SOUVENIRS

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SOUVENIRS

Souvenirs, souvenirs, c'est par vous que j'existe!

Ma vie est tout entière en votre vague émoi.

Dans la nuit du passé, votre écho tendre ou triste

Sauve seul du néant cet être qui fut Moi.

Sans vous, qu'en serait-il de mes courtes années,

S'effaçant tour à tour dans le temps éternel,

Et des illusions, si promptement fanées,

Dont l'éclat met une âme en mon corps tout charnel?

Car il n'est rien de vrai dans toutes les chimères

Qui, de leur vol léger, flottent sur mon chemin:

Elles sont les reflets, brillants mais éphémères,

Du l'univers au fond d'un organisme humain.

Mes sens, miroirs subtils de ces formes sans nombre,

Eux-mêmes, je le sais, n'ont point de fixité,

Mais changent leurs tableaux, rayonnants ou pleins d'ombre,

Comme un fleuve mouvant par sa course emporté.

Dans mon cœur frémissant, dans ma chair douloureuse,

Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort,

A l'évolution puissante et ténébreuse

Qui partout en secret active son effort,

C'est ce qui n'est pas moi: l'ineffaçable trace

Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux.

Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race,

Et le feu de son âme éclate dans mes yeux.

Que devient donc ma vie en ces profonds mystères?

Où retrouver ce Moi, qui périt chaque jour?

O souvenirs! c'est vous, aux heures solitaires,

Qui du frêle fantôme esquissez le contour.

C'est vous qui me rendez quelquefois à moi-même,

Ombres qui reflétez l'ombre éteinte à jamais,

Car vous ressuscitez en un songe suprême

Tout ce qui m'a fait vivre et tout ce que j'aimais.

Nés avec chaque larme, avec chaque pensée,

Partout où j'ai souffert, partout où j'ai vaincu,

Vous maintenez pour moi l'existence effacée,

Par vous seuls je peux dire aujourd'hui: «J'ai vécu!»

Venez donc, souvenirs à l'aile étincelante,

Spectres des jours heureux et des paisibles soirs,

Venez, pour enivrer mon âme chancelante

Des bonheurs disparus et des anciens espoirs.

Vous que le temps revêt d'un invincible charme,

O mes meilleurs amis! ô mon plus sûr trésor!

Vous paraissez plus beaux à travers une larme,

Aussi d'un œil mouillé je poursuis votre essor

Au hasard de mes vers, parmi les rythmes d'or.

ÉTERNEL DÉSIR

Qui donc inventera des syllabes nouvelles,

Troublantes pour le cœur comme un parfum pervers,

Avec le charme atroce et les douceurs cruelles

De nos longs souvenirs en ce vieil univers?

Qui donc découvrira des mots subtils et rares

Dont nos fibres tout bas vibrent à se briser,

Puisque le sourd écho de nos langues barbares

Ne dit point l'infini du songe et du baiser?

L'excès de notre ivresse et de notre souffrance

Semble animer la voix des forêts et des flots,

Mais nous, pour égaler leur sauvage éloquence,

Nous n'avons que l'accent éperdu des sanglots.

Oh! je voudrais trouver des paroles légères

Dont le son vague et doux, suave et déchirant,

Dise au cœur ce que dit sous les longues fougères

La brise qui, le soir, les frôle en murmurant.

Et je voudrais rimer des vers dont la magie

Ferait défaillir l'âme, avec l'aigu frisson

Qu'éveille, fredonné vers la fin d'une orgie,

L'air tant aimé jadis d'une ancienne chanson.

Et je voudrais encore, oh! je voudrais connaître

Un langage disant les infinis regrets

Et l'éternel désir de ce qui pourrait être,

Du bonheur inconnu qui ne viendra jamais.

DANS LA FORÊT

Tout tremble à la fois.

Les bois ont la voix

De l'onde.

Dans son lit amer

Ainsi geint la mer

Profonde.

