AMOUR

Amour divin rôdeur glissant entre les âmes.

L’heure qui nous sépare, au temps est inutile.

Enfin le jour se cache et me prend en pitié.

Tout ce qui manque à ta tendresse

Ne manque-t-il pas à mes vœux?

Et le bonheur du souvenir

Va se confondre encore avec le bonheur même.

Comme la route au loin se prolonge isolée.

Je suis seule et là-bas sous de noirs arbrisseaux

La moitié de mon âme est errante et voilée.

J’ai cru respirer l’air qui va nous réunir.

Forcez-moi de parler, car j’ai peur de mourir.

«Dans mes ennuis, dit-il, j’ai fait une couronne

Elle est fanée, hélas! pourtant je te la donne.»

Je l’ai sentie alors descendre sur mes yeux

Et je n’y voyais plus; mais sa voix est si tendre...

Et quand on n’y voit plus, ma mère, on entend mieux.

J’ai langui sans bonheur, de moi-même arrachée

Toi qui m’a tout repris jusqu’au bonheur d’attendre

Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un cœur tendre,

L’amour et ma mémoire où se nourrit l’amour.

Je lui dois le passé, c’est presque ton retour.

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C’est là que sans fierté je me révèle encore

Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais.

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Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite

Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim.

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Oui, plus que toi l’absence est douce au cœur fidèle

Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes.

L’amour m’enveloppa de ton ombre chérie

Et malgré la saison l’air me parut brûlant.

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Je devinai ton âme, et j’entendis mon cœur.

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L’âme du monde éclaira notre amour.

Je croyais que les cieux ne donnaient tant d’amour

Que pour en éclairer une autre âme à son tour.

Le doute est le seul bien que m’ait laissé le sort.

Et mon dernier adieu dans les airs s’est perdu.

Loin de moi, s’il se peut, ma sœur, emportez-moi.

Mon mal est dans sa vue, et lorsque j’y succombe

Mon mal doit vous toucher, ce n’est pas le remord.

Mais tout ce qu’il m’apprend, lui seul l’ignorera.

Veux-tu? mais ne dis pas que l’heure est trop rapide,

Veux-tu voir la montagne et le courant limpide,

Veux-tu venir au pied du grand chêne abattu?...

—Moi, je ne réponds pas, pour écouter «Veux-tu?»

«Veux-tu? mais ne dis pas que la lune est cachée,

Veux-tu voir notre image au bord des flots penchée?

Ne tremble pas, tout dort, l’oiseau même s’est tu.»

Et mon refus se meurt en écoutant: Veux-tu?

Ah! je t’en prie, il ne faut plus venir

Redemander mon âme presque heureuse.

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Je ne t’accuse pas! qui sait si le tombeau

Sera froid sur mon corps si mon souffle t’effleure.

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L’été, j’attends de toi la grâce des beaux jours

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Chaque désir trahi me rend à la douleur.

C’est l’orgueil: il sépare, il ressemble à la haine.

J’ai contemplé longtemps ma mort dans leur bonheur

Je n’ai plus qu’à subir sa tranquille douceur.

Tout change, il a changé, d’où vient que j’en murmure?

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Ton nom, comme un écho, lui parlera de moi.

Qu’il soit son seul reproche en ta douleur modeste.

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Et ce morne silence où parlent les douleurs.

On dirait que la mort a passé sur mon cœur.

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Quand j’expire à sa porte on ne m’y connaît pas.

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Quittez l’envie

De rappeler le temps où j’ai cru le haïr.

D’un souvenir si doux l’erreur évanouie

Laisse au fond de mon âme un long étonnement.

Pour qu’il soit le bonheur, je l’ai trop attendu.

Moi, troubler son bonheur? c’est celui qui me reste!

Quand ton nom mêlé dans mon sort[26]

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♦Lien de Amour
avec [Éternité].
Fragment.

Prends mon deuil: un pavot, une feuille d’absinthe,

Quelques lilas d’avril dont j’aimai tant la fleur,

Durant tout un printemps, qu’ils sèchent sur ton cœur;

Je t’en prie un printemps; cette espérance est sainte

J’ai souffert, et jamais d’importunes clameurs

N’ont rappelé vers moi ton amitié distraite;

Va! j’en veux à la mort qui sera moins discrète.

Et je ne serai plus quand tu liras: «Je meurs.»

Porte en mon souvenir un parfum de tendresse.

Si tout ne meurt en moi, j’irai le respirer.

Sur l’arbre où la colombe a caché son ivresse

Une feuille, au printemps suffit pour l’attirer.

