VI
Jeudi, février 186...
—Quoi! disais-je à Eutidème, les juges suprêmes en matière de théâtre songeraient à autre chose qu'à rendre la justice et à dire la vérité?
—Hélas! oui, répliqua-t-il, ils songent surtout à faire de l'esprit, de la fantaisie ou de la couleur à propos et à côté des pièces dont ils parlent: l'œuvre, l'auteur et le public deviennent ce qu'ils peuvent. L'essentiel, pour Polychrome, est de déployer les richesses d'une palette qui s'est trompée de vocation en demandant au papier et à la plume ce que le pinceau et la toile pouvaient seuls lui donner. Qu'importent à Polychrome les sentiments, les idées, les caractères, le dialogue, la vraisemblance, la convenance, les délicatesses de l'esprit, l'étude du cœur, tout ce qui fait qu'au théâtre comme dans la vie l'homme est quelque chose de plus que l'étoffe, le bois ou la pierre? Si l'on supprimait l'âme, il serait le premier écrivain et le plus heureux de son siècle. Il n'est jamais plus à son aise que lorsqu'il rend compte d'une pièce dont les beautés littéraires résident principalement dans les décors. Alors, en avant la brosse et le blaireau! cinq lignes sur le sujet, l'intrigue, les personnages et les détails; quinze colonnes sur les prodiges du décorateur! Si vous voulez savoir à quoi vous en tenir sur l'art dramatique au dix-neuvième siècle, Polychrome ne vous adressera pas à MM. Dumas père et fils, Ponsard et Augier, mais à MM. Cicéri, Séchan, Philastre et Cambon. Quant à Julio, je l'adore, mais c'est une autre affaire: ce charmant esprit a, depuis un quart de siècle, l'entreprise des variations brillantes sur le piano du lundi. Vous n'êtes pas sans être allé quelquefois au concert. Vous y avez entendu ces virtuoses qui annoncent qu'ils vont vous jouer un morceau favori sur le sextuor de Lucie, le trio de Guillaume Tell ou le duo des Huguenots. Vous voilà écoutant de toutes vos oreilles. Au début, vous recueillez bien quelques phrases qui vous rappellent vaguement celles de Donizetti, de Rossini ou de Meyerbeer; mais bientôt, gare dessous! le virtuose ne se souvient plus que de lui-même: les notes pleuvent, les gammes débordent, les triples croches ruissellent; c'est une averse, une avalanche, un torrent, une cataracte; l'idée primitive a de l'eau par dessus la tête, et, quand on l'en retire, elle est noyée. Ainsi fait Julio; pour l'acquit de sa conscience il écrit sur sa première page le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage; puis sauve qui peut! il varie, il varie, il varie sans cesse, en français et en latin; il varie tellement, que, de variante en variante, on ne sait plus où l'on en est, ni où il va, ni de quoi il est question, ni ce qu'il a voulu dire. A propos d'un marivaudage du Gymnase, il vous raconte la seconde guerre punique, et une bouffonnerie du Palais-Royal lui sert de prétexte pour citer dix lignes de Xénophon. Au demeurant, excellent garçon et homme d'infiniment d'esprit, pourvu qu'on ne lui demande pas l'impossible; l'impossible serait pour lui de dire brièvement et nettement ce qu'il pense de ce qu'il juge, et de se souvenir, le lendemain, de son opinion de la veille. Il assiste à une pièce; il est ravi, il dit à l'auteur: «C'est charmant... à lundi! vous serez content de moi.» Il rentre, il se met à sa table: qu'est-ce donc? le vent soufflait du nord, il souffle du sud; la bulle de savon allait à droite, elle s'envole à gauche. La plume court bride abattue, la louange verse dans la première ornière et l'épigramme prend les guides; si bien que le pauvre auteur, porté aux nues le vendredi, complimenté le dimanche, est, en définitive, éreinté le lundi. Que voulez-vous? ce n'est pas la faute du feuilletoniste, c'est la faute du feuilleton, qui a pris le pot de moutarde pour le pot de miel; une autre fois, on fera plus d'attention à l'étiquette! C'est la faute de l'orgue de Barbarie qui a agacé les nerfs, de la mouche qui a bourdonné contre les vitres, de l'idée qui s'est enfuie vers les corniches, du mot propre qui s'est blotti sous les tisons. L'auteur est au désespoir, mais Julio n'est pas coupable!