J'écoute... Le vent

Dans le pin mouvant

S'engouffre.

Tel se plaint le flot,

C'est bien le sanglot

Du gouffre.

L'âpre souffle mord

Le hêtre et le tord

Sans peine,

Puis s'en va, hurlant,

Rendre tout tremblant

Le chêne.

Dans ces hauts abris,

On dirait les cris,

Très aigres,

Des mâts de vaisseaux,

Qui sont sur les eaux

Si maigres.

Les sombres taillis

Sont tous assaillis,

O lutte!

Par des vents diserts,

Y jouant des airs

De flûte.

Doux, tendres, puissants,

Les bruits incessants,

En foule,

Se mêlent sans chocs.

Ainsi pleure aux rocs

La houle.

O grand univers!

Tes échos divers,

Pour l'âme,

Ont la même voix:

Les gouffres, les bois,

La lame.

Que nous disent-ils

Dans leurs chœurs subtils?

Qu'importe!

Ce n'est qu'un vain bruit,

Et le vent qui fuit

L'emporte.

UN BAL DE L'OPÉRA

Janvier, âpre et brutal, a desséché la rue,

Sur notre orgie en feu lançant son souffle amer.

Il est nuit. L'Opéra, vers qui chacun se rue,

Ressemble au roc heurté par les flots de la mer.

Des carrosses bruyants déversent la cohue:

Fracs noirs, paillettes d'or, maillots couleur de chair.

La danse de Carpeaux se déroule, éperdue,

Sentant les murs frémir d'un rythme ardent et cher.

Et la limpide lune, au doux rayon bleuâtre,

Met une lueur pure au front de ce théâtre,

Où s'essouffle, en hurlant, le plaisir effréné;

Tandis que, dans la houle humaine qui ruisselle,

Un garde de Paris, par le froid étonné,

Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle.

A LECONTE DE LISLE

Vos vers,—vos vers si beaux!—qui sous notre paupière

Font, dans les soirs pensifs, monter des pleurs sacrés,

Sont fiers, purs et puissants comme ces dieux de pierre

Que d'un suprême orgueil la Grèce avait parés.

Incompris de la foule, à des lèvres vulgaires

Ils n'ont point appelé de faciles sanglots.

Les douleurs dont votre âme a pu saigner naguères

N'obscurcissent jamais leurs sublimes tableaux.

L'égoïsme d'un cœur qu'un âpre amour déchire

Y chercherait en vain des baumes fraternels,

Car ils ne daignent pas regretter ni maudire

Vos vers d'airain chantant sous les cieux éternels.

Sur la fuite des jours et le néant des choses

Ils construisent en paix leur songe de beauté,

Et l'esprit ignorant les invisibles causes

Ne connaîtra jamais le prix qu'ils ont coûté.

Mais l'âme qu'enchanta leur ivresse profonde

Voit, sous la majesté des impassibles vers,

Palpiter l'idéal invincible du monde

Et ruisseler les pleurs de ce vieil univers.

Août 1890.

TÊTE-A-TÊTE ROMANTIQUE

Nous avons, tous les deux, dit plus d'une folie,

Ce soir, dans les sentiers étroits pour nos chevaux.

Nous étions égarés loin du bruyant rallye,

Et vous me racontiez votre mélancolie

De l'accent pénétré que prennent les dévots.

Et je me défendais, par ma gaîté railleuse,

De comprendre trop bien vos douces oraisons.

Vous m'aviez fait quitter notre bande joyeuse

Par un galop sournois dans la forêt ombreuse,

Et le soleil quittait les hautes frondaisons.

Le long du chemin creux, tout rouge de bruyère,

Nous allions maintenant, rapprochés, pas à pas.

Sous les massifs profonds défaillait la lumière,

Et le recueillement de la nature entière

Nous fit, sans y songer, soudain parler tout bas.

Et moi, je me plaisais à ce brin d'aventure:

C'était gracieux, fin, joli... presque touchant.

