IV

«Oui, dit-elle, c'est moi!... C'est moi... Je puis encore,

Quand toute antique foi qu'un nom sacré décore

Penche au cœur des mortels,

—Ainsi qu'on voit le soir, à travers les bruines,

Sur le sommet des monts s'incliner les ruines

Des plus hautains castels,—

«Je puis, car nulle bouche encor ne me blasphème,

Rallumer dans vos seins l'étincelle suprême

Des éternels espoirs;

Faire vivre en luttant, faire aimer les supplices,

Faire braver la mort et trouver des délices

Aux plus âpres devoirs.

«Je puis, dans les cœurs bas qui rampent près de terre,

Que le vin des plaisirs chaque jour désaltère,

Que l'égoïsme clôt,

Je puis, moi, soulever, pour peu que je le veuille,

Plus aisément que l'air ne soulève la feuille,

Un sublime sanglot.

«Nul œil n'a mesuré le cercle que j'embrasse,

Je façonne à loisir le corps, l'esprit, la race,

Et la religion.

Mais mon nom te suffit. Je suis pour toi la France!

On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance...

Pourtant mon lot fut bon.

«Il fut bon, étant rude et coupé pour ma taille.

C'est moi qui vais devant dans la grande bataille

Du progrès rayonnant.

Je veux continuer ce rôle magnifique,

Et j'ai peur du sommeil obscur et pacifique

Qui règne maintenant.

«Élève donc la voix, parle à mes fils, poète,

Car je souffre, et, perdus dans le bruit de leur fête,

Ils ne le savent pas.

Parle... ils arrêteront, s'ils voient que mon sang coule,

Dans les tristes chemins où s'engouffre leur foule,

L'essor fou de leurs pas.

«Tu leur diras: Je viens au nom de la Patrie.

Frères, entendez-la! C'est elle qui vous prie...

Ce jour est solennel.

Tous vos vices mesquins, races exténuées,

Effacent lentement, là-haut, dans les nuées,

Son sourire éternel.

«Vous avez découvert que l'existence est brève,

Que la mort, ce néant, succédant à ce rêve,

N'ouvre rien au delà;

Et vous avez pensé: «L'heure présente est bonne,

«Elle seule est à nous, demain n'est à personne:

«Jouissons, tout est là.»

«Vivre dans le présent, c'est être en décadence.

Vingt peuples, délaissant leur antique prudence,

Ont ainsi trébuché;

C'est en chantant qu'ils ont glissé dans la nuit noire;

De leurs débris encore—ô leçons de l'histoire!—

L'univers est jonché.

«Décadence!... O Français! un siècle est peu de chose;

Pourtant, depuis cent ans, quelle métamorphose

Dans nos vœux, dans nos mœurs!

La terre, en écoutant, voilà cent ans à peine,

Un jour prit pour des voix d'aube encore incertaine

Nos confuses rumeurs.

«On vit comme un reflet d'éternelle lumière;

Nous avions fait soudain rayonner la chaumière,

Dans les champs, sous les cieux;

Nos cœurs, tout enflammés d'intentions sublimes,

Vers les plus nobles buts et les plus hautes cimes

Volaient, audacieux.

«Jamais à si longs traits on ne but l'espérance.

Avec quel front levé, quelle fière assurance,

Nous parlions de demain!

Nous tracions jusqu'à Dieu, dans le temps et l'espace,

Peuple prédestiné, triomphateur qui passe,

Notre royal chemin.

«Nous fondions la vertu, l'amour et la justice;

Nous trouvions de la joie au fond du sacrifice,

Même sans nuls témoins.

Nos cœurs se sont lassés de ces biens invisibles;

Dans nos seins aujourd'hui, pour qu'ils battent paisibles,

Il leur faut beaucoup moins.

«Ah! que ne sommes-nous, en ces jours héroïques,

Morts comme nous savions mourir alors, stoïques,

Souriant au tombeau,

Vaincus des rois ligués, écrasés par leur nombre,

Mais vers les nations tendant à travers l'ombre

Un immortel flambeau!

«Ce flambeau, dans nos mains il vacille, ô mes frères!

Non, nous ne sommes plus les soldats téméraires,

Chantant au bord du Rhin,

Voulant conquérir moins des villes que des âmes,

Remplaçant volontiers par des hymnes de flammes

Les lourds canons d'airain.

«Sursum Corda!... Là-haut nos cœurs et nos pensées,

Vers ce ciel, rayonnant de nos gloires passées,

Ce beau ciel radieux,

Ce ciel de France, où semble errer une âme douce

Vers qui celui qu'on frappe et celui qu'on repousse

Tournent toujours les yeux.

«Hélas! ce ciel profond, l'on vous dit qu'il est vide,

Que nul Dieu n'y sourit, que votre cœur, avide

D'espoir, vous a trompés.

Frères, lorsque sa foi s'éteint, un pays tombe.

Voyez donc, voyez donc à creuser quelle tomb

Vos bras sont occupés!

«Mais l'infini toujours hante nos cœurs frivoles.

On dit: «Je ne crois plus,» et devant mille idoles

On fléchit les genoux.

L'une au moins, la Patrie, est si pure et si belle

Que les siècles ont vu presque abdiquer pour elle

Le Dieu fort et jaloux.

«Le culte des Romains, leur vrai culte, fut Rome;

Et jamais sentiment ne fit au cœur de l'homme

Germer rien d'aussi fort.

Leur antique vertu rend leur triomphe juste;

Ils posèrent le trône éblouissant d'Auguste

Sur des siècles d'effort.

«Nul revers n'abattait leur constance obstinée.

Imitons-les. Ayons en notre destinée

Cette invincible foi.

Notre œuvre vaudra mieux que leur sombre conquête:

Sur le cœur qui consent notre puissance est faite

D'amour et non d'effroi.

«Nous sommes les voyants, les chercheurs, les apôtres;

Quand c'est nous qui crions: «Sursum Corda!» les autres

Lèvent un front riant;

Car ils ont cru soudain voir luire en leurs ténèbres

L'étoile qui guidait durant les nuits funèbres

Les mages d'Orient.

«Jetons-le donc, ce cri! Les échos des vieux mondes

Le rediront ensuite avec leurs voix profondes.

N'ont-ils pas répété

Après nous: «Dieu le veut!» dans des âges farouches?

Et, plus tard, nous avons mis dans leur mille bouches

Le grand mot Liberté!

«Vers tout ce qui sourit, vers tout ce qui rayonne,

Vers l'Idéal portant l'immortelle couronne,

Seul Dieu qui nous guida,

Vers l'art, vers la science aux lueurs souveraines,

Vers la fraternité, vers la bonté, ces reines,

Français, Sursum Corda!»