III
Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, 14.
Mon cher Baudelaire,
Je vous ai gardé, comme on dit pour la bonne bouche: voici le résumé (dans ce qu'il peut avoir d'ingénieux) du pèlerinage que vous savez. Le R. P. Dom Guéranger est, je crois, un homme d'une imagination logique et d'une science absolument quelconque; il jouit d'une qualité que vous estimerez: la froideur attrayante. 57 à 58 ans. Il était prêtre à 21 ans; docteur en théologie à 23 ans; licencié en droit, licencié ès-lettres et docteur ès-sciences à 38 ans. Il parle 7 à 8 langues actuelles et n'ignore pas les dialectes hébraïques au point de le céder à M. Renan. Il a trouvé moyen, sans un sou, de relever l'abbaye de Solesmes, sans s'interrompre pour cela, et sans quitter une rude partie engagée entre lui et tous les évêques de France au sujet de la Liturgie ancienne qu'il a réussi à faire rétablir dans toute sa pureté, presque partout; mais il a fallu écrire une douzaine de volumes fantastiques de science religieuse, arracher des bulles pontificales, lutter contre son évêque, abîmer pendant un an, tous les quinze jours, M. de Broglie (au sujet du Labarum et, généralement, des miracles) se lever à 4 heures, se coucher à 11 heures, manger de la salade le soir et un peu de soupe dans une écuelle le matin, conserver du temps pour le bréviaire et pour la direction de l'Abbaye (60 moines), tout quitter au coup de cloche de la Règle, causer avec des milliers de visiteurs, surveiller un anévrisme et une propension mosaïque au bégaiement, afin de ne pas perdre la tête et avoir un front deux fois haut et vaste comme celui de Victor Hugo. Vous voyez que ce n'est pas une brute, et pour me servir d'une expression de du Terrail (si vous voulez bien pardonner cet ignoble mouvement d'amour-propre) j'ajouterai que: «je ne suis pas trop mal dans ses papiers.»
Il est flanqué de deux têtes qui sont presque également admirables: le Père Économe et le Père Prieur: Dom Fontanes et Dom Couturier: deux colosses au physique et au moral. La Bibliothèque (j'oubliais de vous dire que ces deux colosses et lui sont charmants de bienveillance, de profondeur et de naïveté, au point de s'amuser et de faire des calembours), la Bibliothèque contient environ 20.000 volumes: on m'y laissait seul, tous les jours, faveur inconnue à bon nombre de gens (nouveau mouvement d'amour-propre), vous jugez si j'ai, comme on dit, profité de l'occasion. J'ai des notes assez curieuses, je crois pouvoir l'affirmer. Bref, je tiens Samuèle, et si mes prévisions ne sont pas entachées de niaiseries, j'ai réellement quelque chose de—sinon de plus grand, je parle au point de vue de la dimension du volume—du moins d'aussi large que l'idée de Faust. C'est réellement estomirant qu'on ait pas encore pensé à une chose, ou que, si on y a pensé, on ne l'ait pas traitée avec amplitude et magnificence. Je vous écrirai cela: vous jugerez.
Voici, en attendant, une petite légende qui ressemble un peu à l'un de vos poèmes en prose, L'Étranger: Je traduis du latin:
Il y avait un moine—un parfait et ancien religieux—qui avait fait un pacte avec le Diable: je veux dire qui avait accepté les services d'un démon mixte. Ce démon n'était pas, en son âme et en sa condamnation, des plus coupables; il avait, dans les temps effroyables où se joua le grand conflit, il avait subi l'entraînement vague et presque moutonnier de Lucifer. Il ne s'était pas prononcé sur le fameux Non Serviam et s'était trouvé précipité hors de la joie et de la lumière, avant d'avoir eu seulement le temps de se reconnaître. De sorte que sa vie était comme un rêve et qu'il ne savait plus ce qui était arrivé. Il n'était pas mauvais, mais il avait contracté la manie de la chute, en voyant se culbuter, dans l'ombre et dans la foudre, le pêle-mêle des légions noires! Puis... avec les longs et interminables siècles, avec l'insensible habitude de l'étonnement, il avait oublié cela, tout cela: il avait oublié.
Enfin vous comprenez ce que je veux dire. Vous seul pouvez exprimer cela aujourd'hui.
Donc, un jour il avait remarqué la terre, et trouvant confortable d'y rester aussi bien que dans les endroits où il était auparavant, il s'en alla dans les environs d'un monastère, car il aimait le silence. Là, je vous dis qu'il eut l'occasion de rendre service au vieil abbé, on ne sait pas comment. Le vieil abbé—un bon zig!—comprit de suite (toutes ses réserves de conscience faites) l'horrifiant malheur qui avait dû arriver dans l'éternité, au petit bonhomme infernal, et il ne déchargea pas de malédictions nouvelles sur son mélancolique et monstrueux visiteur. Il lui demanda, ne voulant pas être en retard avec un pareil personnage, s'il pouvait, à son tour, lui être quelque peu utile ou même agréable. Il insista, en voyant le pauvre démon secouer tristement ce qui lui servait de tête.—Eh bien, dit celui-ci, puisque vous me proposez, je vous dirais que vous pouvez me faire du bien.—Et comment? dit le moine.—Ah! dit le démon, vous êtes bien le maître de faire bâtir un clocher ici?—Oui, dit le moine.—Alors faites bâtir un clocher avec une grande cloche, et puis faites-la aller la nuit, quand vous pourrez.—Pourquoi? dit le moine inquiet.—J'aime les cloches... le son des cloches... les belles cloches...
N'est-ce pas qu'elle est belle? Mais, dame, je n'ai fait que des phrases où vous feriez de la pure beauté, vous. Enfin, je vous l'offre, si elle peut vous sembler possible.
Je termine en attendant une prochaine lettre en vous recommandant deux livres:
La Mystique de Goerres, 5 vol. in-8 (divine, naturelle, diabolique), édit. Poussielgue, rue Saint-Sulpice, trad. de l'allemand par Sainte-Foy.
Et La Vie de Jésus-Christ, par le docteur Sepp, 2 vol. in-8, même trad., même lib., année 1860 ou 59. Si vous ne les connaissez pas, cela vous fera peut-être plaisir. C'est très curieux.