XVI
La vanité est si bien ancrée dans le cœur de l'homme, et même de l'homme de lettres, que la mienne cherchait une indemnité dans cette abdication volontaire et cette retraite à la campagne. Je me rappelais complaisamment Dioclétien plantant des laitues, Charles-Quint réglant des horloges et gouvernant un couvent: je ne croyais pas pousser bien loin la similitude; mais ces illustres exemples me consolaient. Par suite d'un de ces partis extrêmes où se complaisent les imaginations vives, il me semblait que plus la civilisation raffinée m'avait fait subir de chagrins et de mécomptes, plus la vie littéraire m'avait montré l'espèce humaine sous ses aspects méchants ou perfides, plus aussi j'allais trouver dans les mœurs rustiques d'innocence, de sécurité et de douceur. Aspirer à pleins poumons l'air vif et pur de mes montagnes, me rasséréner dans la solitude, dans une intime familiarité avec les beautés de la nature, faire un peu de bien autour de moi pour donner un but sérieux et utile à mon oisiveté contemplative, tel fut le programme de ma nouvelle existence.
Dans les commencements, tout alla bien: on était à la fin de septembre, c'est-à-dire à la plus belle saison de notre Midi. Je ne me lassais pas de mes promenades à travers ces délicieux paysages qui se déroulent comme une immense corbeille aux pieds du Ventoux, et auxquels il ne manque que des auberges, un Guide Joanne et le lointain pour rivaliser avec la Suisse. La température était douce, le ciel bleu, les couchers de soleil magnifiques. Chaque arbre commençait à prendre sa teinte particulière: ces belles teintes d'automne, plus réjouissantes à l'œil du paysagiste que la pâle et uniforme verdure du printemps. J'avais un chien, qui, bien différent de mes confrères les lettrés, me rendait le bien pour le mal, une caresse pour un coup de pied. Je chassais, et, comme je voyais très-peu de gibier et n'en tuais jamais, je rentrais chez moi avec plus d'appétit que de remords. Chaque jour, j'avais le plaisir de faire dans ces sites agrestes et solitaires quelque nouvelle découverte qui était bien mienne, car il n'y avait là ni Anglais ni touriste pour me la disputer. Ces découvertes n'étaient pas les seules: afin de ne pas rester tout à fait désœuvré, je me mis à relire mes auteurs classiques, détail singulièrement négligé dans notre vie d'improvisation et de fièvre, dont les limites littéraires ne vont guère que de Lamartine à M. About, comme son parcours matériel ne va que du boulevard du Temple à la Madeleine. Je ne tardai pas à découvrir qu'il y avait peut-être plus d'esprit dans Gil Blas que dans les Mariages de Paris; que la prose de Pascal, de Fénelon, de la Bruyère, bien que moins imagée que celle de MM. Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, pouvait en balancer les mérites; que ce pauvre Boileau lui-même ne manquait pas de bons sens; qu'on pouvait lire Racine, même après Victor Hugo, et qu'il n'était pas impossible que, pour le naturel et le charme, madame de Sévigné fût préférable à madame de Girardin.
En somme, il y eut là pour moi quelques semaines de bien-être intellectuel et physique, pendant lesquelles ni Virgile, ni Gessner, ni Florian, ne me parurent avoir surfait les délices de la vie champêtre et la pureté des mœurs pastorales. J'avais réappris par cœur le O fortunatos nimium... et je le récitais aux échos de nos charmantes collines de Flassan et de Gigondas.
Bientôt, pourtant, je crus m'apercevoir qu'il y avait quelque chose qui me gâtait un peu la campagne: ce quelque chose, c'étaient les campagnards. Je ne vous étonnerai pas si je vous dis que ma longue absence et mon exclusive préoccupation de littérature avaient introduit dans mon très-modeste domaine une foule d'abus qui se traduisaient soit en pertes d'argent, soit en désagréments de toutes sortes. Ici, c'était un fermier à figure patriarcale qui, sous prétexte qu'il cultivait de père en fils mon carré de terre, avait fini par le regarder comme sa propriété et cessait depuis longtemps d'en payer la rente. Là, c'était un paysan à l'air candide qui avait pris la douce habitude de cueillir chez moi de l'herbe pour ses bestiaux, du bois pour son ménage, des légumes pour son pot-au-feu, de la feuille pour ses vers à soie, et qui demeurait stupéfait quand je lui demandais sur tout cela mon droit de propriétaire. D'honnêtes cultivateurs, de naïfs villageois, des femmes, des enfants, allant travailler à leurs champs, avaient trouvé tout simple d'abréger leur itinéraire en passant par mon avenue, par mon chemin, sous mes fenêtres, et jusque dans mon jardin, où les haies vives étaient mortes et où un joli petit sentier avait été peu à peu tracé à travers mes plates-bandes: si bien que, tous les matins, avant l'aurore, nous étions réveillés par un affreux bruit de charrettes, avec accompagnement de jurons, et que je ne pouvais entr'ouvrir mes croisées ou mettre le nez à ma porte sans voir un gros bonhomme trottinant sur son âne le long de mes marronniers, une vieille femme, dans un costume non prévu par Greuze, butinant son fagot dans mes allées, ou des marmots joufflus, mais malpropres, piétinant dans mon ruisseau, se roulant sur mon pré, grimpant sur mes arbres, et ramassant par distraction mes poires et mes abricots.
