CHAPITRE VII
Maladie du duc de Montpensier.—Charlotte de Bourbon lui écrit. Touchant appel au cœur paternel.—Mission de Chassincourt auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de Charlotte.—Mémoire dont Chassincourt est porteur.—Lettre de Charlotte à son frère.—Farnèse attaque Anvers. Repoussé de cette place, il va assiéger Maëstricht.—Héroïque défense de Maëstricht.—Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et de ses troupes.—Antagonisme des provinces wallonnes contre les autres provinces.—Efforts de Guillaume et de Charlotte pour éviter le démembrement de la patrie commune.—Preuve de leur généreuse abnégation.—Guillaume soutient la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté religieuse.—Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier à son égard.—Lettres d'elle à François de Bourbon.—Son amitié pour Mme de Mornay.—Naissance de Flandrine de Nassau.—Lettre de la princesse aux magistrats d'Ypres.—Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse d'Orange.—Nouveaux troubles à Gand.—Intervention de Ph. de Mornay et de Guillaume.—Répression de ces troubles.—Relations de Guillaume avec la cour de France en 1580.—Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis et au roi de France.—Confiance de Guillaume dans la haute vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement de diverses affaires d'État—Éloge par le comte Jean de la princesse, sa belle-sœur.—Lettres de la princesse à Hubert Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.—Captivité de Lanoue.—Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. Lettres d'elle.—Lettre de Charlotte au comte Jean.—Naissance de Brabantine de Nassau.
Bourbon la complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui l'émut profondément. Son père avait été sérieusement malade, sans vouloir, dans le premier moment, que sa fille fût informée de la gravité de son état. Elle ne l'avait apprise que par une communication, qui lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque pénible que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres qu'elle lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée à lui prouver, une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, en lui adressant les lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au cœur paternel[199]:
«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir aussy tost vostre guérison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par mes lettres, qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a faict derechef prendre la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce et de vous supplier très humblement de croire que c'est la chose du monde que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en ay me faict entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moïen et faveur je puisse avoir quelque accès vers vous, monseigneur, pour vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues; espérant que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés tant d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce qui s'est passé, mais de n'avoir plus aucun mécontentement de moy, qui ay, ce me semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et de tous offices paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir à présent honorée de vostre amitié et recognue de vous pour très humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit déclarer la bonne affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois à ung très grand heur, et vous en supplie encores très humblement, et de m'avoir tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme estant nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous puisse durer longuement, et vous donner, monseigneur, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
»D'Anvers, ce 21 février 1579.
»Votre très humble et très obéissante fille,
»Charlotte de Bourbon.»
La princesse écrivit, en même temps, à son frère[200]:
«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de quelques mémoires que je luy ay donnés, pour supplier le roy de Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre père, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur puisse prendre quelque résolution à mon contentement, lequel me sera double, sy je voy que par vostre moïen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le prince vostre frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce qui nous sera possible, très humble service.»
Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses instances de celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay esté adverti par plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me porter, et à ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de vous en remercier humblement. Et comme présentement nous prions le roy de Navarre nous vouloir estre tant favorable et à mes enfans, de prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner quelque recognoissance de la bonne amitié et affection naturelle que je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je sçay que cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre part, le moïen que vous avez pour persuader à mondit sieur ce que vous trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir cest honneur que de vous tenir de si près; en quoy, oultre l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en particulier pour vous faire humble service, partout où il vous plaira de me commander.»
Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était membre du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un haut degré, la confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia pleinement celle que le prince et la princesse d'Orange avaient placée en lui.
Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de Navarre[203] se composait de deux parties, dont nous avons déjà fait connaître la première[204], contenant le récit de ce qui s'était passé à l'abbaye de Jouarre, en 1559, et déduisant les raisons desquelles ressortait l'irrégularité de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme abbesse.
La seconde partie de ce mémoire portait:
«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons, sçachant bien que monsieur son père défère beaucoup aux cérémonies susdites, qu'il pourroit penser avoir esté observées en son endroict et pour tant s'en rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vérifiées par l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus amplement, tout ce qui dessus est dit.
»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit seigneur de Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requérir, pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa très humble et très obéissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens, mesmes en considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à l'avenir il n'en puisse naistre aucune difficulté.
