V
Jeudi, janvier 186...
....Mesdames et messieurs, nous dit, le jeudi suivant, Georges de Vernay, son cahier à la main, vous ne trouverez dans ces pages que mes souvenirs littéraires.
Je ne crois pas nécessaire de profiter de l'occasion et de votre complaisance pour vous parler en détail des campagnes de mon trisaïeul, des rhumatismes de mon grand-père, des dadas de mon grand-oncle et du carlin de ma tante. Je ne veux et ne dois vous raconter que quelques-uns de mes conflits avec la littérature parisienne, afin d'essayer de guérir les Parisiens du péché d'orgueil et les provinciaux du péché d'envie. Pourtant il importe à mon sujet que vous connaissiez d'abord, au moins en abrégé, ce qui, dans mon éducation, mes antécédents de jeunesse et le penchant de mon esprit, m'a préparé au genre d'illusions, de mécomptes et de souffrances que je vais retracer. Ceci n'est pas l'histoire d'un homme, c'est l'histoire d'une âme.
Il en est des générations comme des individus; elles naissent avec un trait caractéristique. Celle que nous avions remplacée était active et guerrière; celle à laquelle j'appartiens a été raisonneuse et rêveuse. Venue au monde à l'époque où les dernières grandes guerres de l'Empire achevaient d'épuiser le sang de la France, on eût dit qu'elle se ressentait de cette langueur méditative, de cette faiblesse mêlée d'imaginations et de songes, habituelle aux convalescents et aux blessés. L'éducation qu'elle reçut développa encore cet instinct et l'exagéra. Pour moi, brillant élève de l'Université, lauréat des concours généraux de 1826 à 1830, je puis dire que, pendant ces quatre ans, mes maîtres, mes condisciples, mes rivaux, le milieu où je vivais, l'atmosphère classique de la rue de la Harpe et du jardin du Luxembourg, tout contribuait à me persuader que la fin suprême de l'homme en ce monde était le premier prix de discours latin, à moins que ce ne fût le premier prix de discours français. A cet enseignement officiel s'en joignait un autre, plus clandestin. Nous avions Cicéron et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Béranger dans nos poches. C'était moins de la corruption précoce que le désir de nous poser, dès le début, en penseurs hors de tutelle. Même, ceux qui, comme moi, étaient très-forts, obtenaient tacitement le privilége de laisser apercevoir, sous leur habit, un petit bout du volume prohibé. Les professeurs ne soufflaient mot et fermaient les yeux; ces juvéniles hardiesses souriaient à leur libéralisme. Il était censé, d'ailleurs, que l'esprit de Voltaire, le lyrisme de Béranger, s'associant aux génies de la Grèce et de Rome, y ajoutaient je ne sais quel vernis plus moderne, propre à faire de nous des bacheliers superfins et des rhétoriciens modèles.
Comment, avec une éducation pareille, et avec une passion toujours croissante pour les lettres, m'avisai-je, quelques années plus tard, d'avoir une opinion politique? Et comment cette opinion fut-elle diamétralement contraire à celle que semblaient présager ces antécédents? Ceci a eu trop d'influence sur certaines crises de ma vie littéraire, pour que je ne m'y arrête pas un moment.