«Et Caritidès? dis-je timidement.
—Caritidès a reçu du ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique, relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poëte. Il possède et pratique en maître l'art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets, et s'enjolive à la fois de ce qu'elle montre et de ce qu'elle cache. Caritidès n'a voulu être qu'un pèlerin d'idées, moins la première des qualités du pèlerin, c'est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s'y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l'air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d'apostasie, il a tenu à justifier sa réputation, et il a fini par devenir l'ennemi de ceux dont il n'était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu'il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d'esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous son habit. On assure qu'il passe son temps à colliger une foule d'armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu'il aime aujourd'hui et qu'il pourra haïr demain, ceux qu'il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n'est que la plus friande des curiosités littéraires.
—Et Philocrate?
—Philocrate est mon ami, répondit gravement Eutidème.
—Mais enfin?
—Philocrate est l'honnêteté, l'austérité, l'impartialité même: aussi est-il très-probable qu'il mourra à l'hôpital!...
Ainsi me parlait Eutidème; il m'en dit bien d'autres! Autour de ces illustres planètes gravitaient les satellites: aux premières représentations on voyait, dans les entr'actes, les lieutenants s'approcher des capitaines et prendre le mot d'ordre. Il en résultait, le lundi suivant, des apothéoses ou des exécutions collectives. Tantôt c'était Rachel que l'on mettait au pain sec pour trois mois et contre laquelle on suscitait une rivale, aussi supérieure à notre tragédienne qu'Alfieri est supérieur à Racine; tantôt c'était le Gymnase que l'on suspendait, pour avoir médit des gazetiers: tantôt la consigne ordonnait un feu de peloton sur M. Scribe, pour le punir de fatiguer de sa longévité dramatique les jeunes, les nouveaux venus, qui ne sont ni venus, ni nouveaux, ni jeunes. Sous le pourquoi officiel de chaque éloge et de chaque blâme, il existait une douzaine de pourquoi mystérieux qu'il fallait connaître pour s'expliquer le treizième. Et voilà ce que l'on appelait les magistratures littéraires!
Encore si les révélations d'Eutidème en étaient restées là! mais mon avide curiosité provoquait d'autres confidences: il avait traversé les mauvais sentiers, les steppes et les frontières, sans y rien laisser de son honneur, mais sans y rien garder de ses illusions. Il me raconta les jours de pauvreté âpre et malsaine, le gouffre de l'arriéré, l'huissier grattant à la porte, la chasse à l'écu de cent sols, la copie écrite à la hâte pour faire face aux nécessités urgentes, et les joies du travail se changeant en supplice. Je tombais des nues, de ces nues de pourpre et d'or sur lesquelles mon imagination provinciale aimait à asseoir, comme sur un trône, les artistes et les écrivains célèbres. Lorsque Eutidème me parla des personnes, ce fut bien pis. Naturellement, je le questionnai sur Lélia. Tous ceux qui, comme moi, avaient vingt ans au moment où parurent les premiers romans de Lélia s'étaient passionnés pour ce type de poésie libre et fière, refusant d'accepter les froides chaînes de la vie commune et justifiant les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses plaidoyers et la beauté de ses songes. Je m'aperçus vite que l'idéal et le réel sont deux frères ennemis. Les Œuvres d'Hermagoras m'avaient inspiré un sincère enthousiasme. Eutidème me dévoila le grain de folie et de dépravation naïve qui se mêlait, dans ce cerveau puissant, à un incontestable génie. Il me dépeignit cette vanité maniaque, ce goût furieux de richesse et de luxe, toujours prêt à s'élancer et à entraîner les autres dans les plus hasardeuses aventures, cette habitude de transporter dans la vie littéraire le grimoire de la basoche et les roueries de don Juan vis-à-vis de M. Dimanche. Au milieu des coupables licences du roman, j'avais remarqué de douces et chastes histoires publiées par Critiphon; sans leur attribuer une grande valeur, j'avais en les lisant éprouvé un attendrissement de bon aloi. Je m'étais dit que Critiphon était sans doute un chevaleresque gentilhomme, et qu'il mettait dans sa vie ce parfum de vertu que l'on respirait dans ses ouvrages. Eutidème me dit que c'était un viveur et un farceur, qui, après avoir dévoré son patrimoine, demandait au roman une pension alimentaire, et la demanderait au scandale si la littérature des honnêtes gens ne répondait pas à son appétit.
