CHAPITRE VI
Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.—Lettre de Guillaume au même.—Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc Matthias.—Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10 décembre 1577.—Alliance conclue avec l'Angleterre.—Reprise des hostilités par don Juan.—Défaite de Gembloux.—Guillaume domine la crise qui agite les Provinces.—Il rallie à sa cause Amsterdam.—Il appelle Lanoue dans les Pays-Bas.—Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.—Conseils donnés par Lanoue au duc d'Anjou.—Lettres de la princesse a Desprumeaux.—Lanoue nommé maréchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.—Relations du prince et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans les Pays-Bas.—Naissance de Catherine-Belgia de Nassau.—Résolutions des états généraux à l'occasion de son baptême.—Détails sur ce baptême.—Difficultés provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.—Troubles de Gand.—Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces troubles, qu'il réussit à réprimer.—La princesse rejoint Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.—Traité d'Arras.—Union d'Utrecht.—Mort de don Juan.—Alexandre Farnèse lui succède.
A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, que, d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle chargeait de s'acquitter, auprès du duc de Montpensier, d'une mission dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendît à convaincre le duc de la nécessité de rendre enfin justice à sa fille et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire, qu'il fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir, au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, toujours est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, dans l'une et l'autre hypothèse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce cœur paternel qu'elle supposait, même en souffrant de ses injustes rigueurs, ne lui être pas encore totalement fermé.
Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au prince dauphin[179]:
«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que monsieur le prince, vostre frère, et moy envoïons vers monsieur nostre père, je vous supplie très humblement de croire que je ne sçaurois recevoir plus de faveur et contentement, que de sçavoir souvent des nouvelles de vostre santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de madame ma sœur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa guérison, je l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire comme elle se trouve à présent.—Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a à requérir de mondit seigneur et père, en nostre part je vous supplieray très humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre prière et moyen nous y sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup, espérant tant de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée à vous rendre, toute ma vie, très humble service, etc.»
Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin perdit sa femme, il reçut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une affectueuse sympathie[180]:
«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que vous avez faite de madame ma sœur, est tel quy ne me permect quasi point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle séparacion, je me suis contrainte à vous faire ceste lettre pour vous supplier très humblement que la part que j'ay à vostre douleur et fascherie la puisse diminuer, et que vous regardiés, le plus qu'il vous sera possible, à vous conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous faut tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de grâce, mais c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu, de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je désire plus que jamais d'estre prés de vous pour m'essaïer à vous divertir et soulager en vostre ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur de croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme aussi feroit monsieur le prince, vostre frère, qui est extrêmement desplaisant de vous sçavoir en cest estat. Luy et moy avons grande crainte que vostre santé en soit diminuée, ce quy faict que je desire que me faciés cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps, apporter le contentement pareil à la tristesse et regrets que j'ay à présent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque soulagement en vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles recommandations à madame la marquise, accompagnées d'un témoignage de la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost rafraîchir la mémoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur, que ceste lettre serve pour vous deux, à qui je prie Dieu donner la constance et résolution qui vous est bien nécessaire.»
Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne tarda pas à les suivre. Elle portait[181]:
«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la lettre que je vous avois escripte par le sieur X..., bientost après avoir entendu la perte que vous avés faicte de feu madame ma sœur, est véritable, je suis doublement ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement que je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis obligée. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est arrivé, je me suis résolue vous faire ceste dépesche, tant pour avoir cest heur de sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant osé passer oultre, à cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt asseuré de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce que j'en fais maintenant et excuser les incommodités survenues, au reste me faisant cest honneur d'avoir égard à l'amitié que je vous porte et à l'obéissance très humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui me faict estre en continuel soucy de vostre santé, craignant bien fort, qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême ennuy que vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur de vous voir et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement de vous, que je supplie très humblement qu'il luy plaise me le départir, sur ce que vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui me ferés cet honneur me départir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je me trouve, à ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus accomplis pour son âge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie très humblement avoir toujours pour recommandées, et moy, en vos bonnes grâces, etc., etc.
»(P.S.) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal; quy m'a fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir mander meilleure nouvelle de ma santé, laquelle est si souvent afoiblie par maladie, que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grâce, pendant que j'ai à vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.»
Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la lecture de ce simple post-scriptum!
La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans proférer la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne, toute dispensation émanant de la volonté divine. Il semble qu'elle ait le pressentiment de la brièveté de son existence. N'y a-t-il pas, en effet, pour son cœur à la fois si tendre et si pieux, plus de mélancolique résignation que d'espoir, dans ces paroles: «pendant que j'ai à vivre?» Hélas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que quelques années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au bonheur de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection, de son dévouement et de son inépuisable bonté!