J'ai ri, car j'aime à rire, et c'est bien ma nature;

Mais ne me croyez pas trop folle créature...

Non, je m'attendrissais, tout en vous le cachant.

Mais quoi! de vos chagrins je connais trop la cause.

Moi, j'ai souffert aussi, tout en riant toujours.

Hélas! rien n'en guérit, ni les vers, ni la prose,

Ni le jeu, ni l'oubli, ni rien, ni quelque chose,

Ni les longs cheveux d'or, ni les yeux de velours.

Qu'importe! Souffrez donc, puisqu'un instant de joie

N'est jamais—dites-vous—chèrement acheté,

Et que, parmi ces maux dont nous sommes la proie,

Éclate par éclairs le bonheur qui les noie,

Le bonheur d'un moment qui vaut l'éternité.

Vous aurais-je donné cette heure bienfaisante?

Peut-être... et c'eût été plutôt l'illusion.

L'Illusion!... Voilà la grande complaisante.

Hier, quand nous causions, elle était là, présente,

Dans les reflets pourprés du ciel en fusion.

Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise?

Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux,

Un charmant tête-à-tête obtenu par surprise,

Un horizon lointain qui pâlit et s'irise,

Et la rouge bruyère au bord d'un chemin creux.

PAYSAGE DE MAI

Mai sourit, de rayons prodigue,

Sur les champs de jeunes blés verts,

Sur les prés, où l'œil se fatigue,

Ébloui par leurs tons divers.

Dans la touffe de trèfle rose

Éclate un bouton d'or en feu;

La marguerite, large éclose,

Est auprès du liseron bleu.

De tous côtés la terre blonde

Se montre nette et de niveau,

N'attendant pour être féconde

Que le don d'un germe nouveau.

Au flanc des collines, barrière

Élevée à notre horizon,

Se creuse la blanche carrière,

D'où va naître quelque maison.

Le sentier poudreux se dessine,

Courbé par un bouquet de bois.

On sent un parfum d'aubépine,

On entend bruire des voix.

Et la campagne est solitaire;

Ce chaud paysage d'été

Est plein du rêve et du mystère

De quelque monde inhabité.

Dans sa demeure close et fraîche,

Le paysan, les membres las,

Fuit un instant l'haleine sèche

Qui flétrit les derniers lilas.

Mais parmi l'herbe déliée

Où commence le sillon noir,

Une charrue est oubliée:

Voici la vie et le devoir.

PAYSAGE D'OCTOBRE

Octobre finit: dans l'allée,

La couronne de la forêt,

Jaunie et flétrie, est foulée

Sous le pied du passant distrait.

A cette parure enlaidie,

Dépouille des beaux jours défunts,

Par moments la brise tiédie

Vient dérober d'âcres parfums.

Dans la plaine, où flotte et se pose

Un touchant et dernier rayon,

Le laboureur grave dispose

La charrue au bout du sillon.

Sur un peuplier, malgré l'heure,

Des feuilles frémissent encor;

Un soleil pâle les effleure,

Et l'on dirait un arbre d'or.

Les vignes courent, avalanches,

Du haut des coteaux jusqu'en bas,

Et dressent dans les brumes blanches

Leurs milliers de noirs échalas.

Au loin passe une silhouette

Au mouvement discret et lent:

C'est un chasseur, dont le chien guette

Le lièvre en son gîte tremblant.

Les prés, que l'humidité ronge

Et colore d'un brun sanguin,

Portent en ligne qui s'allonge

Les meules hautes du regain.

Et, comme une âme désolée,

Là-bas fuit dans le ciel profond

La silencieuse volée

Des hirondelles qui s'en vont.

DEUX VOIX

Si quelquefois à ma fenêtre

Je reste un moment à songer,

Quand le jour vient de disparaître

Et qu'au fond du ciel on voit naître

La blanche étoile du berger;

A cette heure calme et bénie,

C'est que j'aime entendre dans l'air

Monter la rumeur infinie

De Paris, confuse harmonie,

Semblable à celle de la mer.

