NATURE

Charme des blés mouvants, fleurs des grandes prairies,

Tumulte harmonieux élevé des champs verts.

L’oiseau silencieux fatigué de bonheur,

Le chant vague et lointain du jeune moissonneur

Le printemps est si beau, sa chaleur embaumée

Descend au fond des cœurs réveillés et surpris

Une voix qui dormait, une ombre accoutumée

Redemande l’amour à nos sens attendris.

Car l’imprévoyante colombe

Qui librement passait dans l’air

Au trait parti comme l’éclair

Tressaille, tourne, expire et tombe,

Aux pieds du tranquille chasseur

Et nul ange ici-bas n’a vengé sa douceur!

Va. Tu n’as que le temps de deviner l’amour! (l’éphémère)

Né dans le feu, ton vol en cercles s’y déploie

Et sème des anneaux de lumière et de joie.

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Nul adieu ne viendra gémir dans l’harmonie

De ton jour de musique et d’ivresse infinie.

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Les feuillets de ton sort sont des feuilles de rose.

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Tu n’as point à traîner ton cœur lourd comme un livre

La nuit se sillonnait de songes transparents.

Ils ne se faisaient qu’un pour être à deux toujours!

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On eut dit qu’ils s’aimaient jusqu’à manquer d’haleine.

Je ne les plaignais pas d’être roseaux, j’aimais.

Et de ce frais hymen montait une harmonie

Qui parlait! qui chantait! Triste, intime, infinie

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Souvent d’un rossignol la nocturne prière

Descendait se mouiller dans leurs frissons charmants

Viens, on dirait la nuit au fonds des bois couchée,

Pas une aile d’oiseau n’éveille l’air encor.

Le rossignol se tait quand la lune est cachée

Hors toi, sous tes parfums, fleur brûlante et penchée

La nuit enchaîne tout dans son muet accord.

Viens, les premiers lilas sous l’ombre et la verdure

Soufflent au loin leur nom, leur forme, leurs couleurs

La terre ne dort pas, elle ouvre sa ceinture,

Son sourire invisible encense la nature

Et son hymne au soleil va s’élancer des fleurs.

Les pigeons sans lien sous leur robe de soie

Mollement envolés de maison en maison,

Dont le fluide essor entraînait ma raison;

Les arbres, hors des murs penchant leurs têtes vertes;

Jusqu’au fond des jardins les demeures ouvertes,

Le rire de l’été sonnant de toutes parts...

La lune large avant la nuit levée

Comme une lampe avant l’heure éprouvée

Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir.

Tout tressaille averti de la prochaine ondée

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Laissez pleuvoir, ô cœurs solitaires et doux.

Là-bas les ramiers blancs flottaient à longues voiles

Et semblaient en plein jour de filantes étoiles

Jeune on a tant aimé ces parcelles de feu.[48] (abeilles)

Ces gouttes de soleil dans notre azur qui brille

Dansant sur le tableau lointain de la famille

Visiteuses des bleds où logent tant de fleurs,

Miel qui vole émané des célestes chaleurs

J’en ai tant vu passer dans l’enclos de mon père

Qu’il en fourmille au fond de tout ce que j’espère...

Pas une aile à l’azur ne demande à s’étendre

Pas un enfant ne rôde aux vergers obscurcis.

Oui la nuit à jamais, promets-la moi, je l’aime

Avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils

Allez la mer! Allez, navire enflé de voiles

La danse vous salue au fonds de vos couleurs.

Ma mère, entendez-vous quand la lune est levée

L’oiseau qui la salue au fond de sa couvée?

Ne fait-il pas rêver les arbres endormis?[49]

Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule,

Sous le cygne endormi, l’eau du lac bleu s’écoule

Le Christ est beau, je l’aime et je joue au calvaire

Où j’ai fait un jardin tout bleu de primevère

L’orme et le tilleul versent leur ombre noire

Ce papillon tardif que la fraîcheur attire

Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés

On avait couronné la vierge moissonneuse

Le village à la ville était joint par des fleurs.

[48] Vers vraiment virgiliens.

[49] Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres.
Verlaine.