C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se compose, dans l'ensemble des données biographiques, la meilleure partie du patrimoine de l'histoire. Honneur à elle quand elle les ravive et quand ses annales en reflètent la splendeur!
Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'était lié d'amitié avec le frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frère affectionné qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, à son tour, du deuil à l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprimé sa profonde sympathie.
«Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'eûssent esté accompagnées du rafraîchissement de la perte que vous avez faite de feu madame vostre femme, j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant en si grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne souvenance de moi, qui vous plains extrêmement d'une telle séparation. Mais je désire, monsieur, qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre patience, et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au reste, monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit bien, soit mal; et lors vous cognoistriés, monsieur, que, quand j'aurois cest honneur de vous estre propre frère, je ne sçaurois de plus grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir moïen de vous faire bien humble service. Quant à l'estat de ce païs, M. de Maleroy, lequel nous envoyons exprès pour vous visiter de nostre part, vous pourra particulièrement raconter ce qui est advenu pardeça, depuis l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue, les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail que j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est tel, que le peu de loisir que j'ay m'a souventes fois empesché de faire mon devoir envers vous, comme je suis obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos commandemens, à quoy je me sens plus obligé que jamais, veu l'honneur que faites à ma femme de prendre ses affaires en main, pour les recommander à monseigneur vostre père, ce qu'elle vous supplie bien humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle je présente mes très humbles recommandations, et prie Dieu vous donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse et longue vie.
»D'Anvers, ce 20 décembre 1577.
»Votre très humble frère, à vous faire service.
»Guillaume de Nassau.»
Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince dauphin, étaient empreints d'une incontestable gravité. En voici la substance:
Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, en appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche? Aveuglés par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de l'incapacité de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef qui s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince d'Orange et à annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse de la population.
Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince déjoua la combinaison ourdie contre lui.
Devenu Ruart de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, il apaisa le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et de prime abord, le voyant totalement dépourvu d'expérience, sans idées arrêtées, sans plan conçu, il déclara, sur le ton d'un bienveillant protecteur, «qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».
De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'âme; elles aboutirent à des solutions précises.
Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la dépendance des états généraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant général, Guillaume, expressément maintenu, du reste, dans ses hautes attributions de Ruart, il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif. Un gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. Il n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt des Pays-Bas.
Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir au sein des Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un acte solennel dont il était le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de ses plus glorieux titres à la reconnaissance publique; digne couronnement de sa noble carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En effet, grâce à lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les non-catholiques s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, dans l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger mutuellement contre leurs ennemis communs. De la simple tolérance, limitativement admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et bienfaisant régime de la liberté religieuse. Ce fut un immense progrès.
Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, dans sa lettre à son beau-frère, «les difficultés qui, depuis l'arrivée de l'archiduc Matthias, s'étoient présentées, d'heure à autre, et le travail qu'il avoit pour amener le tout à une bonne fin.»
De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux labeurs à accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes incessantes.
Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas, fut conclue le 7 janvier 1578.
Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença les hostilités, à la tête d'une armée, dans le commandement de laquelle il avait pour principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld, Mondragon et Mendoza. Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la faible armée des états, et s'empara de plusieurs villes.
Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation générale contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et à l'incapacité desquels on l'attribuait, non sans raison.
Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens, de s'unir entre eux, réussit à rallier au soutien de la cause qu'il défendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en était tenue séparée, et travailla activement à l'organisation d'une nouvelle armée, capable de tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait don Juan.
Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours duquel il attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de cette armée.
Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient en Lanoue un ami dévoué. La sincérité des sentiments de haute estime et de confiante amitié qu'ils professaient pour lui ressort de leur correspondance; nous en détacherons les lignes suivantes, tracées par la princesse[183].
«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire sçavoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, présent porteur, lequel vous pouvant dire ce qui se passe pardeçà, je n'étendray point la présente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnément de nous continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen de faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux bonnes grâces du roy de Navarre, et qu'il soit assuré que ne souhaitons rien tant que luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et moy désirons surtout qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce ne sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous rendra de tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous, attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit hors d'espérance de se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste saison vous apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui désire estre justifiée par tout le monde, vous envoyant, à ceste fin, ce qui en a esté publié: vous priant très affectueusement vouloir tousjours embrasser les affaires de ce pays pour qui avez jà tant fait, et selon les occurences qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne volonté, comme pouvez attendre assurément de nostre part ceux de l'obligation où nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des vostres se peut faire pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me recommander bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»
Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la fin de février 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le retenait auprès de sa personne.
Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient devenus l'objet de ses âpres convoitises. Il voulait que son attitude vis-à-vis d'eux fût celle, non d'un ambitieux qui prétendît les maîtriser, mais d'un généreux auxiliaire qui contribuât à les soustraire au joug de la tyrannie espagnole. «Il faut, disait-il[185], s'armer de bonté, vérité, justice et tempérance, aultant comme de aultres armures: car à ung peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En cela, comme sur une foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entièrement avec celles de Guillaume de Nassau.
Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou hostile que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, la garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard des Pays-Bas. Guillaume, dans l'excès de sa confiance, accepta comme garantie la parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les négociateurs employés par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que Despruneaux.
Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la correspondance échangée, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier et Despruneaux, indiquent les prétentions originaires du duc, et les limites ultérieurement apposées à son intervention dans les événements qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186].
Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou, Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, en ces termes, à diverses lettres qu'elle avait reçues de Despruneaux[187]:
«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de faire congnoistre à monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire très humble service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en représentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que vous avez peu entendre estant pardeça, ce que je puis en cest endroit est de leur recommander en général les affaires de mondit seigneur, et voudrois y avoir autant de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours contentement. Quant à vostre particulier, je ne vous puis assez remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous asseurant que me trouverés toujours bien preste à vous faire plaisir, partout où j'en aurai le moïen, etc.»
La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]:
«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je fais encore, que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a au bien et repos de ce païs; ce que j'ai occasion de désirer autant que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera entendre bien au long les particularitez qui se sont passées depuis l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous en ferai point de redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de présenter à son Altesse mes très humbles recommandations avec mon très humble service, desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy soit agréable, etc.»
En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles étaient celles de ce dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux et des diverses provinces des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de préciser; car des faits d'une haute gravité, que relatent deux dépêches de Bellièvre et de Lanoue, des 17 et 18 août 1578[189], ont fait naître, sur ce point, des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.
D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de concert avec le prince d'Orange, la défense des Pays-Bas contre leurs pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux inaugurer les fonctions de maréchal de camp, que venaient de lui conférer les états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il allait prendre les armes, ces belles paroles[190]:
«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités que vous avez souffertes, par ceste insupportable et âpre nation espagnole, laquelle s'est débordée en toutes sortes de violences sur vos peuples; ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et nous sommes issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes de laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et nous donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours esté très affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle il est notoire combien nos maïeurs ont par le passé valeureusement combattu; ce qui me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour chasser la cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce regard, usant, à l'endroict des personnes libres, du traitement convenable à des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de mesme langage, ayant mesmes mœurs et coustumes, et bien encores d'autres liens de proximité, afin que nous fussions aussy prompts à vostre défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous sçavez bien que Dieu oit le gémissement des affligez et favorise leur justice. Il vous oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression ont esté délivrés par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est à ceste heure que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»
Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque Lanoue ne doit-il pas trouver, de nos jours encore, dans les cœurs des descendants de ses dignes amis du XVIe siècle, qu'il appelait si bien ses compatriotes!
Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce même langage fit vibrer son cœur de Française et de compagne du prince en qui se personnifiait le sincère ami de la France et le constant protecteur des Pays-Bas.
Un Français, non moins recommandable par ses nobles qualités que Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près en même temps que lui, et eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon était Duplessis-Mornay. Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les affaires des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau et par les états généraux pour remplir une mission de pacification dans l'une des provinces qui était alors plus agitée que les autres: il était chargé «de se pourmener par la province de Flandres, où il avoit jà acquis des amis[191]»; on espérait que ses conseils exerceraient sur les esprits troublés une salutaire influence.
La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grâce délicate à lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer en lui, non seulement l'homme d'État au mérite duquel elle rendait pleinement hommage, mais aussi et surtout l'homme de cœur qui avait donné de nombreuses preuves de dévouement au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le convainquit, en outre, qu'à titre de sœur tendrement attachée à la duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse sympathie et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, dans son douloureux veuvage, avait été entourée par Mme de Mornay.
La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre le prince et les états généraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance particulière dont il importe de dire ici quelques mots.
Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à une troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptême de cet enfant, Guillaume en informa les états généraux. Le recueil officiel de leurs résolutions nous fait connaître[192], dans les termes suivants, la communication du prince, et celles de ces résolutions qu'elle motiva:
«Séance du 9 septembre 1578.—Le seigneur prince d'Oranges déclare comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer une fille, laquelle il vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre exercice est permis en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable, en advertir les estats.»
