III

En 97, j’ai reçu, à la date du 6 septembre, cette lettre de M. Stanislas Millet, professeur au Lycée de Lorient:

«Monsieur,

«Vous avez publié dans la Nouvelle Revue du 1er février 1896, sur Hello, une remarquable étude où je relève cette phrase: «Je ne me souviens pas d’avoir rencontré ce grand nom (celui de Chateaubriand) au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha sans doute de formuler sur le maître de Combourg, un jugement dont l’expression eût été curieuse à connaître.»—Je ne crois pas, en effet, que Chateaubriand soit nommé dans celles des œuvres d’Hello qui ont paru en volumes. Mais parcourant dernièrement, grâce à la bienveillance de Mme Hello, les manuscrits inédits du grand penseur, et les articles qui n’ont encore eu jusqu’ici que la publicité des journaux ou des revues, j’ai découvert une longue étude sur Chateaubriand, qui sans doute vous donnera satisfaction. Etc.»

L’article, dont j’ai dû la copie à l’obligeance de Mme Hello et de M. Millet, est curieux, intéressant et surtout bien conforme à mon pronostic.

«Il faut d’abord, écrit Hello, rendre justice à qui veut et fait le bien. M. de Chateaubriand a voulu le bien et certainement il l’a fait. Avant de l’entendre parler, il faut regarder ceux à qui il parlait. Il faut se figurer une nation qui n’était pas encore réveillée du XVIIIe siècle, une nation qui pleurait d’attendrissement devant les bergers de Florian et qui riait en face des saints. Il ne fallait parler ni à des hommes instruits, ni à des enfants naïfs et disposés à la lumière: il fallait s’adresser à de tristes vieillards, et c’était un triomphe de leur apprendre que le christianisme n’est pas ridicule...—Voilà comment la question se posait. Il s’agissait de faire prendre la religion au sérieux (par un peuple de qui Voltaire était l’aliment universel)...—En d’autre temps, ce serait une hardiesse d’affirmer que le christianisme n’est pas une stupidité honteuse et ridicule. C’était quand il (Chateaubriand) est né, un acte voisin de l’héroïsme...—Quand on apprécie ceux qui remontent la pente d’un torrent il faut exagérer l’éloge pour rencontrer la justice... Et comme je vais prendre la liberté d’apprécier son œuvre considérée en elle-même, je dois la considérer ici dans son principe, dans son intention, dans ses rapports avec les hommes et les choses qui rendent cette intention particulièrement belle et honorable.»—Ceci dit, Hello exagère-t-il le mérite de Chateaubriand? Non; le rhéteur lui est trop antipathique.

L’ironie éclate: «Ainsi, il n’est pas tout à fait vrai que les divinités chrétiennes soient ridicules dans les batailles. Cela est à peu près vrai, mais pas tout à fait. Ce tout à fait est précieux, mais ne vaut pas le presque dont il est couronné. Les milices célestes font presque un aussi grand effet que les dieux ennemis de Troie.

«—M. de C. demande grâce pour Josué, Élie, Isaïe, Jérémie, Daniel, parce qu’il pourrait les peindre avec une tête flamboyante et une barbe argentée. Vous avez le cœur dur si cette circonstance ne vous inspire pas un peu d’indulgence en faveur d’Élie. Quand vous lisez dans l’Écriture la scène du Mont-Carmel et celle du Mont-Horeb, vous êtes disposé à le traiter un peu légèrement; mais si vous vous dites à vous-même que M. de Chateaubriand pourrait le peindre avec une barbe argentée, il est impossible que le respect ne vous saisisse pas à l’instant même.»

Ces réflexions qu’un ruisseau représenté dans son cours naturel est toujours plus agréable que dans sa peinture allégorique—et que «l’ange de l’amitié pourrait porter une écharpe merveilleuse» exercent encore la verve d’Hello: non sans un peu de lourdeur: «Quel bonheur! les saintes sont sauvées: car elles ne remplacent pas les ruisseaux que les saintes supprimaient... etc.—Il est impossible que l’ange de l’amitié affublé de cette écharpe ne trouve pas grâce devant les muses.»—Voici des motifs plus sérieux:

«Le regard droit et central manque à M. de Chateaubriand. Il parle des choses les plus graves, mais il n’en parle pas gravement. Il a beau se tourner ou vers la terre, ou vers le ciel, on dirait toujours qu’il est en face d’une question de rhétorique. Quoi qu’il dise, il a toujours le temps et le goût de s’entendre parler; quoi qu’il regarde, c’est toujours lui-même qu’il contemple, et il se contemple toujours à la lueur menteuse de la rhétorique. Sa parole est sans joie; et la gloire de l’écrivain consiste à s’oublier dans le sens de l’amour-propre. Jamais chez M. de C. la pensée ne brise la phrase. Non, la phrase est faite d’avance, elle est inviolable, elle est fondue dans un certain moule: c’est à la pensée d’obéir. Jamais sa parole n’est l’explosion subite, spontanée, d’un sentiment qui éclate. Le sentiment pour lui est une occasion de parler.—M. de Chateaubriand écrivain est un modèle à éviter.» (Suit une curieuse comparaison entre le style organique qui est «la parole vivante au service de l’idée vivante»; et le style mécanique qui est «le produit artificiel d’éléments extérieurs et de pièces juxtaposées».)—Mais voici le grand grief; le véritable horresco referens:

«Enfin M. de Ch. dit, en parlant de Voltaire: Ce grand homme.—Ce mot est écrit dans le génie du christianisme, deuxième partie, chap. V.—Il est permis de douter un moment, même devant l’évidence, même devant le livre ouvert. Mais quand on a lu plusieurs fois le paragraphe, il faut se rendre. Le mot est écrit. Ce mot là ferme sur M. de Chateaubriand, critique littéraire, la discussion. J’aurais eu beaucoup de choses à citer, mais après ce mot-là, je n’en citerai aucune.

«Je ne veux pas rester sur cette parole, parce que si elle était le dernier mot de ce travail, elle semblerait en être la conclusion; elle semblerait offerte comme la pensée générale de M. de Chateaubriand et le résumé de sa vie. Cette apparence serait une injustice.»—Et la conclusion: «Il eut l’éclat presque toujours, très rarement la splendeur. Son strass fut pris pour du diamant. L’illusion peut et doit finir: mais plus elle tombera, plus doit monter et grandir le respect de son intention et l’admiration légitime que nous avons pour ce qu’il tenta.»

Et je conclurai moi-même par cette phrase de Chateaubriand, dans son dernier ouvrage: «Voltaire naissait, cette désastreuse mémoire avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer: la clarté sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.»

—Hello ne prend-il pas garde que c’eût été vouloir ne pas être écouté des tristes vieillards auxquels s’adressait le Génie du Christianisme, que de commencer par briser leur idole? Mais s’adressant à l’abbé Séguin, l’auteur de la vie de Rancé pouvait, devait, et il l’a fait, tenir un autre langage.