XVII
Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journées pures, radieuses et triomphales, comme le fut celle de mon installation? C'est le lendemain. J'eus un lendemain; hélas! j'en eus même plusieurs: et voyez l'influence de ma prédestination! Ce fut par la littérature que mes tribulations commencèrent: ma première persécutrice fut Marguerite de Bourgogne.
Ceci mérite explication.
A peine établi dans ma dictature municipale et rustique, j'avais fait maison nette. C'est l'usage en pareil cas, et les royautés qui commencent sont obligées de satisfaire à la fois les ambitions et les rancunes de ceux qui veulent les places contre ceux qui les ont. Ceci avait même donné lieu à un singulier quiproquo pendant la période d'irritation populaire qui s'était terminée par la chute de mon prédécesseur. Un paysan peu lettré étant venu me dénoncer un des innombrables abus qui exaspéraient la population, je lui avais répondu d'un air superbe:
«Que Simon Breloque ne m'échauffe pas la bile! s'il en fait trop, j'irai voir le sous-préfet, et je balayerai les écuries d'Augias!»
A ces derniers mots, le paysan me contempla avec une expression de stupeur que je ne remarquai pas d'abord. Or, justement, il y avait dans la commune un petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez commun dans le Midi. Cet Auzias possédait une écurie comme tous les cultivateurs quelque peu aisés. Mon propos lui fut redit, et l'agita si terriblement, qu'il passa deux nuits sans fermer l'œil. Le surlendemain, il vint me trouver, un énorme balai à la main, et me dit confidentiellement: «Monsieur, si vous trouvez mon écurie malpropre, ayez la bonté de me le dire; mais ne me faites pas l'affront de la balayer vous-même.»
Quoi qu'il en soit, je congédiai entre autres le garde champêtre, qui m'avait été signalé comme l'âme damnée de mon prédécesseur, et qui, trois mois auparavant, avait dressé un procès-verbal contre l'oncle d'une de mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifié à mes ressentiments domestiques. En même temps j'écrivis à M. le préfet pour lui demander un garde champêtre qui fît honneur à ma commune, un garde qui ne ressemblât pas au premier venu. Je ne fus que trop bien servi.
Quelques jours après, au moment où nous venions de régler, mon adjoint et moi, les économies sévères à introduire dans notre budget, nous vîmes entrer un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre, nerveux, découplé, évidé comme un chien de chasse, et dont la tête semblait avoir été moulée dans une poire à poudre. Il arrivait droit de la préfecture pour exercer à Gigondas les fonctions de garde champêtre, et m'exhiba ses papiers, qui étaient en règle. Il se nommait Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents quelques questions auxquelles il répondit avec un sourire de satisfaction intérieure. Il avait été successivement zouave, marchand de bretelles, geôlier d'une maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de saltimbanques, bedeau dans un temple protestant, chanteur ambulant, grande utilité à Carcassonne, et agent de police. A son tour, il s'informa des avantages de son nouveau poste, et, quand je lui dis que nous ne donnions que quatre cents francs de traitement, son visage piriforme exprima un dédain ineffable. Il me regarda comme le cocher de M. de Rothschild regarderait l'impertinent qui lui offrirait une place de palefrenier. Cependant il parut se résigner, et je ne tardai pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A peine mon adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me prit à part, et, se mettant au port d'armes, m'avoua, avec une sérénité qui prouvait la puissance de l'habitude, que toutes ses hardes, nippes, draps, linge, vêtements, étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne lui restait plus absolument que ce qu'il avait sur le corps; que, de plus, il devait à un cabaretier d'Orange une somme de cent quarante-cinq francs, et que, pour garantir sa créance, le tavernier avait eu l'inhumanité de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus une bague en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin paraissait regretter beaucoup la bague); enfin quelques petites dettes criardes, contractées pendant une longue maladie de son épouse (ici une larme d'attendrissement), élevaient le chiffre total de son passif à six-cent quatre-vingts francs: faute de cette modique somme, Cauvin était obligé de renoncer aux fonctions publiques et de retomber dans ces professions aventureuses où la dignité de l'homme et de la femme reste rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces quelques centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait religieusement à me les rendre sur ses économies futures; puis il dégageait ses nippes, sa bague, sa femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et, pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne, à la commune de Gigondas et à son maire un garde champêtre comme on n'en avait jamais vu.
Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte des frais de mon ovation; ma sœur Ursule s'était récriée, remarquant, non sans raison, que, si nous allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et nos moissons ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique de mes grandeurs, m'ouvrait une de ces perspectives vagues, qui n'en sont que plus effrayantes. Mon premier mouvement fut négatif. D'autre part, pourtant, me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que cet homme pût dire, en s'en allant, qu'il avait compté sur le maire de Gigondas et que le maire de Gigondas n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le tenir séparé de sa femme et de sa bague? Premier magistrat de la commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce pas pour moi un éternel remords si je rencontrais, un jour de foire, sur un vil tréteau, devant la tente d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de paillasse ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours et de coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent: je vidai mon tiroir, tout en me disant que mes plus besoigneux confrères de la république des lettres ne m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une remontrance paternelle que Cauvin écouta avec la componction la plus édifiante, et son service commença.
Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour quelques jours: à mon retour, je trouvai sur mon passage des figures horriblement allongées et sur ma table une liasse de procès-verbaux qui n'attendaient que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin, regardant son traitement fixe comme indigne de ses talents, avait résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus minces délits, les contraventions les plus impalpables, étaient devenus pour lui matière à procès-verbal et couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre de ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé se poster sur la grande route qui passe derrière le village; et là, tout voiturier ayant oublié, comme le singe de Florian, d'allumer sa lanterne, tout charretier endormi sur son véhicule, tout berger laissant une de ses brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement arrêtés, appréhendés, interrogés, condamnés. Mon adjoint ayant formellement refusé de contre-signer ces verbaux, c'est à moi que Cauvin avait réservé l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux et le cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de consternation ma pauvre commune de Gigondas se présentait à mes regards effarés! une terreur morne avait succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le café était désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une police secrète, chacun se méfiait de son voisin comme d'un dénonciateur: les femmes mêmes se taisaient. Le mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche. On se serait cru à Venise au plus formidable moment du conseil des Dix. Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut du Capitole à la roche Tarpéienne. J'étais devenu en quelques semaines plus impopulaire que mon prédécesseur. «Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire un bonhomme (bonhomme, un membre de la Société des gens de lettres!), si nous sommes opprimés, ruinés, persécutés, emprisonnés par le garde champêtre!» Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et je lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans se déconcerter qu'il faisait son devoir et que tout le monde peut-être ne pourrait pas en dire autant. Puis, comme sa réponse m'exaspérait encore plus, le drôle me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre cents francs de traitement, et que je devais, par conséquent, trouver tout simple qu'il essayât de battre monnaie ailleurs.
J'éclatai.
—Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces éternels quatre cents francs? Je vous en ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez coûté près de mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre! Savez-vous, misérable, que les députés au Corps législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les défenseurs des libertés publiques!...
J'étais furieux.
—Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur le curé.
—Monsieur le curé!...
—Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer la Tour de Nesle...
Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais, de peur d'un malheur, à lui faire rendre sa plaque et sa carabine, quand mon adjoint m'expliqua cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions dramatiques. Les représentations avaient lieu chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant. Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire de Sainte-Garde, jamais il n'avait entendu parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni même du très-apocryphe épisode que ces messieurs ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il allait leur jouer la Tour de Nesle.
Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale, et tous les habitués de la veillée étaient accourus pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une manière de jouer la Tour de Nesle, qui en atténuait singulièrement les énormités historiques et morales. D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de vingt-deux acteurs. Ensuite il le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur, arrivait avec un papier et une chandelle. Elle figurait la reine Marguerite de Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait à peu près ce langage:
—Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire: Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!...
Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scène de la prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation contre mon brave curé.
Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein mois de décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché, afin de prévenir les effets de cette incroyable accusation. Mais le drôle m'avait devancé, et, quand j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant spectacle frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue, orné d'un képi et d'un baudrier dont je lui avais fait cadeau, déclamait et gesticulait devant les deux grands vicaires, entremêlant aux formules de sa dénonciation les tirades de son rôle:
—Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon catholique, môsieur le curé dé Gigondas il sé fé zoué la Tour de Nesle, une pièce ous'qu'on parle très-mal de la rélizion et des reines de France... «C'était zun vieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en sonze: car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!»
Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient plus la force de faire taire cet énergumène, qu'ils croyaient échappé des petites-maisons.
Je me précipitai comme une trombe.
—Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère, sortez, sortez à l'instant... Messieurs, pardon... je vous expliquerai... je suis le maire de Gigondas... Ce scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui ai donné ce képi... La Tour de Nesle!... Ce n'est pas vrai... M. le curé est innocent comme l'enfant qui vient de naître... C'est ce Buridan... non, ce Cauvin, non, ce Mélingue, non, cette Marguerite de Bourgogne... Mais, malheureux, sortiras-tu, à la fin?...
Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards, acheva de les terrifier: ils se demandaient s'ils avaient affaire à deux fous au lieu d'un, et si la commune de Gigondas était une ménagerie. Quant à Cauvin, il ne bougea pas, et me répondit effrontément:
—Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que moi: c'est à ces messieurs à me dire si je dois sortir.
La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat était encore ouverte: d'un bond je m'élançai sur Cauvin, qui me faisait face; je le retournai comme une omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de pied qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le jetai dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point à la tête que je l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et passant au travers son visage perpendiculaire, il dit en accentuant chaque syllabe:
—Coups et outrages à un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions: délit prévu par la loi.
Puis il referma la porte.
On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique, avait complétement changé nos situations respectives: de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur. L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte, quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa femme et mis un peu d'argent dans sa poche, il se trouva que cette unique représentation de la Tour de Nesle, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre de la Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges.
C'était un peu cher.