A l'heure même où ma dernière couronne de laurier (elle était de lierre en papier peint) s'accrochait aux doctes murailles de ma chambre, une révolution éclata. Elle formait comme le dénouement grandiose, la réalisation vivante de mes études, de mes lectures, de mes antipathies, de mes admirations; et cependant je lui tournai le dos dès l'abord, et, à force de me persuader à moi-même que je la haïssais, je finis par la haïr. Son premier effet avait été de me reléguer à la campagne, dans ce même village de Gigondas que j'administre aujourd'hui. Là, je fus frappé d'un de ces spectacles qui produisent un immense effet sur les natures artistes, où la sensibilité nerveuse domine tout le reste. Mon père, jeune encore, souffrant déjà, ressentit un coup si terrible en apprenant cette révolution, que son mal s'aggrava d'une façon effrayante. Trois semaines après, les journaux lui apportèrent un sujet de douleur plus poignante encore et plus personnelle, l'arrestation d'un ministre dont il avait été le compagnon pendant toute l'émigration, et qui, arrivé à la toute-puissance, avait daigné lui conserver son ancienne amitié, au point de le recevoir en audience particulière et de le nommer sans hésitation... maire de ce même Gigondas. Le chagrin de mon père n'était donc pas précisément de l'ambition brisée, et il n'agissait que plus puissamment sur une imagination telle que la mienne. Je vis cet homme de bien, entouré d'estime et de respect, laisser tomber une larme sur cette écharpe blanche qu'il ne devait plus porter; je le vis écrire d'une main tremblante une démission, hélas! superflue; car il n'avait plus que peu de jours à vivre! Je lus dans ses yeux mourants les sentiments douloureux qui se disputaient cette âme de royaliste et de chrétien. A l'affliction que lui causaient les événements s'en ajoutait une autre plus intime, et que je devinais; les opinions qu'il me supposait, qui sait? le regret, peut-être le remords de m'avoir, par vanité paternelle, rapproché de la contagion universitaire et libérale. Il languit ainsi pendant six mois, et, comme pour rendre un suprême et funèbre hommage à cette royauté dont il avait été le serviteur le plus obscur, il mourut le jour anniversaire du plus grand des crimes révolutionnaires, de la dernière halte du martyre royal. Ce jour-là, je me sentis dans le cœur un sentiment assez profond pour me créer des convictions ou pour m'en tenir lieu, et, après trente années, ce sentiment résiste encore.
Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes réflexions, ni ma conversion, ne diminuèrent mon amour pour la littérature. J'en fis le but idéal, le rêve de ma jeunesse et de ma vie. Placé désormais en dehors des carrières actives, ayant d'autre part le désœuvrement en horreur, mon imagination ou ma vanité s'accommodant mal de mon obscurité présente, il me sembla que la gloire des lettres concilierait tout, et continuerait brillamment ce que mes succès de collége avaient commencé. Bientôt cette idée devint une passion, et cette passion une manie. De même que, vingt-cinq ans auparavant, un jeune homme de mon âge, en voyant passer un régiment, musique en tête, se serait épris de clairons et d'épaulettes, de même le frémissement de mon couteau d'ivoire à travers les pages toutes fraîches d'un in-octavo, l'avénement d'un nouveau nom dans un journal ou une revue à la mode, l'écho lointain des applaudissements prodigués à un roman ou à un drame, un épisode de la vie intime des gens de lettres, entrevu dans une de leurs confidences imprimées ou raconté de loin par un de mes anciens amis de collége, me causaient des ravissements sans fin, des extases mêlées de trouble et d'envie. Il y eut à cette époque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs d'optique dont j'ai eu beaucoup de peine à revenir. Vivant dans un milieu de bonne et vieille noblesse de province, à laquelle j'appartenais par ma naissance, jouissant dans mon pays de cette considération qui s'attache à la propriété territoriale, maintenue intacte depuis plusieurs générations, je croyais sincèrement que je m'élèverais de bon nombre de degrés sur l'échelle sociale si je devenais quelque chose comme M. Théophile Gautier ou M. Alphonse Karr. Que dis-je? mon ambition n'allait pas d'abord aussi loin. Être l'ami d'un de ces messieurs, le contempler face à face, lui donner le bras sur le boulevard aux yeux d'une foule émerveillée, arriver peut-être à me faire tutoyer par lui, me paraissait un assez grand honneur, en attendant mieux, Gil-Blas, chez les comédiens de Grenade, espérait être pris pour le cousin du sous-moucheur de chandelles, et il s'en trouvait d'avance prodigieusement flatté. J'étais comme Gil-Blas. Les détails même matériels de la vie littéraire avaient pour moi un attrait inexprimable. Corriger des épreuves, faire de la copie, courir les rues de Paris avec un rouleau de papiers sous le bras, pouvoir dire: «Je vais chez mon éditeur,» avoir ma stalle aux théâtres les jours de première, me promener au foyer, pendant les entr'actes, en saluant d'un geste familier Jules Janin ou Hippolyte Lucas, quelle gloire et quelle joie! Si, dans ce temps-là, Alexandre Dumas, Méry ou Frédéric Soulié étaient venus me demander l'hospitalité dans mon modeste château, qui n'avait jamais logé que des gentilshommes campagnards ou des chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vérité, que j'en aurais perdu la tête: du moins je me serais considéré comme un personnage beaucoup plus important que le général de mon département, le préfet de mon chef-lieu, ou même l'évêque de mon diocèse.