»C'est la première voye que ladite dame veut tenter comme la plus favorable, et qui ne peut estre trouvée mauvaise de personne, se confiant tant en la justice de sa cause, en la bonté de mondit seigneur, son père, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle espère en avoir une bonne issue.
»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont contraires pourraient rendre mondit seigneur, son père, moins facile envers elle, en ce cas, et ceste première voye ne réussît-elle pas, elle est conseillée d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de Navarre la trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, il ne fust esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre que manifeste injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast sa sentence selon ses propres canons.
»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges ecclésiastiques, en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle requiert que la chose soit jugée par tels personnages non ecclésiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de Montpensier, son père, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous le bon plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point de bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, ne se déclare point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espère qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre.
»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne la peut refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause de religion, elle est à renvoyer à la court d'église, nous avons l'édict de pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde, et en oste la cognoissance aux cours d'église, auquel mondit seigneur de Montpensier a advisé des premiers.»
Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de Chassincourt, sans qu'aucun détail relatif à la mission dont il s'était chargé fût encore parvenu à Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait privée de ses nouvelles, à rompre, vis-à-vis d'elle, un silence dont elle s'inquiétait.
«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous ay escriptes par M. de Chassincourt, où vous aurez entendu combien ce temps m'est ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles. Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours, m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust par deux foys depuis sa première maladie; et comme je pensois dépescher en diligence pour l'envoïer visiter, madame de Bouillon, nostre sœur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu; quy m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, voir monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, ung cheval venu de Dannemarck, lequel je luy ay dédié aussitost que je l'ay veu, car il semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'âge de mondit sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à tous deux, en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon affection en cet endroit, où je vous supplieray très humblement me continuer vos bons offices vers monsieur nostre père, et me mander en quelle voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que l'on m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce porteur, l'un de mes gens, est fidèle et seur, pour oultre ce que vous m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanderés de me dire. Je luy ay donné charge de vous faire entendre bien au long l'estat de nos affaires, tant générales que particulières, et à quoy l'on est du traicté de paix, etc.
»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer vostre pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoïer celuy de ma fille aisnée, m'asseurant quy ne vous sera point désagréable.»
Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la famille de la princesse, s'adressa en même temps que celle-ci, à François de Bourbon[206]. «Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprès devers monsieur vostre père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, delaquelle nous avons esté en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il estoit recheu par deux fois depuis sa première maladie; mais, à ceste heure, on nous a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger. Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que bon d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, nous puissions sçavoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce... j'ay donné charge audict porteur de vous faire entendre l'estat auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce païs, etc.»
Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que mentionnait la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut être répondu ici, qu'en quelques mots, à ces deux questions.
Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi depuis environ deux mois, avaient imprimé aux événements politiques une marche rapide.
Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, dans laquelle résidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser surprendre. L'attaque, qui n'était qu'une feinte, fut repoussée par le prince d'Orange, après un rude combat. Le but réel des opérations de Farnèse était la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta donc vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa colossale armée une poignée de combattants, ayant pour émules, dans la défense commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le patriotisme n'apparaît plus grand, en affrontant une lutte formidable, qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le vivifient!!
Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour déterminer les états généraux à secourir Maëstricht, mais il ne put, sur ce point capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, à tort, leur trop grande confiance dans des négociations alors engagées avec les Espagnols pour arriver à une paix dont la conclusion était singulièrement problématique. Aussi, la malheureuse ville, abandonnée à elle-même, finit-elle par succomber, victime des atrocités commises, à l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves, contre une héroïque population livrée, comme proie, à l'assouvissement de leur rage.
Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient demeurés au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la remplir vis-à-vis des provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince d'Orange.
Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante était celle de la religion et de l'exercice du culte.
Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien, dans les dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base de l'unité nationale, et d'une tolérance préludant à la consécration de la liberté religieuse. Les provinces wallonnes répudiaient la pacification de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion catholique.
Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité nationale, et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance religieuse, ces provinces se mirent servilement à la merci de Farnèse, en lui envoyant, sous les murs de Maëstricht, une députation; puis, bientôt fut signé, entre leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un accord préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait irrévocablement les Pays-Bas en deux parties.