«Séance du 12 septembre 1578.—Sur la proposition que Son Excellence a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant, Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se sont référez à la discrétion de Son Excellence et luy offrent tout humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys, Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont déclaré qu'ils ne sont authorisez; mesmes que leur est par exprès deffendu de toucher le faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les sieurs d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue remercyer lesditz estats de leur bonne affection.»
«Séance du 20 septembre 1578.—Pour assister au baptesme de la fille de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres, Tournay, Tournésis et Valenciennes absens.»
«Séance du 21 septembre 1578.—Le maistre d'hostel du seigneur prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, a requis les estatz de dénommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son Excellence, après midy, entre troys et quatre heures, convyant tous ceulx de l'assemblée au souper.—Quant à la dénomination y est satisfaict.—Pour faire un présent à la fille dudit seigneur prince, résolu par pluralité de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant, qui sera mis par escript...—résolu de donner la somme de troys cents florins à la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de chambre de la femme et fille dudict prince...—après midy, la fille du prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle religion.»
De son côté, le Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure après midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisième fille, qui fut baptisée au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de septembre en suyvant, et nommée Catharina-Belgia par madame la comtesse de Schwarzbourg, sœur de mondit seigneur le prince; mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis, lesquelz dictz estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente héritière de trois mille francs par an sur le comté de Lenghen, comme il appert par les lettres sur ce despeschées.»
Un document contemporain[193] donne sur le baptême dont il s'agit les détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit remonstré que Dieu luy avoit donné une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien que, depuis un an en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa religion, que toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres places en ladite ville, il estoit intentionné désormais s'y accommoder en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy ne fust donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, entre les cinq à six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptisée, au lieu où que l'on exerce la nouvelle religion, situé devant l'hostel du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de garde du chasteau; et a luy auroit esté imposé le nom de Catharina, de la part de la sœur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg, et Belgia, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient levé de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc Casimir. De la part desditctz estatz auroit esté faict présent audict seigneur prince de la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente héritière, au denier seize[194].—Au soir, se célébra un magnifique banquet, à l'hostel dudict prince, où que ledict Liébart, encores qu'il se fûst absenté, quant il fut question d'offrir et dénommer députez pour lever ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent de ladite conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères, convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, à une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.»
Les états généraux, en donnant le comté de Linghen au prince, rappelaient «les grandes raisons, congnues à un chascun, qu'ils avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit continuellement pour le bien et conservation du pays»; mais, quelque sincère que fût leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles à soutenir par un concours sérieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa tâche ardue.
A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face à des difficultés sans cesse renaissantes.
Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année 1578, provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient annoncés comme voulant lui venir en aide; là, de la continuation de la guerre avec don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui sévissaient dans les provinces et dans les villes.
Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit étaient le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation de ses projets de domination sur les Pays-Bas, n'était pour eux qu'un douteux auxiliaire, disposé d'ailleurs à quitter bientôt leur territoire, et qui, en effet, sans écouter ses conseillers habituels, le quitta brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine d'Angleterre, s'était annoncé comme champion de la réforme dans les Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en vulgaire ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité égalait la présomption.
Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités entre l'armée des états généraux et celle de don Juan restaient suspendues par des négociations qui étaient encore loin d'aboutir à une solution pacifique.
Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs causes étaient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir, sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les atténuer, qu'en unissant à l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une stricte fermeté dans la répression de tous actes coupables.
Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs à l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. Bornons-nous, sur un seul point, à mentionner la fermeté dont Guillaume de Nassau fit preuve vis-à-vis de la population de Gand et l'habileté avec laquelle il la fit rentrer dans les voies de l'ordre.
Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, Gand, était en proie à l'anarchie. Le plus désastreux des ravages, enfantés par la démence des anarchistes, était celui d'une hideuse intolérance. Elle apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engagée entre deux partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme pervers, ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support mutuel que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent possédé la moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés et furieux, qui n'étaient catholiques ou réformés que de nom, se disputaient une suprématie chimérique, et ne respiraient, les uns à l'égard des autres, qu'une haine toujours prête à éclater en actes de violence.
Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier aux excès commis et en prévenir le retour.
Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de désordre c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que fût son anxiété, à la pensée des périls qu'il allait affronter, elle ne songea pas, un seul instant, à le retenir à Anvers; car, ainsi que lui, elle était douée d'une foi et d'une abnégation qui la maintenaient constamment à la hauteur de tout grand devoir à remplir.
Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les passions déchaînées, lorsque, commençant à concevoir quelque espérance de finir par les dompter, il écrivit à la princesse, le 18 décembre 1578[195].
«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ les neuf heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de monsieur mon frère et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait response et l'ay prié voloir faire mes excuses tant vers mondit frère, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte de Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour vous respondre sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois dire aultre chose qu'il me déplaist bien que les affaires de pardelà sont en tel estat que nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernière, l'on peut donner quelque contentement à la commune, ne peus sinon me conformer à l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault, et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre les affaires, s'y trouveront bien empeschez à démeller ung tel faict. Et veulx dire en vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, avoir faict ung signalé service à tout ce païs, et mesme à ceulx qui ne taschent que de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement, sans avoir aultre regard que au bien et tranquillité de nostre patrie; et en cela je prie à Dieu faire ainsi à mon âme. Il me déplaist, certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci à cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs interprètent les offices que je faicts issi comme si fûssent faicts en aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz sçavent bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc Casimirus at esté faict par réciproque intelligence, et que n'ai désir que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité nos affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus tost pittié que non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer constamment de faire son mieulx, comme j'espère que Dieu m'en donnera la grâce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient peu ou nulle espérance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes très affectueuses recommandations à vostre bonne grâce, priant le Créateur vous donner, ma femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant, ce 18 de décembre, anno 1578.
»Vostre bien bon mari à jamais,
»Guillaume de Nassau.»
Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de Bossu, n'étaient que trop fondées; car bientôt il eut la douleur d'apprendre la mort de ce valeureux chef, dont les efforts s'étaient confondus avec les siens, dans la défense de la cause nationale.
La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite de démarches et de conférences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du juste, sa fermeté et son esprit de conciliation prévalurent, il ramena au calme et à la raison une population turbulente et égarée. Il obtint son adhésion à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des deux religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.
Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari à Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde, et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22, le prince annonça aux états généraux que, «s'estant transporté à Gand, il y avoit fait tous extrêmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196]».
Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence se maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés par un clergé ambitieux et intolérant, en même temps que par les mécontents, nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les haines, les scissions et les désordres de tout genre s'accumulaient de jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune était menacée d'un prochain démembrement.
A un traité issu des troubles d'Arras, et conclu le 6 janvier 1579 par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans le pays comme un brandon de discorde, il avait été répondu par un traité d'union, que les députés de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de quelques autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier, et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en cette ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion desquels il y avait lieu de compter.
Le premier de ces traités tendait à fomenter la division au sein des dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher de leur ensemble dix de ces provinces, pour les assujettir indéfiniment à l'autocratie espagnole, et, par cela même, à un régime exclusivement catholique.
Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire les sept autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait une union entre elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse et les autres libertés publiques contre toute oppression étrangère.
La mémorable Union d'Utrecht n'était, en effet, qu'un rempart opposé aux excès de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement de la royauté. Que, d'ailleurs, cette union portât inconsciemment en elle le germe de l'indépendance à laquelle devaient arriver, un jour, les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, et que les Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance que pour se dégager de l'intolérable pression sous laquelle elles s'affaissaient, et qui menaçait de les écraser.
L'Union d'Utrecht[197] ne pouvait être mieux caractérisée que par Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des ennemis qui l'attaquaient, il disait[198]: «Ils trouvent merveilleusement mauvaise l'union des provinces faicte à Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est mortel. Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: ils avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu de conseils qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur dévotion quelques pestes qui estoient entre nous. Quel remède pouvoit-on inventer meilleur à l'encontre de désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi leurs desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrètes intelligences ont esté en un moment dissipés, monstrant Dieu, qui est Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai estudié à l'entretenir, et vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende, maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes, messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en effet vous exécutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union, pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost à Arras, tantost à Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et ce, pour se desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits légers, semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent leur estre permis de mal faire et abandonner le païs, et quand? quand Maestricht est assiégé; et à nous il n'estoit loisible alors de bien faire et de garantir le païs. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui nous est utile et nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»
Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité d'Arras et du point d'appui qu'il prêtait au développement du système d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des Pays-Bas. Don Juan venait de mourir; Alexandre Farnèse, habile capitaine, sans doute, mais en même temps homme sans foi, alliant la perfidie à la cruauté, lui succédait dans le commandement de l'armée espagnole; et ce nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilités.
Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles luttes, quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations filiales de sa compagne? Elle-même va nous les faire connaître.