Ce bruit, fondu par la distance,

De tant de voix, de tant de pas,

Est-ce un chant? une plainte immense?

Je ne sais... J'écoute, et je pense

Au flot bleu qui brise là-bas.

Si quelquefois sur la falaise,

En été, je reste à rêver,

Lorsque le vent du soir s'apaise

Et n'est plus qu'un souffle, qui baise

Nos cheveux sans les soulever,

C'est qu'à mes pieds l'Océan gronde,

Éternellement agité,

Et qu'au murmure de son onde

Je songe à la clameur profonde

Montant d'une grande cité.

Océan, que nous veux-tu dire?

Sont-ce là des hymnes, des cris?

L'âme du monde qui soupire?

Je ne sais... J'écoute, j'admire,

Et je me souviens de Paris.

O vaste mer! ô ville immense!

Mes deux muses, mes deux amours,

Ne gardez jamais le silence!

Je me tais en votre présence,

Mais vous, pour moi, parlez toujours!

SOUFFLES D'ORAGE

La falaise est droite et superbe,

Et le vent de la haute mer,

Comme un faucheur abat sa gerbe,

Y courbe l'herbe

D'un souffle amer.

Moi, contre qui le roc se dresse,

Et qui vais toujours en avant,

J'aime, quand parfois il me presse,

L'âpre caresse

De ce grand vent.

Il me repousse, et je m'obstine;

Malgré son effort irrité,

Je gravis l'altière colline,

D'où je domine

L'immensité.

Ma vie, ainsi je l'ai comprise:

Chemin hardi, falaise en fleur,

Puis, troublant mon âme surprise,

La rude brise

De la douleur.

J'aime cette haleine sauvage,

Que rien ne saurait apaiser,

Et qui souvent sur mon visage

Pose avec rage

Son froid baiser.

Je me sens grandir dans la lutte.

O vent glacé! tu peux rugir:

Ce front, à ta fureur en butte,

De nulle chute

Ne doit rougir.

Mon pied est sûr et je m'élève;

Je vois reculer l'horizon...

Et j'ai, pour ce combat sans trêve,

Quitté ma grève

Et ma maison.

A
CELUI OU CELLE QUI VIENDRA

A toi, petite Georgette, quelques
jours avant ta naissance.

Toi qui vas naître, enfant, fragile et douce chose,

Aube qui n'as point lui, fleur qui n'es point éclose,

Incertain et charmant trésor,

A ton éveil, je veux que mes rimes fidèles

Palpitent sur ton front avec des frissons d'ailes,

Comme un essaim d'abeilles d'or.

Hélas! elles n'ont pas le pouvoir de ces fées

Qui paraissaient soudain, d'une étoile coiffées,

Aux jours fabuleux d'autrefois,

Et qui, d'un geste lent de leurs mains gracieuses,

Faisaient pleuvoir en dons leurs faveurs précieuses

Sur les berceaux des fils de rois.

Elles n'ont pas surtout, dans leur vain bruit qui charme,

L'émoi délicieux de ta première larme,

Ni l'accent de ton premier cri.

Comparant à ta voix, qu'elle brûle d'entendre,

Leurs longs rythmes pesants, ta mère heureuse et tendre

De pitié sans doute a souri.

Qu'elles aillent pourtant chanter ta bienvenue!

Qu'elles prennent leur vol sur la route inconnue

Où descendront tes pas tremblants!

Elles seront pour toi d'un bienfaisant présage,

Et leur souffle, la nuit, baisera ton visage,

Sous tes rideaux légers et blancs.

Elles diront, enfant, par leur grâce éphémère,

A cette enfant tout près de devenir ta mère,

Que les amis des premiers ans,

Quand on sut les aimer fidèlement, comme elle,

Pour les grouper ensuite autour d'un berceau frêle,

Sont les plus riches des présents.