En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent un noble rôle. Pour sauver d'un démembrement la patrie commune, le prince, de concert avec sa fidèle compagne, dont l'abnégation maternelle le secondait dans un suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, à l'appui d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il présenta, comme autant d'ôtages, tous ses enfants.
Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis que, d'une part, leur rejet pèse de tout son poids sur la mémoire des hommes néfastes qui courbèrent les provinces wallonnes sous le joug de l'Espagne, de l'autre, aux noms vénérés de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attaché le glorieux souvenir d'un dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus grand des sacrifices.
Voilà, pour reproduire les expressions employées par la princesse, dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette époque, l'état général des affaires, et à quoy l'on étoit du traité de paix».
Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de l'autre par un abîme, se produisaient alors: d'un côté, l'abdication du sentiment patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression de l'intolérance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa fidélité, avec le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un régime provisoire de tolérance, devant conduire à un régime définitif de liberté religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole, saturée de bigotisme et de haine, prétendant façonner dix provinces à son image; là, la haute personnalité de Guillaume de Nassau, travaillant désormais à sauvegarder l'indépendance de sept provinces, et à faire prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui.
Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il? que chacun professât sa religion avec une égale liberté et obtînt pour son culte la même protection. Sa volonté s'appuyait sur un principe fondamental qui, au XVIe siècle, n'était encore entrevu que par un très petit nombre d'hommes supérieurs.
Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel dans les États civilisés, se place, comme il le doit, tout sage législateur, en proclamant la liberté religieuse. Ce législateur ne crée pas un droit; il le constate. Appuyé sur l'étude de l'organisation intellectuelle et morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la société; et, mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de l'âme, il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter la foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple témoin du mouvement religieux, à quelque degré et sous quelque forme qu'il apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mérite intrinsèque des causes qui le déterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les expressions diverses de la vérité divine. Sans aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, il ouvre, car tel est son devoir, un libre accès dans la cité, à toutes les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se développer librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition paisible et un support mutuel.
Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la liberté religieuse, revenons à la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et écoutons-la parler de la joie qu'elle éprouva à saisir le premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier, à son égard. Ce changement venait de se traduire, d'abord par la satisfaction qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis, par certaines communications échangées entre lui et la princesse, ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, d'une affaire de famille par voie d'arbitrage.
Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à son frère, est précis sur ce double point.
«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu, par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à Dieu remettre monseigneur nostre père en bonne santé, j'en ay receu beaucoup de contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il conserve encores en mon endroict, dont je reçois un grand repos et soulagement, attendant qu'il plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre à me le faire tant plus paroistre; vous remerciant très humblement, monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis tousjours promis, pour l'amitié que m'avez continuellement fait cest honneur de me démonstrer, et celle que, de mon costé, je vous avois dédiée, oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il vous plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desjà commencé pour moi envers mondit seigneur nostre père, luy faire souvenir de déclarer les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par ledit Jolytemps il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en résoudre; à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.»
La princesse ajoutait, le 12 août 1579[208]:
«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement remercier de ce que, suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme pardeçà, et avec telle déclaration de vostre bonne volonté en mon endroict, que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du contentement que j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je désire le plus que d'estre continuée en vos bonnes grâces et celles de monseigneur nostre père, ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la difficulté, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il vous a pleu commander à ce gentilhomme de me faire et sçavoir de moy ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en donner une déclaration, laquelle j'espère que vous trouverez raisonnable, non seulement pour les moïens et facultez de nostre maison et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et à mes enfans; quy me faict vous supplier très humblement, monsieur, de vouloir, selon que vous avez desjà bien commencé, estre moïen envers monseigneur nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, etc.»
Largement ouvert aux affections de famille, le cœur de Charlotte de Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements de l'amitié; aussi, avait-elle accueilli avec bonheur l'arrivée à Anvers d'une jeune femme française qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay s'étaient établies de douces et confiantes relations, correspondant à celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait avec la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite dont le dévouement avait été et ne cessait d'être, pour elle et ses enfants, un ferme appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre part, reçu des preuves de ce même dévouement, et saisissaient toute occasion, s'offrant à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient. Or, en l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer d'affectueux égards M. et Mme de Mornay. Un fils leur étant né, à Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau serait la marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François de Lanoue et Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé le privilège de resserrer les liens qui déjà unissaient deux familles!