Ma sœur Ursule, rentrée dans son élément, dressait l'inventaire des abus à réformer, des chiffres à rétablir sur leur véritable base. Je ne sais pourquoi ces réformes m'effrayaient encore plus que les abus ne m'étaient désagréables. Il était clair que mon absence et mon insouciance me faisaient perdre un bon quart de mon revenu, c'est-à-dire un millier d'écus; mais ces mille écus représentaient pour moi d'interminables discussions où j'avais la certitude de n'être pas le plus fort. A ce premier ennui s'en joignit un autre: comme les paysans me rencontraient souvent me promenant un livre à la main, ils en conclurent que j'étais avocat. Dès lors, tous les recoins de ma vallée de prédilection, tous les replis de ces collines, tous les bouquets d'arbres de ces bois, devinrent, à mes dépens, des cabinets de consultation. Au moment où j'en étais au plus bel endroit de mes rêveries, de mes contemplations ou de mes lectures, je voyais tout à coup surgir devant moi un grand gaillard qui m'abordait en se grattant la tête et me narrait verbeusement comme quoi on lui avait fait tort, dans la succession de son beau-père, d'une somme de trois francs cinquante centimes; comme quoi le percepteur le forçait de payer l'impôt d'une parcelle de terrain qui n'était plus portée sur le cadastre, ou comment le maire voulait lui faire enlever son fumier, qu'il s'était habitué à manipuler dans la rue. La situation ne tarda pas à se dessiner d'une façon plus précise. Le maire exerçait ses fonctions depuis dix ans, ce qui veut dire qu'il avait à peu près autant d'ennemis qu'il existait de maisons dans le village. Moi absent, nul n'avait osé lever l'étendard de la révolte; car le paysan est, avant tout, circonspect, et il supporte patiemment tous les déboires tant qu'il a peur; mais mon arrivée donna le signal d'un déchaînement universel, et ce fut à qui me dénoncerait le tyran de Gigondas. Simon Breloque,—c'était le nom du redouté magistrat,—était un oppresseur, un persécuteur, un pacha, exerçant son autorité à la turque, et traitant ses administrés comme un vil bétail. Il ruinait la commune par des dépenses insensées que lui suggérait une vanité féroce: il avait voulu mettre Gigondas sur le pied d'un chef-lieu de canton, avoir une plantation d'arbres verts, des rues praticables, une horloge, un garde champêtre habillé à neuf, un hôtel de ville et trois réverbères. Pour subvenir à ces prodigalités, il aliénait les bois communaux, molestait les troupeaux, écrasait le pauvre monde et multipliait les centimes additionnels. Quiconque faisait mine de lui résister était sûr d'attraper, dans les trois mois, quelque bon procès-verbal qui lui coûtait gros et l'humiliait devant ses concitoyens. Aussi les projets les plus audacieux commençaient-ils à bouillonner dans ces cervelles villageoises. On parlait de tirer des coups de fusil, de se barricader dans ses maisons, de se transporter en masse à la sous-préfecture et de demander la tête du maire. Puis on me prenait par l'amour-propre, exactement comme s'il se fût agi pour moi d'une lutte contre le Siècle ou le Figaro. Simon Breloque disait publiquement qu'il était plus riche que moi, que son vin était meilleur que le mien, qu'il avait plus d'influence que je n'en aurais jamais, que sa maison, placée au point culminant du village, était le véritable château, et qu'il se faisait fort de prouver que quatre platanes, considérés de temps immémorial comme miens, appartenaient à la commune. Ces propos, sans m'émouvoir beaucoup, m'agaçaient les nerfs, et je reconnus là, pour la centième fois, combien l'homme, même le plus fier des prétendues supériorités de son esprit, s'accoutume vite au rétrécissement de son cadre et y ajuste aisément, en miniature, les passions qui l'agitaient sur un plus grand théâtre. Simon Breloque devint à mes yeux quelque chose comme un Gustave Planche ou un Sainte-Beuve en écharpe tricolore. C'était, en réalité, un paysan enrichi dans l'exploitation d'une périère qu'il avait eue presque pour rien et qui avait fourni d'excellentes pierres aux constructions du voisinage: il possédait les qualités et les défauts de l'emploi: actif, intelligent, énergique, mais dur, méprisant pour les pauvres diables qui n'avaient pas su s'enrichir, et les accablant de son luxe, qui consistait à manger des canards et des lapins pendant qu'ils mangeaient des haricots. Son argent d'abord, puis la bonne chère, et enfin les dignités municipales, lui avaient porté à la tête. J'aurais dû l'étudier comme un type: ma sottise fut de l'accepter comme un rival et un adversaire.