Elle est la fée, enfant: c'est elle qui te donne

Les vieilles amitiés, rayonnante couronne

De son joli front confiant.

Dans ce monde où tu viens, rien ne vaut la tendresse.

Tes yeux purs s'ouvriront sous la chaude caresse

De notre amour vivifiant.

Viens, tout est prêt pour toi, petit hôte candide:

Nos cœurs et nos baisers, et ta couchette vide,

Qui rit dans l'appartement clair;

Les mignons vêtements de batiste et de soie,

Et les larges rubans dont le tissu chatoie,

Bleu d'azur ou rose de chair.

Devant ces doux objets, l'œil se trouble et se mouille,

Mon vers ému se tait. L'oiselet qui gazouille

Encor manque au nid triomphant.

Les vœux montent du cœur à la lèvre qui tremble...

Sois fort, sois bon, sois simple et sois fier tout ensemble,

Et sois heureux, petit enfant!

Octobre 1884.

UNE AVENTURE DE L'AMOUR

Amour s'est égaré. L'enfant cruel et beau

Est entré dans un cimetière.

Ses pieds nus ont heurté la dalle d'un tombeau;

Il grelotte, assis sur la pierre.

Il a peur, il appelle... Et le vent de la nuit

Éteint sa voix tremblante et douce.

Dans l'ombre, tout est blanc et muet... Et, sans bruit,

Des ombres glissent sur la mousse.

Devant lui, s'accoudant au bloc brisé d'un fût,

Dans des colonnes ruinées,

Une d'elles s'arrête... une d'elles qui fut

Une vierge de seize années.

Elle n'a vu jamais cet enfant rose et nu,

Dont l'œil mutin de pleurs se mouille;

Jamais, non... même pas dans un rêve ingénu

Que l'aurore joyeuse embrouille.

Elle ne connaît pas tous les savants baisers

Qu'ont inventés les lèvres souples;

Elle ne frémit pas, alors qu'inapaisés

Sanglotent les spectres, par couples.

Donc elle ouvre tout grands ses yeux creux et pensifs

Devant ce petit être étrange,

Et s'étonne qu'il ait des airs aussi plaintifs

Puisque sans doute c'est un ange.

Lui, saisi de respect pour ce fantôme pur,

Immaculé comme les marbres,

N'ose lui demander un chemin court et sûr

Pour fuir parmi les mornes arbres.

Pourtant, dompté soudain par de poignants effrois,

Il prend sa main si pâle et frêle...

Puis, tous deux, ils s'en vont sur les noirs gazons froids,

Où le grillon jette un cri grêle.

Or l'âme qu'habitaient les neigeuses candeurs

Et les ignorances sublimes,

Croit, en touchant l'enfant, glisser aux profondeurs

De très vertigineux abîmes.

Car elle a reconnu l'invincible pouvoir

Auquel fut soustraite sa vie;

Tous les amers plaisirs qu'elle vient d'entrevoir,

Ce sont eux, eux seuls qu'elle envie.

Et voici que bientôt paraît à son esprit,

En souvenir impérissable,

Un jeune homme aux traits fiers, qui jadis lui sourit

Et traça son nom sur le sable.

Elle comprend alors qu'elle n'a point vécu,

Et son regard morne retombe

Sur cet enfant, par qui l'univers est vaincu

Et qui règne encor dans la tombe.

Elle peut maintenant, en hâte, mais en vain,

Le mener hors du cimetière,

Hélas! car c'en est fait de son repos divin

Pour l'éternité tout entière.

SONS ET PARFUMS

O musique divine! ô parfums!... votre ivresse,

Seule, enchante toujours nos cœurs vieillis et las.

Seuls, vous nous demeurez des choses d'ici-bas

Dont la grâce fragile usa notre tendresse.

Sur la route assombrie et pleine de détresse

Où, chancelants et lourds, posent nos derniers pas,

Vous flottez, doux et chers, et nous parlez tout bas

Du passé, qui s'éveille avec votre caresse.