S’ils viennent demander pourquoi ta fantaisie

De cette couleur sombre attriste un temps d’amour,

Dis que c’est par amour que ton cœur l’a choisie,

Dis-leur qu’amour est triste ou le devient un jour;

Que c’est un vœu d’enfance, une amitié première;

Oh! dis-le sans froideur, car je t’écouterai!

Invente un doux symbole où je me cacherai:

Cette ruse entre nous encor... C’est la dernière.

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Contente de brûler dans l’air choisi par toi!

Si l’amour a des pleurs, la haine a des tourments.

Parle-moi doucement, sans voix, parle à mon âme.

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Altérés l’un de l’autre et contents de frémir

On a si peu de temps à s’aimer sur la terre,

Ah! qu’il faut se hâter de dépenser son cœur![27]

Ce bonheur accablant que donne ta présence

Trop vite épuiserait la flamme de mes jours.

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Le même ange peut-être a regardé nos mères

Peut-être une seule âme a formé deux enfants.

Oui la moitié qui manque à tes jours éphémères

Elle bat dans mon sein où tes traits sont vivants.

Et comme une fleur sur sa tige

Je tremblerais sur tes genoux.

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Mais le jour luit, mon rêve tombe,

Au soleil les rêves ont peur,

Et les ailes de ma colombe

Vont seules te porter mon cœur.

Elle a respiré l’air où j’aime

Dans mes bras son vol a frémi:

Triste comme un peu de moi-même

Caresse-la, mon seul ami!

Il ne viendra jamais, pourquoi le lui défendre?

Quand vivre était le ciel—ou s’en ressouvenir!

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Quand mes deux bras s’ouvraient devant ces jours...

Pour entr’ailer nos jours d’un fraternel essor

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Tu ne sauras jamais comme je sais moi-même,

A quelle profondeur je t’atteins et je t’aime,

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On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne[28]

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Née avant toi... Douleur. Tu le verrais peut-être

Si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître,

Ne dis pas que l’Amour sait compter, trompe-moi:

Je m’en ressouviendrai pour mourir avant toi:

Je t’aime comme un pauvre enfant

Soumis au ciel quand le ciel change

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Je rends les fleurs qu’on me défend.

Qui doucement essuyait ma pensée

Du rêve amer qui fait aimer la mort?

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O jours d’hier, ô jeunesse envolée

Avant notre âme, autre oiseau gémissant

C’est moi qui viens poser mon nom sur ta pensée

Toi, ton doux cri pardon qui brisait ma colère,

A qui le diras-tu, qu’il sache tant lui plaire?

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N’en cherche plus l’écho c’est moi qui le recèle?

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Mais te créer l’effroi de ma fidélité

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De ce qui fut à nous emporte le bonheur

Je n’en avais besoin que quand j’avais un cœur;

C’est là que je souffrais, c’est là que je suis morte.

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Jours fiévreux pleins de bruits que nuls bruits ne défont

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Tu viendras, tu verras, nous pleurerons ensemble:

C’est là le sort de tout ce que le temps rassemble,

Comme l’ombre de nous, tu me regarderas,

Tu verras mieux mon âme, alors tu pleureras.

Ma plus profonde vie, hélas! que Dieu te garde:

A travers mon regard que le ciel te regarde

Comme tu regardais à travers mes cheveux

Que je laissais déjà retomber sur mes yeux;

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Allez! midi n’est pas l’heure du souvenir

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Et vous direz mon nom en cherchant dans les autres

C’est le poignard levé qui nous frappe au réveil (le doute)

Pour se perdre des yeux c’est bien assez du soir

L’ombre est si belle où m’attire ta main

Les joyaux n’échauffent point l’âme,

Un cheveu qu’on aime est plus fort.

Quel démon en chemin

L’a saisi? c’est qu’il aime, il a trouvé son âme!

Tu m’as connue au temps des roses

Quand les colombes sont écloses

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A l’étonnement de nos âmes

Tout jetait des fleurs et des flammes

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Nous n’étions mortels qu’à demi

N’écris pas, je suis triste, et je voudrais m’éteindre,

Les beaux étés, sans toi, c’est l’amour sans flambeau,

J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre

Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.

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Au fond de ton silence écouter que tu m’aimes

C’est entendre le ciel sans y monter jamais.

Tu n’en sauras rien sur la terre

Flamme invisible en ton chemin,

Je vivrai d’un ardent mystère

Sans avoir rencontré ta main.[29]

[26] Ailleurs:

Votre nom seul suffira bien

Pour me retenir asservie.

Il est alentour de ma vie.

Roulé comme un ardent lien

[27] Ailleurs:

Il faut aimer pourtant! que faire de son cœur?

[28] Vers d’allure romantique qu’on dirait de Victor Hugo.

[29] Qui rappelle le sonnet d’Arvers.