MAXIMES D'AMOUR

MAXIMES D'AMOUR[164]

QUESTIONS

SENTIMENS ET PRÉCEPTES

PREMIÈRE PARTIE.

DE L'AMOUR QUI ESPÈRE.

Sçavoir ce que c'est que l'amour.

Vous qui vivez comme des bêtes,
Quand vous soupirez nuit et jour,
Et ne sçavez ce que vous faites,
Amans, quand vous faites l'amour,
Votre ignorance est extrême.

Mais sçachez, pour en sortir,
Que l'amour est un désir
D'être aimé de ce qu'on aime.

Sçavoir de quelle manière il faut que les dames se conduisent pour ne se pas perdre de réputation en aimant.

Beau sexe où tant de grâce abonde,
Qui charmez la moitié du monde,
Aimez, mais d'un amour couvert,
Qui ne soit jamais sans mystère:
Ce n'est pas l'amour qui vous perd,
C'est la manière de le faire.

Sçavoir s'il y a des secrets pour être aimé.

Si vous voulez rendre sensible,
L'objet dont vous êtes charmé
(Pourvu que dans le cœur il n'ait rien d'imprimé),
La recette en est infaillible,
Aimez! et vous serez aimé.

Sçavoir si l'on peut espérer à la fin de se faire aimer d'une coquette.

Si vous aimez une coquette
Qui soit insensible à vos maux,
Qui vous flatte, puis vous maltraite,
Et vous accable de rivaux,
Ne vous rebutez point (quelque sot s'iroit pendre),
Ne vous rebutez pas, vous la verrez changer;
Attendez l'heure du berger:
Tout vient à point qui peut attendre.

Sçavoir quel est l'effet des larmes en amour.

Pleurez, amans, aux pieds de vos maîtresses,
Si vous voulez attirer leurs tendresses.
Qui pleure quand il faut des pleurs
En amour est maître des cœurs.

Sur le même sujet.

Amans qui n'avez point de charmes
Ni de grâce à vous exprimer,
Si vous voulez vous faire aimer,
Apprenez à verser des larmes.
Les sots qui pleurent à propos
Sont souvent préférés aux diseurs de bons mots.

Sçavoir si l'on peut discerner le vrai amant d'avec le faux.

Lorsque l'on veut examiner
(Sans prendre intérêt dans l'affaire)
Le faux amant et le sincère,
Il est aisé de deviner.
Il n'en est pas de même,
Belle Iris, quand on aime;
Et voulez-vous sçavoir comment?
En ce cas là l'aveuglement
D'ordinaire est extrême:
Et qu'un trompeur à point nommé,
Persuade quand il soupire?
C'est qu'on désire d'être aimé,
Et qu'on croit tout ce qu'on désire.

Sçavoir si les grands plaisirs de l'amour sont dans la tête ou dans les sens.

Je ne borne pas aux désirs
La passion la plus honnête,
Mais en amour les grands plaisirs
Sont dans la tête.

Sçavoir quelles sont les véritables marques d'une grande passion.

Vous demandez chaque jour
Quelles sont d'un grand amour
Les preuves indubitables:
Les soins, les empressemens,
Sont les marques véritables
Des véritables amans.

Sçavoir s'il se faut voir long-temps pour s'aimer.

C'est dans les premiers jours qu'on se sent enflammer;
Quand on attend plus tard, il n'en va pas de même:
Si l'on voit quelque temps les gens sans les aimer,
Rarement on les aime.

Sur le même sujet.

Vous nous dites d'un ton de maître
Que pour aimer il faut connoître.
Voulez-vous sçavoir justement,
Ce qu'enseigne l'expérience?
L'amour vient de l'aveuglement,
L'amitié de la connoissance.

Sçavoir si l'on a toujours l'idée présente de son amant ou de sa maîtresse en leur absence.

Lorsque l'on aime extrêmement,
Et qu'on languit dans une absence,
Iris, on songe incessamment
À la cause de sa souffrance;
Mais, si parfois on s'en dispense
(Si l'on peut citer des dictons),
On en revient bien tôt à ses moutons.

Sçavoir lequel est le plus difficile, de passer de l'amitié à l'amour, ou de retourner de l'amour à l'amitié.

Je tiens qu'il est fort difficile
Quand on a tendrement soupiré plus d'un jour,
De faire à l'amitié retour;
Mais on n'en voit pas un de mille
D'une longue amitié passer jusqu'à l'amour.