Désenchanté, humilié, accablé, je finis par supplier Eutidème de ne pas tout m'apprendre en un jour, et la conversation, sans changer de sujet, changea de terrain. Je communiquai à mon nouvel ami mes projets, mes plans, mes souhaits, mes espérances. Hélas! je ne tardai pas à remarquer que, dans nos façons d'envisager la littérature, il y avait des hiatus gigantesques, et que, si nous parlions la même langue, ce n'était pas avec le même accent. Quelques-unes de mes confidences produisirent sur Eutidème un effet de stupeur presque égal à celui qu'il m'avait causé. Ainsi, les méandres de notre entretien m'ayant amené à lui parler de la maison de campagne que je venais de quitter, il me dit avec surprise:
—Vous avez des terres?... mais alors vous avez des rentes?
—Oh! bien peu: les impôts sont lourds, les fermiers payent mal; il y a l'imprévu, les frais d'exploitation, les réparations, les comptes d'ouvriers; bon an, mal an, c'est à peine s'il me reste douze ou quinze mille francs de revenu...
Eutidème se leva comme la poupée d'une boîte à ressorts; il jeta sa serviette au plafond, alluma un troisième cigare, et s'écria en me regardant dans le blanc des yeux:
—Quoi! vous avez des rentes! vous êtes propriétaire, et vous voulez faire de la littérature?... Mais moi, si je possédais seulement une maisonnette quelque part et un champ qui me rapportât trois mille francs par an, je prendrais mes jambes à mon cou; je briserais mes plumes, je viderais mon écritoire, je ferais des cocottes avec ma dernière feuille de papier, et j'en finirais avec cet abominable métier... La vie littéraire, monsieur! ah! vous ne savez pas ce que c'est!... un bagne, un enfer! Les directeurs de journaux et de revues, les éditeurs, les libraires, sont des tyrans, des bourreaux!... s'ils vous font seulement une avance de dix louis, vous devenez leur homme lige, leur esclave, leur chose... Le ciel est bleu, la campagne est riante, vous voudriez sortir, courir dans les bois, cueillir les marguerites des prés, humer l'air chargé de senteurs printanières... La promenade rafraîchirait votre cerveau, ranimerait votre verve.. Non, non, esclave! à ta geôle! il faut ta copie pour demain, et on ne peut pas faire attendre... elle est payée! Heureux encore si la misère n'allonge pas sa face livide sur la page commencée!..... Mais pardon, monsieur, je vous attriste... excusez-moi... Ces maux ne sauraient vous atteindre... j'oubliais que vous êtes riche... Mais que diable venez-vous faire dans notre maudite galère?...
