SUR LA TROPOÏDE

Tropoïde, du grec τρόπος, mœurs, genre de vie, moralité d’un peuple.

Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité du talent d’un habile politique et d’un profond penseur, Mirabeau, qu’aucune considération n’arrête lorsqu’il s’agit d’agrandir les limites de notre intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante sagacité les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant, mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents des gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer l’essor de la progressive émancipation de l’esprit humain. Une immense impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible liberté, désormais circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera insensiblement le tour du monde, triomphera de leurs vains efforts et anéantira quelque jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.

Mais revenons au sujet de ce titre.

La Tropoïde, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi juive défend de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (Deut., chap. XXV, v. 4) et saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l’obligation qu’ont les fidèles de fournir aux ministres de l’Évangile tout ce qui leur est nécessaire (I. Corinth., chap. IX, v. 9.—I. à Timoth., chap. V, v. 18), ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après saint Jérôme (dans sa lettre à Hedibia), le sens tropologique est celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son avantage.

I.—«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au dieu Priape.»

Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes du peuple romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les plus célèbres; si l’on exposait au grand jour les tableaux obscènes de l’antiquité que l’on a découverts dans les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur, loin d’être un sentiment naturel et indispensable à l’homme, n’est chez lui qu’une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais m’imaginer qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent, assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs. Or, le culte de Priape, que je vais décrire, n’était point indécent chez les anciens; car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop sérieux pour voir dans la consécration du Phallus et du Kleis (ou des parties sexuelles de l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires) autre chose qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole des premiers vœux de la nature.

De là ce culte de Priape, qui passa à Rome de l’Étrurie, où l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, Dissertation sur le libertinage, art. III.) Au rapport de Strabon et d’autres écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus. Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l’Hellespont, où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l’aider dans ses couches, toucha l’enfant d’une main perfide, au moment qu’il vint au monde, et le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je ne puis mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la tête à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui l’enlèverait. Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s’enrichir d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant de ces jaloux, les frappa d’une espèce de maladie qui les rendait extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux, doublement punis, furent consulter l’oracle de Dordone, qui leur ordonna de rappeler Priape de son exil.

Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait de cette disposition pénale:

Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque,

Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates.

Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme. Ses Phallalogies, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient Horus et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de Mutinus, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel les jeunes épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. C’est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que présidaient, sous ses ordres, les dieux Subigus, Jugatinus, Domitius et Mutius (Jugatinus, qui unissait l’homme et la femme par le mariage. August., De Civ., IV, c. 8.—Domitius, qui protégeait la mariée dans la maison du mari. Aug., VI, c. 9.—Mutinus, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la jeune mariée sur un fascinum, de dimension énorme et monstrueuse. Aug., IV, c. 11), et les déesses Virginiensis, Prenia, Pertunda, Manturna, Cinxia, Matuta, Mena, Volupia, Strenua, Stimula, etc. (Manturna, dont l’office était de faire en sorte que la femme restât avec le mari. Aug., IV, c. 9.—Cinxia, qui devait ôter la ceinture à la mariée. Arnob., lib. III, p. 118.—Matuta, qui présidait aux caresses du réveil. Plut., in Camillo.—Mena, qui présidait aux menstrues des femmes. Aug., c. 11.—Volupia, qui présidait à la volupté. Arnob., lib. IV, p. 131.—Strenua, qui excitait au coït. Aug., IV, c. 11.—Stimula, qui faisait agir avec vivacité. Aug., IV, c. 11.—Viripiaca, qui présidait au raccommodement. Val. max., lib. II, c. 1, n. 6.—Prosa, qui présidait aux accouchements. Aul. Gell., lib. XVI, c. 17.—Egeria, qui présidait à la délivrance. Voyez Festus.) Toutes divinités officieuses qu’on invoquait dans l’acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de l’hymen chacune un emploi particulier.

La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé d’assauts amoureux:

Quæ quot nocte viros peregit unâ,

Tot vergas tibi dedicat salignas.

Ce dieu fut aussi surnommé Phallus, Ityphallus, Triphallus et Fascinus (Plutarque, dans ses Commentaires, περι τῆς φιλοπλουτίας, ou Passion des Richesses, et dans son livre sur Isis et Osiris; Columelle, dans son Traité de l’Agriculture, Pompéjus et Hérodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la fécondité, que l’on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les jardins, dans les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en érection.

Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d’or, d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur vaisseau (ad suam onerandam navem), comme le dit si plaisamment Pétrone.

Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces édicules.

Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le nom de Peor, Beelphegar ou Phegor. Mais toujours est-il que Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté dans la Bible que «dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans le torrent de Cédron.» (Rois, chap. XV, v. 9 à 13.—Paralipomènes, liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte miphletzet, que les interprètes traduisent indifféremment par caverne, assemblée, idole, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée; car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu’elle avait formée et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs les sacrifices de Priape, qu’accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus infâmes prostitutions.