Sçavoir quelle différence il y a de l'amour des hommes à celui des femmes.

L'amour de la maîtresse a de la violence,
Je le sçais par expérience,
Je le pourrois justifier.
Iris, s'il a de la constance,
Je ne dis pas ce que j'en pense;
Mais vous ne me sçauriez nier
Que l'amant n'aime le dernier.

Sçavoir s'il est vrai que l'amour rend les gens fous.

Vous qui prônez incessamment
Qu'on est fou quand on est amant,
Apprenez en une parole
Ce que l'amour est en effet:
Il est fou dans un âme folle,
Et sage dans un cœur bien fait.

Sur le même sujet.

Je suis contre ce sentiment
Qu'on est fou quand on est amant:
On peut fort bien, lorsque l'on aime,
Avoir encor de la raison;
Mais, alors qu'en tous lieux et qu'en toute saison
La prudence est extrême,
L'amour n'est pas de même.

Sçavoir si une grande amitié est compatible avec un grand amour pour deux personnes différentes.

Lorsque l'amour nous remplit bien,
Hors cela nous ne sentons rien;
Quand on a pour Tircis une extrême tendresse,
On n'aime Philis qu'à demi;
Enfin, sur ce chapitre on ôte à sa maîtresse
Tout ce qu'on donne à son ami.

Sçavoir si l'on peut apprendre à aimer par règles comme l'on apprend les autres choses.

Quand à m'aimer je vous convie,
Vous m'en demandez des leçons.
Il n'y faut pas tant de façons,
Ayez-en seulement envie:
L'amour sçaura bien vous former;
Aimez, et vous sçaurez aimer.

Sçavoir en quel endroit on aime mieux: à la cour, à la ville ou la campagne.

D'ordinaire à la cour les cœurs sont tourmentés
De l'amour et de la fortune;
À la ville souvent on voit trop de beautés,
Pour être fort constant pour une;
Mais rien ne fait diversion,
Aux champs, à notre passion.

Sçavoir pourquoi l'on voit si souvent des femmes de mérite aimer de malhonnêtes gens, et d'honnêtes gens aimer des femmes sans mérite.

Lorsque l'on commence d'aimer,
On cache le désagréable,
On montre ce qu'on a d'aimable;
On veut plaire, on veut enflammer;
La plus aigre est douce et traitable.
Mais, après que l'un l'autre on a pu se charmer,
On ne se contraint plus, pas même aux bienséances;
Ensuite chacun se déplaît,
Mais, de peur en rompant de perdre ses avances,
On en demeure où l'on en est.

Sçavoir quelle est la plus aimable maîtresse, de la prude ou de la coquette.

Silvandre, dans l'incertitude
Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude,
Et ne pouvant enfin se résoudre à choisir,
Me demanda quelle victoire
Seroit plus selon mon désir.
Voulez-vous, lui dis-je, me croire?
La prude donne plus de gloire,
La coquette plus de plaisir.

Sçavoir s'il faut prendre au pied de la lettre tout ce que disent les amans.

L'hyperbole plaît aux amans,
Tout est siècle pour eux, ou bien tout est momens,
Et jamais au milieu leur calcul ne demeure:
Ils vont tous dans l'extrémité,
Ils disent que leur bien ne dure qu'un quart d'heure
Et leur mal une éternité.

Sçavoir si un grand amour peut compâtir avec une grande gaieté.

Tircis, quand tu viens voir Caliste,
Tu lui parois toujours content;
Cependant il est très constant
Que qui dit amoureux dit triste.
Prends donc un air plus sérieux;
Fais voir ton amour dans tes yeux:
Car, tant que l'on te verra rire,
On ne croira jamais que tu désire.

Sur le même sujet.

Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire;
Mais, lorsqu'un grand amour a bien surpris un cœur,
Quoiqu'on soit plus content, on aime moins à rire,
Et le véritable air est celui de langueur.

Sçavoir quels sont les tempéramens les plus propres à l'amour.

Tous les tempéramens sont propres à l'amour,
Mais véritablement les uns plus que les autres.
Amans pleins de langueur, ne changez pas les vôtres
Avec les gens de feu; vous perdrez au retour.
De ceux-ci la chaleur a plus de violence,
Mais d'ordinaire ils ont moins de persévérance,
Et, quand ils aimeroient aussi fidèlement,
Toujours font-ils l'amour moins agréablement.
Je leur conseillerois, en changeant leur nature,
De prendre, afin de plaire en de certains momens,
De la langueur au moins le ton et la figure:
Car, en se contraignant dans les commencemens,
Enfin ils pourroient fort bien prendre
Et l'air et la manière tendre.