L'air d'autrefois, l'arome aux exquises fadeurs,

Ébranlent tout à coup l'âme en ses profondeurs,

Lui rendant l'aiguillon des poignantes délices.

Pour vivre heureux encore, en un songe abîmés,

Jusqu'au bord du tombeau nous avons pour complices

Les sons et les parfums que nous avons aimés.

LE SOMMEIL

La nuit répand sur tout son ombre impartiale,

Et dans le fond des cieux le jour s'est retiré,

Comme un époux fermant la chambre nuptiale.

Vers le monde obscurci, tour à tour attiré,

Chaque regard d'en haut, tombant de chaque étoile,

Se tourne, et fait pâlir le poète inspiré.

La volupté puissante ôte en riant son voile...

Et le tambour du pitre, au bord du grand chemin,

Très tard ébranle encor la baraque de toile.

Ma lampe, clignotante ainsi qu'un œil humain

Dont la veille ou les pleurs ont gonflé la paupière,

S'affaiblit, et ma plume échappe de ma main.

O Sommeil! c'est vers toi que monte ma prière.

Viens, toi, presque aussi doux qu'est la très douce Mort,

Sur mon front incliné pose ton doigt de pierre.

Que la Nature est tendre à l'homme qui s'endort!

Quand elle eut du néant tiré nos pauvres âmes,

Elle fit le sommeil, prise par un remord.

Le sommeil... le repos, le nirvanâ des brahmes,

Instants qui sont pour nous, par leur oubli profond,

Les meilleurs après ceux dans lesquels nous aimâmes.

Matière inerte et sourde en qui tout se confond,

Toi qui n'as pas de chair douloureuse et subtile,

Quand tu m'ouvres ton sein, j'y descends jusqu'au fond;

Je dors, je t'appartiens, la douleur inutile

Est vaincue, et mon cœur est plus indifférent

Que n'est le marbre dur que le sculpteur mutile.

Ce bonheur passager que le réveil reprend,

Avant-goût du bien-être immense de la tombe,

Devenant éternel, enchante le mourant.

Sommeil, je t'ai prié... Tes bras s'ouvrent... J'y tombe.

SUR UN NUAGE

Sur un nuage gris—gris comme fine cendre—

Je voudrais, sur les bois tout vibrants de doux cris,

Planer, planer longtemps, puis tout à coup descendre,

Et ravir en son rêve un rossignol surpris,

Sur un nuage gris.

Sur un nuage blanc—blanc comme douce neige—

Je voudrais, au sommet du mont étincelant,

Découvrir l'édel-weiss, qu'un âpre exil protège,

Et l'emporter ensuite, astre frêle et tremblant,

Sur un nuage blanc.

Sur un nuage feu, nef aux ardentes voiles,

Je voudrais—car la fleur des glaciers, c'est trop peu—

Aller glaner là-haut dans le champ des étoiles,

Et choisir la plus fière au ciel immense et bleu,

Sur un nuage feu.

Sur un nuage d'or, éperdu dans sa course,

Je voudrais entraîner d'un invincible essor

Celui que j'aime aux bords où la vie a sa source,

Pour qu'en l'éternité nous nous aimions encor,

Sur un nuage d'or.

UNE GOUTTE D'EAU

Élément merveilleux, source, miroir ou flamme,

Flot d'azur qu'un rayon du ciel peut embraser,

Dans ton sein palpitant tu dois cacher une âme,

Vive, douce pourtant, et prompte à s'apaiser.

Ne dit-on pas: «Changeant comme l'onde et la femme»?

Contre le roc ému la mer vient se briser;

L'écume que, farouche, élève chaque lame,

Sur les fleurs, dans la nuit, descend comme un baiser.

Roulant au flanc des monts, la cascade légère

Semble glisser gaîment sur les lits de fougère;

Le ruisseau chante ou pleure à travers les forêts.

