XV

Vers cette époque, la société du noble faubourg fut plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux style) toutes les vertus à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait souvent proposée pour modèle à ses compagnes, pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux avertissements et une suspension, m'engagea à payer un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humble gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à un semblable malheur? Elle cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui parlaient le mieux à mon imagination et à mon cœur: l'un, parce qu'il est demeuré, grâce aux Maximes, le plus littéraire de nos grands noms historiques; l'autre, parce que c'était justement celui de ce ministre de Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement aimé. Je me mis donc au travail, et je puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'écrivais les dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour, ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière. J'avais donc commis une bévue gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes de grammaire et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, un haro universel. Calomnier cette société, transformer ses marquis en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes, passe encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air d'ignorer ce que doit savoir tout homme comme il faut, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle à qui appartenait en propre le titre de la famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants: c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence et du cœur: elle ne remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par nature et par état, sujets à se tromper souvent et à mentir quelquefois, un article de journal, né le matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle ne se demanda pas, elle si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il était charitable de rendre en mortifications et en désagréments ce que j'avais essayé de donner en témoignage de respect et de regret. Elle me tança vertement dans une lettre de quatre pages, et exigea une rectification qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été trop douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible, et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»—Je savais vaguement que dans plusieurs salons on avait échangé maintes questions sur mes origines et mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?—Je supposais ingénument que questionneurs et questionnés s'étaient accordés pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais loin de compte.

A peu de temps de là, un de mes amis que vous connaissez bien et qui habite les environs, Sulpice de Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie:

«J'ai recours à vous[ [5], mon cher ami, pour m'aider à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,—une de mes connaissances agréables à moi,—des affirmations plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité. Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:

«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme Mainviel tout simplement. Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents (sic) et qui avait été un des auteurs des massacres de la Glacière, avait volé (sic, sic,) les papiers de la famille de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»

«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon par une femme, moitié du monde et moitié police, derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui est par parenthèse un obligé de George de Vernay.

«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me suis engagé à confondre ces impostures.

«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans ce lieu-là à l'appui de mon dire.

«Que si, au contraire, contre toutes mes données, il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je pourrai produire pour la défense de notre ami.

«C'est une querelle politique, au fond, derrière une querelle littéraire. Je vous conterai cela...»

Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il était en verve et en humour ce jour-là. Voici ce qu'il répondit à cette singulière épître:

«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide à votre intelligente et courageuse amitié pour le sieur George de Vernay: sed magis amica veritas. Loin de contredire les tristes détails dont vous me parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez eu tort de donner étourdiment un démenti appartient réellement à la police, comme vous paraissez le croire, elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter son dossier.

«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en 1783, avait huit ans en 91 et neuf ans en 92: mais c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec Jourdan Coupe-tête une part active aux massacres de la Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche et par le crime.

«Son fils, père de George, venait alors d'accomplir sa douzième année. Un vieux parent lui fit donner quelque éducation, à condition qu'il changerait de nom; mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou plutôt bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela Castaing; il étudia la médecine, et nous le retrouvons, en 1823, empoisonneur des frères Ballet et exécuté en place de Grève. Il laissait un fils naturel ou même adultérin, qui n'était autre que George. George s'embarqua comme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il fut accusé le fit chasser honteusement; il revint à Marseille vers 1827, et s'affilia à une bande, dite des Petits Grecs, qui désola pendant dix-huit mois la ville et les environs. Arrêté en flagrant délit, il dut à son âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut condamné à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison, on était en pleine Révolution de 1830. George profita de la perturbation générale pour se faire accepter, comme gabier, par un vaisseau de marine marchande. Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer par le capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir ainsi s'emparer de la cargaison; mais il comptait sans la tempête, qui le jeta sur des brisants, où il eût infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli par la frégate l'Atalante, que commandait le comte de Vernay. Il réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du comte, qui le prit pour secrétaire. Quelque temps après, ils s'enfonçaient ensemble dans les plaines alors désertes de la Californie, où M. de Vernay s'était chargé d'un voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces deux hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner. Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et déroba ses papiers. Il avait appris d'ailleurs dans les prisons et dans la société de scélérats comme lui, l'art de fabriquer de fausses pièces, souvent assez bien imitées pour dérouter la justice. Un an plus tard, George se présentait devant notre consul avec un certificat en bonne forme constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra, et avec un acte d'adoption par lequel il lui laissait à lui, George, son nom, son titre et ses biens. Le consul était un homme fort insouciant: il écrivit en France; on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de famille et passait pour endetté. George put jouir impunément du fruit de ses crimes: pour plus de prudence, il laissa s'écouler huit ou dix ans, fit per fas et nefas une petite fortune, commit indubitablement d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des forêts vierges, et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle révolution l'attendait pour sa bienvenue, et au milieu de ce chaos formidable, personne ne songeait à se demander comment était mort le comte de Vernay. George fut donc de Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation: il se fixa provisoirement dans le midi de la France: il avait contracté en Amérique la passion du jeu, et il trichait d'une manière effroyable. Il fut pris la main dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa l'affaire, et il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie littéraire le tenta, et une idée machiavélique décida de son choix entre les différents partis. Il crut, l'odieux coquin, qu'en devenant le champion des bonnes doctrines, le défenseur du trône et de l'autel, il mettrait hors de contrôle sa position sociale, se ferait universellement reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance les soupçons, dans le cas où quelque œil curieux essayerait de retrouver la trace de ses antécédents. De là ses exagérations monarchiques, religieuses et morales, ses violences contre les plus grands hommes du dix-huitième siècle et du nôtre; contre Rousseau, Béranger, Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc, le faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur et de meurtrier. Votre lettre, mon cher ami, me prouve que George, dit de Vernay, en sera pour ses frais de rhétorique et que l'on est sur la voie. Seulement il paraît que l'on ne tient encore que la moindre partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous rendrez aux honnêtes gens un véritable service en achevant de renseigner l'édifiante personne dont vous me parlez et son respectable entourage.—Tout à vous, Sulpice de P...»

