'assommait dans le Charivari. Ici j'ouvre une parenthèse. A cet épisode de mon exécution se rattache une anecdote qui mérite de trouver place dans cette galerie de croquis à la plume.

Je me disposais à partir pour la campagne, où je comptais passer quelques semaines, en plein mois de mai, pour me remettre un peu de toutes ces bourrades et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de peloton, je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café, où j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat, les divers détails de mon supplice. L'un, plus célèbre par sa malpropreté que par ses articles, affirmait que j'allais être châtié et expulsé par la bonne compagnie; l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un farceur, un sceptique ayant entrepris la défense des saines doctrines et l'éreintement des écrivains illustres comme un moyen de faire parler de moi: celui-ci me représentait comme un pauvre homme, arrivé de sa province avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là, tout à côté, me dépeignait comme un richard, si énergiquement tourmenté de manie littéraire, que je payais les journaux et les revues pour y introduire mes tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un autre encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me tenir pour très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer depuis: nul, parmi mes exécuteurs, ne disait encore que j'eusse assassiné mes parents, triché au jeu ou souscrit de fausses lettres de change. Patience, mesdames, et ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que peu s'en est fallu que l'on n'arrivât jusque-là.

Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le bouton de la porte, lorsque accourut à moi un de mes amis intimes. Son visage exprimait ce mélange de commisération cordiale et d'envie d'appuyer un peu plus, qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille circonstance:

—Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu?

—Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la barrière Blanche. Tous y ont mis la main, la patte ou la griffe, Polycrate, Argyre, Colbach, Caméléo, Beauvinaigre, Schaunard, Croquemitaine, Charagneux, Porus Duclinquant...

—Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?...

—Non.

—Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin ne sont rien en comparaison. Sérieusement, je te conseille de ne pas partir sans en avoir pris connaissance.—Prenant un air pincé:—Dans ta position, tu ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi.

Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la rue du Croissant, où moisissent les bureaux du Charivari; mais, comme l'endroit est peu attractif pour les personnes de bonne compagnie, permettez-moi de prendre le plus long et de passer par le faubourg Saint-Honoré. En chemin, nous récolterons une petite histoire.

Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer le comte de Brégny, spirituel dilettante, très-bien posé dans les quelques salons aristocratiques qui gardent encore une porte ouverte sur la littérature; nous avions échangé le dialogue suivant:

—Vous connaissez Euphoriste?

—Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable des lieutenants d'Alexandre Scribe! Un homme charmant, qui, dans notre siècle de clubs, de cigares, d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon esprit de tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de son père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie française; sa maison est agréable, son urbanité exquise, ses dîners ravissants: s'il y a dans tout bonheur un grain d'habileté, où serait le mal cette fois? Pourquoi les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles? Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas fallu un peu d'art pour entrer à l'Académie? Vous exhortez le soldat à chercher tous les matins dans sa giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve rarement, et vous défendriez au poëte de chercher les palmes vertes au fond de son portefeuille!

—Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste, que vous connaissez et qui a été mon camarade de collége, vous adresse une invitation que vous ne refuserez pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat, si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie, le Gendre de M. Poirier. Seulement, cette fois, ce n'est plus un gentilhomme ruiné et brillant qui épouse la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un jeune homme, fils de ses œuvres et portant un nom désastreusement roturier, qui, à force de talent, d'énergie, de délicatesse d'esprit et de cœur, se fait aimer d'une jeune fille noble, se fait accepter par ses parents, et entre, par droit de conquête, dans ce monde dont le séparait sa naissance.

—Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle Poirier épousant le marquis de Presles n'est plus que madame la marquise de Presles, tandis que mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard n'est plus que madame Bernard...

—Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est le nom du jeune héros de la comédie d'Euphoriste. Mais Euphoriste est, avant tout, tourmenté par un scrupule qui lui fait le plus grand honneur: il professe un respect sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie, il voudrait être certain qu'elle ne renferme pas une seule scène, pas un seul mot, offensants ou désagréables pour les oreilles armoriées. Afin d'acquérir cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis de Lormont, la comtesse de Marsy, le général de Vergelle, le duc de Villiers, la marquise de Blémont, la baronne de Chavry. J'y adjoindrai,—et c'est ici que vous entrez en scène,—deux ou trois critiques de bonne compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif, la majorité sera composée de fils de croisés presque aussi spirituels que des fils de Voltaire. Pour qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a pas lieu à une seule coupure. Viendrez-vous? Encore une fois, c'est Euphoriste qui vous invite.

—J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce qu'Euphoriste lit admirablement, parce que la pièce sera jolie comme tout ce qu'il fait; mais croyez bien que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle, qui aimait à être battue: elle a subi de bonne grâce et payé en or et en bruit, des attaques plus meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste. Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être M. Robert!

M. de Brégny me serra la main, et nous nous quittâmes. Quelques jours après, la lecture eut lieu: elle fut exactement ce que j'avais prévu. Il y avait là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis et de duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois pour applaudir Talma au parterre d'Erfurt. Cette noble assemblée écouta la comédie d'Euphoriste avec cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies exclamations admiratives qui, depuis l'auteur du Solitaire jusqu'à l'auteur d'Arbogaste, ont constamment fêté les lectures de salon. La pièce, qui s'appelait alors le Nom du Mari, était agréable; ce qui m'y choqua le plus, ce ne fut pas cet antagonisme de la noblesse maigre et de la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails de ponts, de chaussées, de conseils généraux, de desséchements de marais, de rapports de préfecture, de canaux, de rail-ways et de houilles, qui alourdissaient singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir marié une jeune fille de haute naissance au fils d'une marchande de pommes; ce fut d'avoir fait de ce fils, ingénieur de son état, le type de toutes les perfections et de toutes les grâces. Ce n'était plus le critique qui protestait en moi, mais le propriétaire riverain.