A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du fils de M. et de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mère d'une quatrième fille. On lit, en effet, dans le Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau: «Mardi, le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui fut baptisée, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et nommée Flandrine par messieurs les députés des quatre membres de Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de Flandres luy ont accordé une rente héritière de deux mille florins par an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»
Ailleurs on lit[210]: «Messieurs les estats de Flandres, en signe d'une affection publique, luy donnèrent le nom de Flandrine, afin que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours et les délices de la Flandre.»
Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte de Bourbon adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]:
«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je n'ay voulu faillir à vous remercier bien affectionnément du bien et honneur qu'il vous a pleu faire à monseigneur le prince et à moy, faisant assister en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les incommoditez que vous avez en ce temps présent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez faict à nostre dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de vostre bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble, assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je ferai nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant je ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon cœur, qu'après avoir présenté mes plus affectionnées recommandations à vos bonnes grâces, je prie Dieu vous donner, messieurs, en santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 21 octobre 1579.
»Vostre affectionnée et bien bonne amye.
»Charlotte de Bourbon.»
Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude Allard, chanoine de Laval, auteur d'un livre à peine connu aujourd'hui[212], les réflexions suivantes, que tout lecteur impartial appréciera à leur juste valeur:
«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison dont elle était issue apporta tout ce qu'elle put à sa conservation, et depuis à son élévation, fors ce qui estoit nécessaire au salut de son âme; mais, comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant toute de chair, et n'ayant point les véritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit sortie du chemin qui conduit à l'héritage céleste, ne se mit pas non plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le corps; ils allèrent à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer que cette imaginaire grandeur est suivie, après la mort, d'un horrible abaissement et d'une perte éternelle. Ainsi, la liberté de la religion où elle estoit née ne voulant point advouer la nécessité du baptême, elle fut baptisée plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses sœurs, et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que pour estre reçue comme héritière de la gloire par le père céleste. On lui imposa donc le nom de Flandrine, qui fut autant, dans l'ordre de sa famille, une nomination de puissance et d'éclat, que de religion et de sainteté. Les estats de Flandre, qui avoient formé un corps de république, furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde prit possession du corps et de l'âme de cette jeune princesse.»
Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon à sa cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, privée du plaisir de voir désormais Charlotte, l'avait instamment priée de lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour au Paraclet atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un an, était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.
Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans la pensée de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; jamais non plus Madeleine de Longwic n'avait songé à rien de tel pour Flandrine, car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions à imprimer au cœur de l'enfant, les convictions religieuses de la mère, qu'elle partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se rencontra, dans la suite des années, un jour où Flandrine devint abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre les obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, ni la protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite à la triste condition d'orpheline, ni même la protection de Madeleine de Longwic, car cette dernière était frappée d'impuissance par de redoutables ennemis dont les efforts combinés réussirent à arracher de ses mains la jeune fille.
Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de l'existence de Flandrine: nous nous bornerons à signaler la fidélité avec laquelle l'abbesse du Paraclet veilla sur le précieux dépôt que Charlotte de Bourbon lui avait confié. Une preuve péremptoire de cette fidélité se tire des faits mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son livre. Il y disait[213]:
«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas âge, d'abandonner la maison de son père, par un effet de cet amour farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le monde. Charlotte de Bourbon, sa mère, estant en France, avoit lié une étroite amitié avec une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La perte que celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre elle-même, l'oblige de chercher quelque consolation à une absence qui n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir ou la douleur; et, pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son père, accorde à la poursuite de sa femme, la prière de sa cousine, quoiqu'avec une extrême difficulté...
»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie avoit répandu son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de l'Église, ayant pénétré jusques dans le sanctuaire et ayant ébranlé les colonnes mesmes de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de l'abbesse du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les mœurs, estoit altérée, dans la doctrine; elle avoit un cœur de loup et de lion, sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie estoit un continuel déguisement, car, en effet, elle avoit les sentimens et la créance huguenote, encore qu'elle eût un habit saint et qu'elle parût vestue en religieuse....
»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, perça les murailles de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit horriblement frappée de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et quelques-unes de ces religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant rien de sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les apparences à Dieu, et le cœur au démon. Ce fut dans ce lieu où le père et la mère de nostre jeune princesse prirent résolution de l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infectés de ce mortel breuvage, ils vouloient que leur fille allât s'abreuver dans cette source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si trouble....