«P. S. Vous vous récrierez peut-être sur l'invraisemblance de quelques-uns des détails que je vous donne. Eh! en quoi sont-ils plus invraisemblables que ceux que vous vous êtes laissé jeter à la tête, dans un salon de Paris, en présence de vingt personnes? Si un homme que nous connaissons tous, dont tous nos anciens ont connu le père, l'aïeul et le bisaïeul comme des modèles d'antique honneur et de vertu; si cet homme, qui tient, par alliance ou par lui-même, à vingt des meilleures familles du Languedoc et de la Provence, n'a pu entrer dans la vie littéraire et mettre le pied sur le macadam parisien sans compromettre, non-seulement lui-même, mais les purs et intègres souvenirs de sa race; si de pareils mensonges, que dis-je? des monstruosités pareilles ont pu être dites par une femme sans que toute l'assistance lui crachât immédiatement au visage et la jetât par la fenêtre, que voulez-vous que je vous réponde? Nous autres, pauvres Béotiens de province, nous ne sommes pas à cette hauteur: on contredit la calomnie, on discute la médisance; on ne réfute pas la folie et l'ordure; je n'y puis rien. Allez à la préfecture de police; faites-vous donner le numéro d'inscription de cette femme et de son amant; puis gravez-le sur leur front avec un fer rouge, et chacun alors aura été traité suivant ses mérites. Ce n'est pas sérieusement, n'est-ce pas? que vous, homme d'esprit par excellence, m'avez écrit pour être mis en mesure d'opposer un renseignement précis à la parole d'une catin et d'un mouchard?

«George ignorera de quelle main est parti ce coup de stylet empoisonné, qui, Dieu merci! a porté dans le vide; mais je ne vous promets pas de ne jamais lui révéler ce qui a pu être dit impunément à son sujet, devant vingt personnes, par une femme d'un monde quelconque, dans un de ces salons dont il ne se méfie pas assez. Il faut, au contraire, qu'il le sache: il faut qu'il connaisse le fond de ce cloaque dont il n'a sondé que les bords. Ce triste incident, comme vous l'appelez, le décidera peut-être à s'arracher à des séductions qui coûtent cher, et à venir reprendre avec nous notre bonne et loyale vie de province, où l'on s'ennuie quelquefois, où l'on n'a pas toujours de l'esprit, mais où le fils du comte de Vernay, de noble et pieuse mémoire, ne passera jamais, je vous en réponds, pour le fils d'un septembriseur ou d'un massacreur de la Glacière.»

Sulpice avait deviné juste. Quelques mois plus tard, lorsqu'il m'envoya, sans m'en désigner l'auteur, l'étrange lettre que j'ai transcrite, la sensation que j'en éprouvai fut décisive. L'idée que les haines excitées par mes écrits faisaient rejaillir leur bave, leur fiel et leur boue jusque sur cette mémoire paternelle dont j'étais fier et qu'entouraient, après trente ans, les respects de tout un pays, cette idée me fut mille fois plus horrible que les injures et les déboires où j'étais seul en cause: Ursule triompha; le lendemain nous étions partis pour Gigondas.