J étais ému, et l'émotion me rendit presque éloquent. J'expliquai à Eutidème comment cette qualité de propriétaire, qui lui semblait si enviable, m'avait souvent désolé, et me désolerait bien davantage, si elle restait synonyme de désœuvrement et d'obscurité. Je lui dis que j'échangerais volontiers mes quelques sacs de mille francs contre ses tourments, son talent et sa renommée. Je lui demandai comment l'exercice des facultés les plus élevées de l'intelligence pourrait, en aucun cas, être une condition d'infériorité sociale. Puis je lui indiquai mon but, ma pensée: en vue des catastrophes à venir, et, en attendant, par haine de l'oisiveté, me ranger parmi les travailleurs, comme si j'avais besoin de travailler pour vivre; mettre mon talent, si jamais j'en avais un peu, au service d'idées morales qui intéressaient la société tout entière, puisque le désordre dans les âmes devait tôt ou tard finir par le désordre dans la rue; ensuite, lorsque mon nom aurait acquis quelque autorité, tâcher d'être utile à mes confrères, dans la mesure de mes forces; établir quelque part une tribune littéraire où ma plume consciencieuse et bienveillante ferait pour les livres ce que ces fameux feuilletons du lundi faisaient surabondamment pour les pièces de théâtre; n'avoir ni complaisance ni rigorisme toutes les fois que mes croyances ne seraient pas sérieusement en jeu; tenir compte des bonnes intentions, des illusions de la jeunesse; accueillir, encourager, mettre en lumière, faire ressortir les beautés plutôt que les taches; tendre la main aux débutants, aux faibles, aux aspirants littéraires; accepter franchement toutes les conditions d'une bonne et loyale confraternité; me faire aimer...
—Car enfin, ajoutai-je naïvement, je ne veux pas, monsieur, vous paraître meilleur que je ne suis; je me crois un honnête homme, mais je suis sûr de ne pas être un héros: je désire de tout mon cœur servir la vérité, mais je voudrais bien aussi acquérir un peu de gloire!...
Il y a dans une passion vraie quelque chose de si communicatif, qu'à mesure que je parlais je voyais s'animer et s'épanouir la bonne et spirituelle figure d'Eutidème. Cette nature délicate, qui avait passé à côté de la boue sans se salir, me comprit et m'aima. Il me tendit sa main par-dessus la table, et, serrant la mienne à me faire crier, il me dit en déguisant assez mal une larme qui roula sur son assiette:
—Quoi! c'est là votre idée? Vous ferez cela, vous?... Oh! c'est bien, c'est très-bien; vous êtes un brave garçon... Dans cette nouvelle phase de votre existence, je serai heureux et fier d'être votre premier ami... George, soyez le bienvenu parmi nous!
—Oui, repris-je exalté par ce témoignage d'une précieuse sympathie, mes pressentiments ne m'ont pas trompé: j'aurai du succès; mes confrères m'aimeront, et je combattrai pour la vérité!...
Cette triple prophétie associait, à ce qu'il parut, des idées assez disparates; car l'enthousiasme d'Eutidème vacilla comme une bougie sous un coup de vent: il me regarda en dessous; un sourire triste et fin, ce sourire que je connaissais déjà, dessina l'arc de ses lèvres, et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit à demi-voix:
—La vérité? Mais comment l'entendez-vous, mon ami?
—Eh bien, il n'y a pas deux manières: la vérité religieuse, la vérité sociale, la vérité morale, voilà pour la conscience; la vérité littéraire, du moins celle à laquelle je crois, voilà pour le goût. La conscience est le goût de l'âme; le goût est la conscience de l'esprit; il n'y a rien là qui puisse nous embarrasser.
Eutidème sifflota la barcarolle de la Muette de Portici:
Conduis ta barque avec prudence,
Pêcheur, parle bas!
Puis il ajouta en prose:
—Mais, George, pour défendre toutes ces vérités-là, vous serez obligé d'attaquer ceux qui les attaquent?
—Cela va de soi...
Eutidème se remit à siffloter; cette fois, ce fut l'air de la Dame blanche:
Prenez garde!
Mais il pensa probablement que mon éducation ne pouvait se faire en une seule séance, et qu'il m'avait suffisamment renseigné pour une première fois. Il laissa tomber la conversation; puis, avalant un dernier verre de curaçao, allumant un quatrième cigare et passant la manche de son paletot, il me dit très-cordialement:
—C'est égal, Georges, je vous remercie: il y a longtemps que je n'avais contemplé face à face un homme de lettres de votre calibre. Préparez pour demain votre esprit des dimanches: je vous présenterai chez Marphise!...