»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse portoit le cœur d'un démon et l'âme d'une mégère contre la foi catholique sous cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières semences de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mère de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce rejeton eût pû être différent de son trônc?...
»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection cordiale des parens de nostre princesse, répondit à ce témoignage de leur amitié par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amitié et ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...
»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la créance de Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument pour l'induire d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'épargna ny conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce lors une table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures: de façon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le lieu où l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion huguenote, eslevée dans l'esprit de ceste fausse créance, elle but l'iniquité comme de l'eau.»
Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux enfants venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le père de l'un d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition de son célèbre Traité de la vérité de la religion chrétienne[214]; œuvre de foi et de science, qui portait en elle-même, par anticipation, la condamnation des erreurs et des déclamations intolérantes du chanoine Claude Allard.
Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, et hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à sa noble compagne et à leur digne ami.
De graves événements, compromettant le sort de la Flandre entière, venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y réclamaient, ainsi que l'affirmait Mornay, la présence du prince. En effet, de nouveaux troubles avaient éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait fomentés, attirait sur lui une répression d'autant plus stricte, qu'ils dégénéraient en une véritable anarchie. Éclairé par les rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie du rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les localités secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou moins sentir le contre-coup de ses excès démagogiques.
De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir dans cette ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux atteintes duquel celle-ci et lui échappèrent heureusement.
Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le fléau continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par ceux de Gand d'aller changer d'air en leur ville. Ils lui meublèrent une maison, de tout point; et, le lendemain qu'il fut arrivé, le magistrat le venant saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y levoient, assez grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de ce qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença l'an 1580. Il n'eut pas plus tost repris un peu de santé, qu'il se remit à continuer son œuvre[215]».
L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas, sur le sort desquels demeurèrent sans influence de longues conférences tenues à Cologne, qui n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.
Au début de l'année 1580, les relations entre le prince d'Orange et la cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon, dans l'espoir de concourir, ne fût-ce qu'indirectement, à leur maintien, adressa à Catherine de Médicis l'expression de sa déférence, en lui disant[216]:
«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majestés, j'ay esté bien aise d'avoir si bonne commodité de me ramentavoir en l'honneur de vos bonnes grâces et vous supplier très humblement, madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours tenir au nombre de vos très humbles servantes et de me commander ce que Vostre Majesté me trouvera capable de luy faire très humble service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande affection, de laquelle je baise très humblement les mains à Vostre Majesté, et supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et servante.
»Charlotte de Bourbon.
»A Anvers, ce 1er de février 1580.»
Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de laquelle le service des finances royales était en retard d'acquitter une somme due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes, empreints d'une réelle modération[217]:
«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, pour mettre ordre aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay donné charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie très humblement Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce n'est du tout, au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu à Vostre Majesté, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la conserver, sire, très longuement en très heureuse et très parfaite santé. D'Anvers, ce 10 mai 1580.
»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et servante.
»Charlotte de Bourbon.»
Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, activait, en s'adressant au receveur général de Hollande, à Dordrecht, le recouvrement d'une somme à laquelle sa fille Élisabeth de Nassau avait droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle[218], comme je pensois envoyer devers vous, pour la rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre responce sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés que l'argent ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de ce moys; qui m'a faict retarder le voïage jusques à présent, que la nécessité en laquelle nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de m'en excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardeça il y a chose où je puisse m'emploïer pour vous, que je me revencheray de tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.»
La correspondance de la princesse, dans le cours de l'année 1580, offre des traces particulièrement intéressantes de ses intimes relations de famille et d'amitié.
Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée d'Anvers, 27 février, se trouve ce passage[219]: «Ayant entendu comme depuis quelque temps vous estes arrivé à Paris, j'ai esté bien fort aise pour l'espérance que cela me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre santé est bonne, et pareillement à monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis quelques jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires sont en assez bon estat, grâces à Dieu.»
Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, une preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa femme, quant aux soins à prendre pour assurer la transmission d'informations relatives à la marche des affaires publiques. En effet, Guillaume, avant de partir, invitant les députés de la Flandre à correspondre avec lui, leur avait expressément recommandé d'envoyer leurs lettres directement à la princesse, qui les lui ferait parvenir[220].