Rien n'a tant de pouvoir et rien n'a tant de charme.

O pure goutte d'eau, qui dira tes attraits?

N'es-tu pas l'Océan?... N'es-tu pas une larme?

SONGE D'ÉTÉ

Sous les arbres verts, sous les arbres noirs,

Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs,

J'aime errer sans trêve.

Parmi les rameaux emplis de chansons

Le vent passe et meurt en vagues frissons:

Je poursuis mon rêve.

Sous les taillis clairs où midi s'endort

Le soleil, jetant ses paillettes d'or,

Se brise en fusées;

Et les moucherons dans ce flamboiement,

Ivres de chaleur, font un tournoiement

D'ailes irisées.

Mille insectes fins se cachent, tapis

Parmi les plis roux des anciens tapis

De frondaisons sèches;

Car les étés morts, sous de bruns linceuls,

Dorment à jamais, oubliés et seuls,

Dans les sentes fraîches.

Sur le pied rugueux des chênes touffus

La mousse répand un reflet diffus

De pâle émeraude;

Et sur quelques fleurs, par vols lents et lourds,

L'incertain bourdon au corps de velours

Étincelle et rôde.

Dans les flots mouvants des sommets houleux

Glissent par lambeaux les firmaments bleus,

Comme des prunelles;

Et, lorsque tout bruit paraît s'endormir,

Même en ce silence on entend gémir

Des voix solennelles.

Dans les bras tordus des ronciers fleuris

La vive araignée au bout d'un fil gris

Voltige et circule;

Mon esprit, lassé par de longs combats,

S'attendrit à suivre en ses vains ébats

L'être minuscule.

Alors, sans regret, sans peur, sans dessein,

J'écoute frémir, paisible en mon sein,

L'éternelle vie;

L'immense Nature, au fond des forêts,

Laisse pénétrer en ses doux secrets

Mon âme ravie.

Atome pensif, j'entends l'Infini

Murmurer en moi son hymne béni

Par la voix des choses.

Mon cœur n'a qu'un jour, mais dans son néant

Vient se refléter l'univers géant,

Des soleils aux roses.

Sous les arbres verts, sous les arbres noirs,

Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs,

J'aime errer sans trêve.

Parmi les rameaux emplis de chansons

Le vent passe et meurt en vagues frissons:

Je poursuis mon rêve.

L'AME ET L'UNIVERS

Qu'importe le passé qui dans la nuit s'écroule?

Qu'importe l'avenir? Vivrai-je encor demain?

Pour mon cœur isolé que peut l'humaine foule?

Et qu'importe l'espace à mon étroit chemin?

Multitude des jours, multitude des nombres,

O cieux illimités! ô race des mortels!

Je tends vers vous les mains vainement, pâles ombres...

Les songes de mes nuits plus que vous sont réels.

Vous n'êtes, pour mes yeux que vous trompez sans trêve,

Pour mon âme impuissante à vous jamais saisir,

Que le fuyant reflet d'un impossible rêve

Et que l'âpre aiguillon d'un éternel désir.

Devant le flot mouvant des heures et des choses,

Près du fleuve infini que sondent nos regards

Et qui roule la vie en ses métamorphoses,

Tantales altérés, nous nous penchons hagards.

Nous ne possédons rien de ces biens sans mesure,

Pas même un jour certain dans l'abîme des jours;

Tout nous est étranger dans l'immense Nature,

Tout, jusqu'au cœur chéri qui s'ouvre à nos amours.

Murés dans le présent, prisonniers dans notre être,

Ce que nous possédons des trésors poursuivis

C'est le mirage seul que nous fait apparaître

La seconde éphémère où nous disons: «Je vis.»

La vision d'hier est à jamais éteinte;

Qui sait sur quoi, demain, nos yeux seront ouverts?...

Notre âme, renaissante à chaque heure qui tinte,

N'est qu'un frisson furtif où frémit l'univers.