II

Je vous remercie de tout mon cœur de vous être souvenu de moi: que voilà de pensées claires et superbes! Comme on se sent de votre avis en vous lisant! Comme vous savez bien vous écouter impersonnellement dans celui qui vous lit! Je vous admire.

Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai Tannhauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue:

Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...

Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c'est beau ce que vous faites! La Vie antérieure, l'Allégorie des vieillards, la Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles, la Chanson de l'Après-midi,—et ce tour de force de La Mort des Amants, où vous appliquez vos théories musicales. L'Irrémédiable, commençant dans une profondeur hégélienne, les Squelettes laboureurs, et cette sublime amertume de Réversibilité, enfin tout, jusqu'au duo d'Abel et de Caïn... C'est royal, voyez-vous, tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard, on en reconnaisse l'humanité et la grandeur, absolument... Mais quel éloge que le rire de ceux qui ne savent pas respecter! Ne vous irritez pas de mon enthousiasme; il est sincère, vous le savez bien.

P. S. Ne m'écrivez pas, je vous en prie; l'Art est long et le temps est court; je le sais aussi bien que personne, moi qui travaille dix heures par jour à faire une page de prose; vous n'avez rien à me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-être pas trop de mal, ainsi ne prenez pas de peine pour moi. Quand j'aurai terminé les premiers volumes de Isis, je vous en enverrai un exemplaire. Je ferai avec votre permission, une étude sur vous: si vous ne la trouvez pas bien faite, vous la brûlerez et il n'en sera plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal écrit, maintenant; je vous l'assure. Vous vous êtes affirmé davantage dans votre étude sur Wagner que dans celle de Gautier: tant mieux! Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m'a ranimé. Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et, au revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effacé parce qu'il était dogmatique et que je n'ai rien à vous apprendre.

Encore un Post-S. À propos de l'étude dont je vous parle, ne pensez pas que je veuille recommencer la fable de l'Ours et du Jardinier. Je n'ai plus le même style du tout, comme de raison, quand j'écris une lettre et lorsque j'écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous affirme que je fais du beau et du très beau dans ce moment-ci—et que vous n'en serez peut-être pas mécontent: vous serez même étonné de la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien y jeter un coup d'œil. Vous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez pas trop, je vous en prie, de cette folie, et prenez tout ceci avec bienveillance. Je ne vous écris pas rue d'Amsterdam, craignant que vous ayiez changé de maison.