La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il entretenait la princesse du fond même des affaires qu'il dirigeait.
D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des choses dont la connaissance pût soutenir ou utiliser le zèle d'amis dévoués de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de communiquer à ces amis non seulement la substance de telles choses, mais encore les lettres mêmes qui les mentionnaient. Rien, par exemple, de plus probant, à cet égard, que ces simples paroles adressées au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par Sainte-Aldegonde: «Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles il lui a pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy à M. de Saint-Aldegonde[221], etc.»—«Monseigneur, j'ai lû ce qu'il a plû à Vostre Excellence d'escrire à M. de Villiers et à moy, et depuis lû ce qu'elle escrit à Madame[222] etc.»
Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand cœur échappent généralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que du moins on connaît des sentiments, du langage et des actions de la noble princesse suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux riches qualités d'une femme éminente.
Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, s'est rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement précieux à recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux placé que d'autres pour connaître ce qui se passait au foyer domestique de son frère et pour constater l'étendue du bonheur que la princesse répandait autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au comte Ernest de Schaunbourg[223]: «Le prince a si bonne mine et si bon courage, malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses peines, de ses travaux, de ses périls, que vous ne sauriez le croire, et que vous en seriez extrêmement joyeux. Certes, ce lui est une précieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donné une épouse si distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il la chérit tendrement.»
Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'étudiait à lui ménager leur concours, et allait parfois jusqu'à le réclamer elle-même directement avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus délicatement senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un jour, à Hubert Languet[224]:
«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser par ensemble d'envoïer quelque ung en France pour ses affaires, je me suis avancée de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus de prudence et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y étant joinct avec elle la bonne affection que vous portés à mondit seigneur mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il désire fort que vous entrepreniés ce véage; qui me faict vous prier que, s'il est possible que vous puissiés encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos amis et, par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, comme avés toujours faict; et sur ce, je me vais recommander à vostre bonne grâce, et remect le surplus de nos nouvelles à M. de Villiers, priant Dieu, monsieur Languet, vous conserver en santé, avec bonne et longue vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.»
Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis de Guillaume, Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses amis, et l'un des plus chers, assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la suite d'un combat héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes contre les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin d'Engelmunster[225]. Il était tout naturel que, sous l'impression de ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce à diverses communications contenues dans une lettre qu'elle écrivait alors «à sa bien-aimée mère», la comtesse Julienne de Nassau.
«J'ay esté, lui disait-elle[226], très aise d'entendre par mon nepveu, le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, en bonne santé, grâce à Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions recepvoir, et qui donne un grand contentement à monseigneur le prince vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours à l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, y donnant assés bon succez, aïant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et doué de beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidèle et affectionné amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu à Dieu ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous puis asseurer, pour le présent, de la bonne santé de monseigneur vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade, mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme auparavant. De moy, madame, je me trouve à l'accoustumée... Je me rejouy avec nos grans et petits enfans; je désire qu'y puisse avoir encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille aînée, Loïse-Julienne dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous en bonne santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes sœurs, vos filles, à quy je ne désire moindre prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je m'estimerois très heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose peur vostre service; car je vous obéiray toute ma vie, de très grande affection, de laquelle je vous présente mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, et supplie Dieu vous donner, madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
»A Anvers, ce 9 juin.
»Vostre très humble et très obéissante fille,
»Charlotte de Bourbon.»
Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, écrit, d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser à sa belle-mère; peut-être même celle-ci n'en eut-elle pas connaissance, car, le 18 du même mois, elle succomba à Dillembourg; et il était difficile, au XVIe siècle, que la distance séparant de cette ville, Anvers, où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les lignes ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.
Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un être bien-aimé, qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, qu'accompagne, en regard de l'éternité, une suprême espérance, fondée sur des déclarations divines! Telles furent les larmes que versèrent le prince et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler à lui leur mère vénérée. Sa longue existence avait été celle d'une humble et fervente chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment ne pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais entrée en possession de cette vie supérieure?
L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, à la fois modestes et puissantes, dignes, à ce double titre, d'être honorées, admirées même. De ce nombre est la comtesse Julienne de Nassau.
Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel, des judicieux et fermes conseils qu'elle donna à ses nombreux enfants, si un pieux et savant écrivain n'avait pris soin de publier diverses lettres de cette sainte femme?
Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à sa mémoire, que de reproduire, en les empruntant à la riche collection dont l'honorable M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles de ces lettres qui furent adressées à Guillaume de Nassau.
En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse Julienne lui écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture et appris de vos nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes affaires que vous avez sur les bras! A lui est donnée toute puissance dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les braves gens de Haarlem... Mon cœur de mère est toujours auprès de vous.»
A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, que Dieu vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous engagent à rien de nuisible au corps ou à l'âme... Je vous supplie de ne pas avoir recours, dans vos difficultés, à des moyens contraires à la volonté de Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est épuisé, et il ne délaissera jamais les siens.»
En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant tout à la faveur divine, disait à Guillaume: «Je vous félicite de la grande victoire que le Seigneur, dans sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»
Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: «En vérité, je suis une pauvre et misérable femme; je ne sourois être délivrée de ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette vallée de larmes; j'espère, et prie de cœur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez que rien n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, il faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes, et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai pas plus longtemps par ma lettre; mais je persévérerai autant que Dieu m'en fera la grâce, en priant pour vous.»
En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, dans les Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait à Guillaume ce langage: «Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile, étant dénué de tout secours, de résister, à la longue, à une si grande puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré jusqu'à maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible; sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute miséricorde de vous faire la grâce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien entreprendre qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse nuire au salut de votre âme.»
En 1576 elle exprimait à son fils ce vœu: « Que le Seigneur vous soit en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves soucis, de même que, jusqu'à ce jour, il vous a sauvé de la violence et des menées de l'ennemi!»
M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments de correspondance de réflexions pleines de justesse; il dit:
«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien que le nom, de tels passages doivent paraître fades et insipides; mais nous sommes persuadé que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent répété avec ferveur les mots de l'Écriture: «—Tourne-toi vers moi et aie pitié de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de ta servante!» Nous leur attribuons même une importance historique, sachant que la prière du juste a une grande efficace, que les supplications des fidèles trouvent accès auprès du Dieu des armées, que lui-même est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur libérateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et abaisse les yeux hautains.
»La mère de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'épée, se sont montrés forts dans la bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée, souvent au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui regarde aux humbles avait fait de cette pauvre et misérable femme une héroïne de la foi.»
Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la mémoire du cœur; aussi, depuis la mort de l'électeur palatin[229], Frédéric III, qui l'avait naguère si bienveillamment accueillie, à Heidelberg, concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive affection qu'elle lui avait vouée. Apprenant, en août 1580, que la jeune comtesse palatine, qu'elle chérissait comme une sœur, allait épouser le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus étroits encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent dans ces lignes adressées à son beau-frère[230]:
«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le prince, vostre frère, m'a escripte, comme vous eussiés bien desiré que luy et moy, et tous nos enffans eûssions pû nous trouver, à Dillembourg, à vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien selon mon souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que nous pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de bonne voullonté; car je me sens, en ce faict, doublement obligée, tant pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour sa piété et aimée comme ma propre sœur, dont à présent, pour l'honneur de vous, j'auré encore plus d'occasion que jamais; et espère, monsieur mon frère, quant elle sera pardeça, de luy rendre tous les offices d'ungne humble et affectionnée sœur, dont il vous plaira l'asseurer, etc., etc.»
Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le prince, qui se trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, au comte Jean[231]:
«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, et que les fiançailles ont esté faictes avecque résolution d'accomplir le mariage au troisième de septembre. Vous povés estre asseuré que je en ay reçu ung indicible contentement et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par ensemble en vraye amitié et bon accord. Il n'y a rien quy me déplaist plus, que ma femme et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver audit jour avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais, puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse du temps, j'espère que nous pardonnerés que ne faisons le debvoir à quoy sommes obligés, etc., etc.»
Si l'état du pays et la courtesse du temps s'opposaient à ce que le prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, pour y assister au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionné d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins, tout déplacement. En effet, la santé de la princesse commandait des ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. La naissance de son cinquième enfant était attendue comme très prochaine; et les prévisions sur ce point ne furent nullement déçues; car, le 17 septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau cette mention: «Mardy, le 17e de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nommée Brabantine par messieurs les états de Brabant, qui luy ont accordé une rente de deux mille florins par an[232].»