Sçavoir s'il est vrai qu'un amant ne soit jamais content.

Lorsque l'on commence d'aimer,
Pour l'objet aimé l'on soupire;
Si tôt qu'on a pu l'enflammer,
La crainte de le perdre est un cruel martyre:
De sorte qu'il est vrai de dire
Qu'on n'est jamais content quand on est amoureux,
Mais que qui n'aime pas est encor moins heureux.

Sçavoir si le désir de plaire n'est pas une suite du dessein d'aimer.

Vous voulez qu'on vous trouve belle,
Cependant vous êtes cruelle
Et vous nous assurez qu'on ne peut vous charmer;
Je ne vous crois pas trop sincère:
Car, enfin, lorsque l'on veut plaire,
C'est signe que l'on veut aimer.

Sçavoir lequel est le plus sûr à une dame pour se faire fort aimer, d'être facile ou difficile à se rendre.

Si vous voulez nos cœurs jusqu'à l'éternité,
Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses,
Faites-vous bien valoir par la difficulté:
Car ce qui fait durer nos feux pour nos maîtresses
(Outre leur complaisance et leur fidélité),
C'est la peine et le temps qu'elles nous ont coûté.

Sçavoir ce qu'on doit croire du dépit d'un amant.

Lorsqu'à nos vœux la belle Iris contraire
Se rit des maux que l'on souffre en l'aimant,
On fait dessein, au fort de sa colère,
De la quitter, et l'on en fait serment;
Mais des sermens que le dépit fait faire
Contre un objet qu'on aime chèrement,
Autant en emporte le vent!

Sçavoir si le plus de mérite est préférable au plus d'amour.

Vous souhaitez que je vous die
Qui je choisirois pour amant,
D'un homme d'un petit génie,
Qui m'aimeroit infiniment,
Ou d'un homme à mérite rare,
Qui m'aimeroit par manière d'acquit.
Puisqu'il faut que je me déclare,
Je baiserois les mains au bel esprit.
En voici la raison, Carite,
Raison plus claire que le jour:
Il est bon en amour d'avoir bien du mérite,
Mais nécessairement il y faut de l'amour.

Sçavoir si l'on peut aimer sans espérance.

Lorsque vous trouvez un amant
Qui vous dit que sous votre empire
Son cœur incessamment soupire
Sans espoir de soulagement,
Sous une modeste apparence
Il vous veut surprendre en effet:
Car, pour aimer sans espérance,
Personne ne l'a jamais fait.

Sçavoir comment une femme en doit user lorsqu'un homme qu'elle ne veut pas aimer lui écrit.

Quand quelque galant vous écrit
Dont vous méprisez la conquête,
Vous croyez être fort honnête
De lui mander que ce qu'il dit
Ne fait que vous rompre la tête,
Apprenez que c'est une erreur,
Et qu'en de telles conjonctures,
Iris, c'est faire une faveur
Que de répondre des injures.

Sçavoir s'il convient à un homme d'être un peu bizarre avant que d'être aimé.

Je tiens qu'on a peu de raison
D'être tyran étant patron:
Le bon succès en est fort rare;
Mais il faut qu'on soit insensé
Pour vouloir faire le bizarre
Avant qu'on soit récompensé.

Sçavoir si c'est une nécessité qu'il faille aimer une fois en sa vie.

Il faut avoir un jour,
Belle Iris, de l'amour,
Ou comme un bien fort désirable,
Ou comme un mal inévitable.

Sçavoir si l'on peut avoir une forte passion pour deux personnes en même temps.

Tout ce que nous a voulu dire
L'auteur de la Philis de Scire
N'est rien qu'un jeu d'esprit:
Car je tiens qu'il est impossible
D'être pour deux objets en même temps sensible:
Qui partage l'amour aussi tôt le détruit.

Sçavoir quel est l'équipage nécessaire à un amant.

Vous qui sous l'amoureux empire
Voulez vous donner tout entier,
Ayez et soie, et plume, et cire,
De bonne encre et de bon papier:
Car un amant dont l'écritoire
N'est pas toujours en bon état,
C'est un homme cherchant la gloire
Qui va sans armes au combat.