Au bout de six mois, employés à cette guerre d'observation, une idée grotesque, impossible, logique pourtant, s'empara de mon esprit et n'en délogea plus. Il fallait à tout prix renverser Simon Breloque, qui, le dimanche, à la messe paroissiale, prenait décidément des airs trop superbes en s'installant dans le banc de la mairie et en me voyant relégué sur une chaise dans une obscure chapelle. Comment le remplacer? Les plaignants abondaient à Gigondas, mais les capacités manquaient. Ceux des habitants qui savaient lire et écrire (il y en avait cinq ou six) étaient conseillers municipaux; ils passaient pour avoir subi la délétère influence de Simon Breloque, qui en avait fait des suppôts d'arbitraire, aussi souples que les sénateurs (romains) sous les empereurs. Pour triompher de cette oligarchie villageoise, il était nécessaire de frapper un grand coup, de mettre en avant un nom sans réplique, et moi seul, à quatre kilomètres à la ronde, étais capable de mener à bien cette difficile entreprise. Voilà du moins ce que me disaient mes flatteurs; je n'avais pas l'air de les comprendre, mais je les laissais dire. De là à me laisser persuader et à envisager sans terreur, dans un avenir possible, la succession de Breloque me tombant sur les épaules et me ceignant les reins, il n'y avait qu'un pas: ce pas fut franchi. Mon sous-préfet, homme d'esprit, fut enchanté de l'idée de compter parmi ses maires de village un membre de la Société des gens de lettres; il pensa peut-être que la gravité administrative prévaudrait en moi sur ce naturel frondeur, incorrigible chez les vieux journalistes. Je fis bien quelques façons; mais, encore une fois, il y avait là quelque chose qui sentait le Dioclétien, le Charles-Quint, le Denys de Syracuse, et qui ne me déplaisait pas. Je n'avais pas voulu être le second à la Revue des Deux Mondes; j'allais être le premier de mon village: César n'eût ni mieux dit ni mieux fait. Bref, après quelques délais indispensables pour obtenir poliment la démission de Breloque, je fus nommé maire de Gigondas.
Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthèse, afin de vous dire quelques mots des deux sujets dont notre littérature a le plus abusé et qui m'impatientent le plus quand je les vois revenir dans les œuvres contemporaines; le moi et l'argent: mais ces quelques mots sont nécessaires à la suite de mon récit. Nous avions, Ursule et moi, à peu près douze mille francs de rente, ce qui nous suffisait pour vivre à Paris, mais sans faire la plus légère économie. On liait, comme on le dit, les deux bouts; rien de plus. Or je songeai, en revenant à Gigondas, que nous allions y mener un train de princes avec une dépense annuelle de six mille francs, et qu'après deux années de ce système économique nous aurions devant nous une année de revenu que nous pourrions affecter à un grand voyage en Italie et en Terre-sainte; objet des désirs passionnés, mais sans espoir, de ma bonne et dévote Ursule. Je voulais lui en faire la surprise, et ç'avait été là un des motifs qui m'avaient décidé à cette courageuse retraite. Ceci posé, je reprends ma narration.