Là ne se bornait pas cette espèce de mirage littéraire: je lisais assidûment, comme vous pouvez bien le penser, toutes les nouveautés en vogue, et, d'après les sentiments exprimés par les auteurs, les caractères qu'ils développaient de préférence, les délicatesses d'esprit et de cœur où ils semblaient se complaire, les raffinements qu'ils indiquaient en affaire de conscience, d'honneur, de sensibilité ou de probité, je me formais une idée de leur personne et de leur façon de vivre.
C'est ainsi que je me créai un Lamartine à moi, d'après Jocelyn, un Victor Hugo d'après les Feuilles d'automne, un George Sand d'après les Lettres d'un Voyageur, un Sainte-Beuve d'après les Consolations, un Jules Sandeau d'après Richard et Fernand, un Lamennais d'après les Paroles d'un Croyant, un Alfred de Musset d'après les Nuits, et ainsi de suite. Le titre de poëte était à mes yeux synonyme de dévouement, de tendresse, d'immolation perpétuelle à tous et à chacun, d'âme trop aimante et trop pure pour ce monde, de candeur séraphique en commerce intime avec les chœurs célestes. Celui-ci était un aigle blessé; celui-là une tourterelle gémissante; cet autre, un cygne laissant au rivage une plume de ses blanches ailes avant de s'envoler vers le ciel; cet autre encore, une hermine préférant la mort à la plus légère souillure. Ceux qui, moins richement doués, occupaient, dans ce monde bienheureux, les rôles secondaires et se contentaient des fonctions de critique, étaient des juges d'un goût infaillible, d'une équité à toute épreuve, n'ayant pas de plus grave souci que d'examiner en détail les œuvres soumises à leur contrôle, d'en étudier le fort et le faible, d'en faire valoir les beautés, d'en signaler franchement les défauts, devoir pénible sans doute, mais dont ils s'acquittaient par excès de conscience! Quel air doux et salubre on devait respirer en pareille compagnie! quelle atmosphère pure, dégagée de pensées vulgaires et de miasmes terrestres! quel Éden intellectuel! que d'horizons sublimes! quel ensemble de sentiments exquis et d'aspirations éthérées! Je restais quelquefois des heures entières plongé dans mon ardente rêverie, l'œil fixé sur un de ces noms radieux, inscrit en tête d'un volume ou signant un article de revue... «Si ce nom était le mien! oh! que je serais grand!... il existe pourtant, cet homme: il y a des gens qui le connaissent, qui vont frapper à sa porte, et qui disent à son concierge, sans que l'émotion brise leur voix: «M. de Lamartine!—M. Victor Hugo!—M. de Musset!—M. de Balzac!—M. Edgar Quinet!»—Oh! les voir, les aimer, m'enivrer du mystérieux parfum qui s'exhale de ces âmes! m'éclairer aux rayons lumineux dont elles sont le centre! me réchauffer aux flammes divines dont elles sont le foyer immortel! Tel était mon vœu de tous les jours; le musulman dévot ne songe pas avec plus de respect et de ferveur au pèlerinage de la Mecque.
Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans: les circonstances m'avaient éloigné de Paris: le hasard m'y ramena; un de ces hasards dont on est toujours le collaborateur, quand ils font ce qu'on souhaite. J'y arrivais, le cœur gonflé d'émotion et d'espérance, ayant dans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet quelques adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes fixés à Paris et à d'anciens camarades qui voulurent bien me reconnaître, j'étais présenté à trois ou quatre puissances de journal, de revue, de librairie et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris, le célèbre conteur Eutidème[ [2].
Dieu merci! je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C'est une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en prit; car ma bourse, mes secrets de cœur, mes affaires de famille, tout aurait été à sa merci, s'il l'avait voulu. S'il lui eût plu de me rendre ridicule pour dix ans, d'abuser de ma candeur, de me forcer à le servir après avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné et très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa table et de manger en face de lui. Mon embarras était de trouver des mets dignes de lui être offerts, et surtout une boisson qui ne fût pas trop grossière pour ses lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes exilées de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourires trempés de larmes, tant de mélancoliques regards incessamment tournés vers les horizons infinis, tant de frêles sensitives froissées au dur contact des réalités mondaines, tant de pauvres femmes éplorées, plaintives, vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant de cœurs héroïques et chevaleresques dépaysés dans notre siècle d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait presque sacrilége d'offrir au créateur de ce monde noble et charmant un rosbif aux pommes, un turbot à la hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par les sultanes pendant les ennuis du harem, feuilles de roses mouillées d'eau de neige, rêves ou parfums déguisés en confitures, fleurs de nopals ou de citronniers pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon idéal; je me l'étais tant de fois représenté grand, mince, élancé, un teint pâle, de grands yeux noirs levés vers le ciel, des cheveux bouclés naturellement sur un front ombragé de mélancolie! J'avais devant moi un gaillard de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé d'un embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et fins, le front dénudé comme un genou, une cravate noire négligemment nouée autour d'un cou musculeux, la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air de simplicité et de bonhomie qui excluait toute exagération sentimentale. N'importe! Je m'obstinais, je feuilletais la carte de Bignon, y cherchant quelque plat romanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon homme trancha la difficulté, en me proposant un menu de la vulgarité la plus substantielle. J'aurais voulu du moins me rattraper sur le dessert et obtenir du garçon quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes incomprises: Eutidème me demanda un petit verre d'eau-de-vie: ç'a été là mon premier mécompte littéraire.
Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y rendait compte d'une pièce jouée la veille. L'auteur de l'article parlait de la pièce comme d'un chef-d'œuvre, et de la représentation comme d'un de ces triomphes qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de l'art dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif:
—Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur est heureux! m'écriai-je.
—Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole, au contraire; sa pièce est détestable, elle est tombée à plat...
—Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné...
—Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai aucune raison pour me réjouir de cette chute: je ne suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son ami intime...
—Mais ce journal, cet article?...
Eutidème m'expliqua alors que les journaux de théâtre, afin d'obtenir le privilége d'être vendus dans la salle, s'engageaient, par un traité, à ne jamais dire que du bien des pièces dont ils rendaient compte.
«C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est écrit avant la première représentation; sans quoi on n'aurait pas le temps de l'imprimer, puisque le journal paraît le matin, et que quelques-unes de ces grandes solennités dramatiques (style obligé) ne finissent que bien avant dans la nuit.
—C'est déplorable! dis-je en rougissant: c'est faire entrer la combinaison commerciale dans ce monde de l'imagination et de l'art où elle ne doit jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidème:) mais enfin ce n'est là, grâce au ciel! que le fretin de la critique théâtrale: les véritables juges, les brillants feuilletonistes du lundi ne donnent pas dans ces calculs misérables: ils ne disent et n'écrivent que la vérité...
Eutidème me regarda encore: un troisième sourire se dessina au coin de sa bouche doucement railleuse: il posa sur la table son petit verre, et notre causerie commença.