En somme, le succès fut unanime. Cet auditoire blasonné applaudit Euphoriste de ses petites mains gantées, qui ne font pas beaucoup de bruit. On le complimenta d'une si délicate façon, qu'il en fut sincèrement ému. Il n'y eut pas la plus légère objection, le plus léger murmure, et moi-même j'avais dans les yeux cette petite larme dont parle madame de Sévigné.

A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous le chemin de la rue du Croissant et des bureaux du Charivari.

Balzac a peint, dans ses Illusions perdues, ces bureaux de petits journaux, ce couloir coupé en deux parties égales, dont l'une conduit au bureau de rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir grillagé où se tient le préposé aux abonnements. On sait ce que sont ces vieilles maisons, ces escaliers, ces cloisons; un jour faux et blafard pénétrait par une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert et dont les carreaux disparaissaient sous une triple couche de poussière, de fumée et de suie. Le galandage, passé à la chaux et jadis blanc, portait d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre, entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions grotesques. Bien que l'on fût au mois de mai, on avait froid en entrant dans ce bouge; on se sentait le cœur soulevé par ce genre de dégoût que causent les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne à qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi, une de ces figures ternes, impassibles et louches, qui s'encadrent dans presque toutes les scènes du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et l'esprit.

Je demandai à cet employé la collection du mois d'avril, et je me mis à la feuilleter; bientôt je trouvai et je lus l'article de Porus Duclinquant.

Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières armes à Marseille, dans le Sémaphore; mais le demi-jour de la province ne pouvait suffire à cet aigle, et, quelques années plus tard, l'aigle débutait à Paris. Hélas! à l'aménité primitive de son caractère Duclinquant eut bientôt à ajouter les douleurs intimes du fruit-sec. Son chagrin le plus poignant fut de se croire un homme sérieux et d'être condamné par le malheur des temps à la facétie chronique et au calembour à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être Triboulet. Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours furent lugubres, ses facéties pénibles, sa gaieté funèbre. Les prétentions de cette gravité rentrée dans cette hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes de Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais aspirer à avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié de la drôlerie essaya de sortir de ses galères: il écrivit une comédie et réussit à la faire jouer sur un théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les opinions avancées de Porus Duclinquant prévenaient en sa faveur son jeune et bouillant public; mais qui peut échapper à son destin? Le chef-d'œuvre fut sifflé; il s'appelait la Fin de la comédie; un détestable plaisant prétendit que la pièce était bien mal nommée, puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus, Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver, qui prenait mesure d'un habit d'après les règles de l'arithmétique: il prouva que sa pièce avait eu trois représentations complètes; que, le directeur étant son ami intime et l'Odéon étant habituellement désert, elle aurait pu en avoir trente; que, par conséquent, nous devions lui savoir gré de sa modération; ce dernier argument ne rencontra pas de contradicteur, et les lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux vingt-sept représentations dont il avait bien voulu leur faire grâce, furent saisis d'une religieuse terreur.

Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire? J'avais manqué de respect à Béranger, et Duclinquant, quoique plaisant par état, n'entendait pas sur ce point la plaisanterie. Son génie s'était exactement moulé dans le génie du chansonnier, et il réclamait comme siennes les injures subies par l'auteur de la Gaudriole. Franchement, le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger lui-même, et toutes mes méchancetés réunies n'étaient pas comparables à celle-là. N'importe! prenant la querelle à son compte, Porus Duclinquant profitait de l'occasion pour vider sa poche de fiel. J'étais traité comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je me sentais humilié, mais non pas comme l'auteur l'aurait voulu; humilié pour la presse, pour la littérature, et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces cloisons humides me causaient une impression de dégoût, mêlée d'une profonde tristesse; et, comme pour mieux obéir à la loi des contrastes, je me reportais par le souvenir vers le salon du comte de Brégny, vers cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie, parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se fâcher contre ses ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste, entouré des femmes les plus charmantes et les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si doux triomphe!

Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une voix qu'il me semblait avoir entendue en meilleure compagnie, vint me distraire de mes douloureuses pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on ne pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet de rédaction. L'alter ego de Porus Duclinquant en sortait, reconduisant un visiteur en qui je reconnus Euphoriste.

Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui longeait le bureau d'abonnement. J'entendis Euphoriste qui disait au journaliste en ouvrant la seconde porte:

—Cher monsieur, je vous recommande ma pièce, et j'espère qu'elle vous plaira!

Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les nerfs horriblement agacés par une irritante lecture; j'en éprouvai contre Euphoriste un genre de dépit analogue à celui que ressentent les enguignonnés contre les heureux, les pauvres contre les riches, les bossus contre les beaux hommes et les maladroits contre les habiles. Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne seras jamais qu'un grand imbécile; et cette anecdote s'est gravée dans ma mémoire.