L'allégresse des habitants de Gigondas, en apprenant la chute de Simon Breloque et ma nomination, ne connut pas de bornes: ce fut du délire, et je pus boire à longs traits à la coupe fragile de la popularité. Le jour de mon installation restera à jamais gravé en lettres d'or dans les fastes de la commune. Quatre arcs de triomphe enguirlandés et pavoisés, avec des inscriptions inspirées par la circonstance, furent dressés sur mon passage. Dès le matin, des boîtes annoncèrent, par leurs détonations triomphales, qu'une grande journée venait de se lever sur Gigondas. Tous les yeux versaient des larmes de joie; toutes les bouches criaient Vive M. le Maire! A la grand'messe, qui fut chantée par les choristes de la paroisse et accompagnée par deux violons, une clarinette, un tambourin et un ophicléide du chef-lieu de canton, je crus vraiment qu'on allait m'encenser et glisser mon nom dans le Domine salvum fac. Je fis ce que m'imposaient mes nouveaux devoirs dans ces moments solennels. J'offris un pain bénit gigantesque, confectionné par le meilleur pâtissier de la ville voisine. Ensuite les chantres et les musiciens trouvèrent, au sortir de la messe, dans le jardin du curé, une table chargée de rafraîchissements substantiels. Mais fallait-il abandonner aux horreurs de la faim et de la soif les gosiers moins bien traités par la nature, les déshérités du plain-chant et de la clarinette? Non. On mit des rallonges, on en mit beaucoup, et bientôt tout le village put prendre part à ces agapes fraternelles où l'on mangeait, où l'on buvait d'autant plus que l'on était plus enthousiaste et plus heureux. La soirée ne fut pas moins belle. On improvisa un bal sur ma prairie, au grand déplaisir d'Ursule, qui n'aimait pas la danse et qui calculait que le regain allait être détruit d'avance sous les pieds légers des danseurs. Mais ce fut à peine un petit nuage dans ce jour radieux. Les vivat! les cris de joie, éclataient avec une furie toujours nouvelle et desséchaient ces robustes poitrines qui se réconfortaient par des libations incessantes. D'immenses galettes, des gâteaux de Savoie, de fabuleux jambons, des pâtés homériques, de colossales brochettes de dindes et de poulets, s'étalaient sur des tréteaux rustiques. On défonçait des tonneaux de bière. Le punch flambait à droite, le vin de Tavel circulait à gauche; les estomacs délicats se contentaient de curaçao et de limonade gazeuse. Au coucher du soleil, les populations environnantes, attirées par la rumeur publique et l'électricité des joies populaires, accoururent en foule, et j'eus l'orgueilleux bonheur de posséder quatre mille enthousiastes, quatre mille admirateurs, quatre mille convives au lieu de cinq cents. A neuf heures, un transparent à mon chiffre illumina ma façade et fut le signal d'un splendide feu d'artifice; des verres de couleur, des lampions en astragales, serpentèrent le long de ma grille et scintillèrent à travers le feuillage. Des fusées, saluées par d'enivrantes clameurs, montèrent dans l'espace et firent pâlir les étoiles. Là il y eut encore un de ces petits accidents que la Providence se plaît à mêler aux triomphes de ce monde, pour nous avertir de leur fragilité. Une fusée mal éteinte tomba sur un banc de paille et y mit le feu. Le propriétaire se désolait; je le rassurai en lui déclarant que le dommage était tout naturellement à ma charge. Ce trait de générosité se communiquant de proche en proche, mit le comble à l'ivresse générale: on cria plus fort que jamais; on me donna une quinzaine de sérénades; on chanta; on dansa des farandoles et des rondes; on monta sur les chaises; on en cassa quelques-unes; on mangea de nouveau, on but encore; on trouva, pour célébrer les vertus de M. le maire, des ut dièze inconnus à Tamberlick.
Enfin, à minuit, comblé de félicité et de migraine, brisé d'émotion, saturé de courbature, je dis adieu à mon peuple, qui chantait et buvait toujours. Je me couchai, et je rêvai que le brigadier de la gendarmerie m'amenait, pieds et poings liés, MM. Taxile Delord, Assolant et Ulbach, et les forçait de crier Vive M. le Maire!
Le lendemain, il fallut payer la carte de cette allégresse: en voici à peu près les chiffres:
On m'avait fait grâce des centimes.
Nous disons trois mille quatre cent soixante francs, c'est-à-dire plus d'un trimestre de notre budget parisien.
J'inaugurais assez mal mon système économique, mais j'étais le plus fêté, le plus acclamé, le plus triomphant, le plus populaire, le plus glorieux des maires de village.